Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 13/11/2016
      • LA FUSION DANS LA DISTANCE : Antoine et Cléopâtre (Théâtre de la Bastille/Tiago Rodrigues)

          • PRÉSENCES À DISTANCE: Antoine et Cléopâtre

            (par Jules Bouton)

             

            Un homme. Une femme. Elle dit : « Antoine ». Il dit : « Cléopâtre ». Elle dit : « Antoine ». Il dit : « Cléopâtre ». On se dit : « À quoi jouent-ils ? » ou plutôt « Que jouent-ils ? ». Car oui, vous êtes bien dans la salle du théâtre de la Bastille, assistant à la représentation de « Antoine et Cléopâtre » mise en scène par Tiago Rodriguès. On va par la suite comprendre qu’ils sont en réalité absorbés par la pensée de l’autre. Antoine et Cléopâtre. Cléopâtre et Antoine. On ne s’y retrouve plus. Pourtant on a devant nous un couple mythique objet de l’une des nombreuses tragédies de Shakespeare. C’est la représentation de l’amour fusionnel des deux amants qui se confronte aux tensions politiques du Triumvirat formé d’Octave/César fils adoptif de Jules César, d’Antoine général de César et de Lépide (on peut respectivement les comparerà la tête, les bras et la bourse). Antoine est divisé entre son amour pour Cléopâtre et ses devoirs envers Rome. Deux personnages n’ayant en commun avec les Antoines et les Cléopâtres classiques que le nom, pourtant on comprend tout. En quoi cette mise en scène repose-t-elle sur un art de la suggestion ?

             

             

            LE BLEU, LE JAUNE, LE GRIS : DES COULEURS QUI SUGGERENT DES ESPACES MULTIPLES

             

            L’action est censée se dérouler dans l’Égypte antique ou dans la Rome antique pourtant, sur scène, il n’y a rien qu’un mobile et un cyclotous deux éclairés par des lumières successivement bleues, jaunes et grises ; le sol lui est éclairé de jaune ce qui rappelle le sable d’une plage tandis que le cyclo momentanément bleu évoque ou le ciel ou la Méditerranée. On remarque que sur le grand mobile réalisé à la manière de Calder sont accrochés des disques translucides de couleurs bleue et jaune. Pendant toute la pièce les disques tournent sans jamais se toucher. À certains moments, ils se superposent et une nouvelle couleurapparait. Ils sont à la fois à distance et ensemble. Ces disques sont une image du couple, une image de la mise en scène : deux êtres, unis mais à distance. À un moment Cléopâtre se met au milieu et les fait bouger, ils sont comme une frontière que l’amour ferait se déplacer. Le mobile, étant éclairé, projette des ombres sur le cyclo qui donnent l’impression de présences floues voire fantomatiques comme si pour les deux amants le reste du monde avait disparu avec la naissance de leur amour et pourtant, il est là et il les menace.

             

            SUGGERER LA FUSION PAR LA DISTANCE : UN AMOUR TRAGIQUE

            Les comédiens ne se touchent jamais ce qui est étrange dans une pièce narrant un amour fusionnel : c'est un paradoxe. On a l'impression que la parole suffit à les réunir. Il y a une passion totale de l'autre quand Antoine dit : « Cléopâtre inspire, Cléopâtre expire ». Cela montre une observation minutieuse : l’un aime chaque détail de l’autre et vice versa. C’est une relation généreuse. Ainsi, lorsque Cléopâtre part, Antoine nous dit qu’elle « sort du présent » comme si lorsque l’un s’en va le temps s’arrête. Les comédiens sont vêtus très simplement (comme nous) et sont toujours les bras tendus devant eux : on dirait qu’ils montrent le personnage dont ils parlent, ils se mettent en scène. On a l’impression de voir et d’entendre un script avec, avant chaque réplique, le nom du personnage et également les didascalies (« Antoine dit je ne veux pas » ; « Cléopâtre entre dans le présent »).

            Les comédiens sont des chorégraphes portugais et pourtant, ils jouent en français et mettent de la musique… pour faire une pause ! Ainsi les comédiens sortent de leur zone de confort en se tournant vers une autre langue (celle de Molière) à la façon d’Antoine et Cléopâtre qui innovent (Antoine va vers l’Égypte et Cléopâtre s’éprend d’un romain). Ne serait-ce pas également une manière de prendre une « petite distance » avec lui pour mieux le voir ?

            Par ailleurs, la pièce commence par la fin : une vision prémonitoire de la mort d’Antoine que l’on retrouve quasi mot pour mot à la toute fin. Un peu plus tard ils sont face à face et font une performance en répétant des mots qui se ressemblent, ce qui évoque le passage de     «l’amour » à « la mort ».On a l’impression que tant qu’ils se parlent, Antoine reste en vie. Pendant l’enchaînement un spectateur a toussé et le comédien a ajouté un « il tousse » ce qui renforce l’interaction avec le public. Malgré tout la pièce suggère un certain tragique : la mort, annoncée dès le début, est inévitable ; même leur amour n’y peut rien. Sa mort est euphémisée par l’expression très émouvante : « Antoine inspire, Antoine expire, Antoine inspire, Antoine expire,… (Fin) ». On ne joue pas la mort de Cléopâtre peut-être parce que dès que l’un meurt tout s’arrête.

             

             

            La pièce repose sur la mise en scène d’une mise en scène d’un grand classique ce qui permet de porter un nouveau regard sur l’œuvre de Shakespeare : on s’imagine les personnages guidés par les deux comédiens. On peut avoir du mal à entrer dans la pièce à cause de son style particulier mais finalement la façon dont elle jouée nous captive et nous passionne. En résumé c’est une pièce qui se démarque des autres adaptations du classique de Shakespeare avec de très bons comédiens, dégageant une complicité indéniable.

             

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