Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 16/02/2015
      • TABLEES SANGLANTES : ROSES (Shakespeare/N. Béasse/Théâtre de la Bastille)

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            On plonge la salle dans le noir. Une minute après, on entend dans le public des murmures : « Pardon, excusez-moi... »  Mince ! La pièce vient de commencer et il y a déjà des gens qui veulent partir ? Quel malaise... Mais quand on s'écarte pour les laisser passer, on les voit s'avancer vers la scène, monter sur le plateau et se tenir face à nous, tout sourire...

            Richard III est une pièce de Shakespeare qui raconte l'ascension du roi Richard, un tyran qui sacrifie sa famille pour le pouvoir. Roses lui rend hommage d’une manière très libre.

            Nous sommes le Samedi 24 Janvier, au Théâtre de la Bastille. Vous regardez Roses, une pièce mise en scène par Nathalie Béasse et vous vous demandez soudain : comment peut-on jouer avec un classique de Shakespeare ?

             

            UN COLLECTIF INGENIEUX ET DYNAMIQUE :

            QUAND LA PAROLE LAISSE PLACE AU CORPS

                      

            Contrairement à la pièce de Shakespeare, dans le spectacle de Nathalie Béasse, l’accent est mis moins sur le roi Richard que sur son entourage qui se fait décimer. Roses donne à voir la violence du pouvoir. Nous avons vu la pièce juste après les attentats de Charlie Hebdo - à seulement deux rues du théâtre de la Bastille. Cela nous a inévitablement conduits à porter un regard particulier sur elle, à l’entendre autrement.

            Dans sa mise en scène, Nathalie Béasse accorde la première place au travail corporel des comédiens, c’est lui qui donne à voir la violence : lorsqu’ils hurlent tour à tour « Mon royaume pour un cheval ! » et s’agitent, essayent de se retenir les uns les autres, on éprouve une impression de claustration, comme devant des animaux en cage qui essaieraient de se libérer. Quand ils se mettent progressivement à courir en rond sur le plateau, tombent, se relèvent, se soutiennent épaule contre épaule, essayent de se rattraper, on sent une profonde solidarité, une fraternité qui habite ce collectif. C’est un tableau de la vie : on court après des personnes, après des objectifs, nous voulons les rattraper, parfois on tombe, on se relève, seul ou en s’agrippant à la main d’un autre puis on se remet à courir… Mais dans cette course, nous tournons en rond, nous recommençons en permanence.

            La troupe multiplie les possibilités du travail corporel : la scène burlesque des trois hommes manipulés comme des marionnettes nous rappelle que le pouvoir le rend ridicule et que nous sommes de bons singes. La couronne est dessinée sur un simple bout de papier : le pouvoir n’est qu’un hochet, un accessoire grotesque. Les vêtements des acteurs se transforment en équipements militaires burlesques : les soldats partant en guerre ont une drôle d’allure. On trafique ses vêtements et en deux temps trois mouvements on devient un soldat.

            A tout cela pourtant s’oppose le calme mystique de la scène d’introduction, cet instant où la comédienne semble s’envoler sur la table pour aller frôler des verres d’eau qui deviendront magiquement rouges, et qui tacheront de sang une chemise d’homme. Si l’homme peut-être un animal violent, il peut aussi être délicat et lumineux.

             

            ANIMAUX EMPAILLES :

            QUAND LE DECOR LAISSE PLACE AUX TAXIDERMISTES

             

            La scénographie de Roses n’a l’air de rien : des objets dépareillés, sans lien les uns aux autres, placés là comme par erreur, détournés de leur usages courants, occasions de jeu (le lancer de perruques !). Tous ces objets sont pourtant fortement créateurs d’images.

            L’armure de chevalier que porte l’une des comédiennes la fait littéralement planer, comme si derrière l’image du chevalier, de la royauté et du pouvoir se cachait un ensorcellement capable de nous hypnotiser : le pouvoir nous attire, nous fascine, mais il est incontrôlable.

            Un détail frappe : la présence de ces animaux empaillés qui sont autant de trophées de chasse exhibés sur scène, comme la tête de ce sanglier qui glisse sur la nappe de la table puis bascule dans les bras des comédiens. Richard décime sa famille pour gagner le pouvoir, pour contraindre le monde à le respecter, lui le bossu, le difforme. Mais sans qu’il ne s’en rende compte, il devient à son tour un animal. La quête de pouvoir devient une chasse où les plus forts tuent les plus faibles.

            Nathalie Béasse joue avec les tissus qui deviennent tantôt rideaux, tantôt manteaux, tantôt dais royaux. Dans la scène finale, des comédiens tendent un long drap qui recouvre tout le plateau ; en dessous, au centre de la scène, des silhouettes crient et se débattent dans tous les sens pendant que le drap est agité en une mer déchaînée. Une table, présente durant presque toute la pièce, est le centre de gravité de cette famille qui se retrouve et se déchire. Sa position varie sans cesse, elle est une sorte de refuge agité par la tempête. Le drap est l’accessoire clé de la pièce et aussi celui qui définit le mieux le jeu des comédiens dans Roses : le tissu est léger, silencieux, souple et majestueux, mais aussi très sensible à l’agitation, porteur d’images fortes et violentes. On le regarde se transformer, on a le sentiment de n’avoir pas toujours tout compris, mais d’avoir été touchés.

             

            Peter Brook disait que pour bien jouer Shakespeare, il fallait oublier Shakespeare. Nathalie Béasse et sa troupe semblent avoir appliqué ce conseil dans Roses en s’autorisant des images d’une grande liberté. Cette pièce peint la violence comme un envoûtement mystérieux dans des tableaux à la fois énergiques, drôles et intenses.

            Damon Bigdeli

             

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