Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 07/12/2014
      • LETTRE A ARIANE MNOUCHKINE : Macbeth (Shakespeare/Théâtre du Soleil)

          • Chère Ariane Mnouchkine,

             

            Vous écrire m’impressionne beaucoup. Mais les émotions que j’ai ressenties en voyant votre Macbeth à la Cartoucherie sont si fortes que je voulais vous exprimer ma reconnaissance - à vous et votre merveilleuse troupe - pour ce partage si intense qu’a été pour moi cette représentation.

             

                                  

            Il est midi et demi quand j’entre pour la première fois dans le Théâtre du Soleil et ironie du sort, il pleut à verse…

             

            Je décide de m’abriter sous le chapiteau et je découvre alors un lieu unique, où théâtre et gastronomie écossaise ne font qu’un. Mes papilles s’emballent et ma curiosité est titillée. Je vois les acteurs abandonner leurs tabliers et leur louche pour un costume d’époque et une loge collective « emmental » : on y voit les comédiens se préparer à travers des trous !

            Le spectacle commence, les regards se fixent sur une petite colline. Les ténèbres enveloppent aussi bien plateau que public. On peut distinguer des formes dansant derrière un léger voile. Puis des sorcières qui prédisent l’avenir. Changement de décor, à vue : le spectateur observe le travail chorégraphié des comédiens (qui sont aussi régisseurs) et cette « transition » devient un moment artistique en soi. On a l’impression d’assister à un cyclone qui transforme tout : nous sommes sur un champ de bataille digne d’Apocalypse now, puis dans un restaurant tout droit venu d’un film noir des années 50, en passant par un dîner où vivants et fantômes se croisent, et où le personnage principal est guetté par la folie, comme dans Shining.

             

            Je garde en mémoire des moments véritablement poétiques : comment ne pas évoquer les pétales de fleurs blancs jetés au sol, qui seront ensuite remplacés par des pétales rouges, comme pour figurer la limite qui sépare les deux protagonistes, Macbeth et Banquo : deux destins, deux hommes, une frontière de pétales rouge sang. Sur ce chemin sanglant, Lady Macbeth fera marcher Duncan, mais elle y avancera elle-même aussi, ainsi que Macbeth. Tous sont ainsi placés sous le signe d’une mort inéluctable. Une autre prédiction dans la pièce se laisse deviner lorsque Macbeth creuse pour récupérer le poignard : il s’enfonce de plus en plus profondément dans ce qui sera sa tombe ; ce sera le couteau de Macduff qui tuera Macbeth à la fin de la pièce.

             

            La force du Théâtre du Soleil, elle vient des hommes et des femmes qui en font partie : une cinquantaine de comédiens présents sur scène, venus de tous les horizons, s’unissant pour donner au spectateur la représentation la plus intense que j’aie pu voir. Parmi tous les comédiens, l’acteur qui incarne Macbeth est d’une force rare. Il fait constamment évoluer son personnage, sa névrose devient de plus en plus importante et sa façon d’articuler chaque mot m’a fait froid dans le dos plus d’une fois. J’entends encore certaines de ses paroles : « Du sang va se répandre, car on dit que le sang veut du sang ».

            Le décor est un personnage à part entière ; le bunker de Macbeth nous donne une impression de claustrophobie et de solitude. La fenêtre du bunker, étroite, laisse à peine entrevoir le visage de Macbeth qui me rappelle soudain le visage fou de Jack Nicholson dans Shining : la porte qu’il vient d’enfoncer avec sa hache se transforme en judas par lequel jette un œil possédé. Je ne peux pas m’empêcher d’y penser lorsque je vois Macbeth interroger une deuxième fois les trois sorcières : on a le sentiment qu’il vend alors son âme au diable.

             

             

            Durant ces trois heures de spectacle, j’ai découvert comment avec de grands acteurs, une mise en scène incandescente et des décors aussi forts que les personnages, on peut faire un théâtre contemporain différent des autres, j’ai découvert une autre façon de travailler, une autre façon de jouer.

             

            Votre spectacle m’a fait penser à un court poème de David Lynch que je voudrais partager avec vous :

             

            Dans l’obscurité du futur passé
            Un magicien aspire à voir
            Une chance entre deux mondes
            Feu, marche avec moi.                                                                            

             

            Merci pour cette si belle expérience.

            Arsène.

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