Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 07/10/2019
      • COMPTE RENDU DE MISE EN SCENE : La Réunification des deux Corées (Théâtre des Amandiers/Joël Pommerat)

          • La Réunification des deux Corées (Alice)

             

            Joël Pommerat explique dans une interview vouloir "ouvrir des zones de perceptions différentes de la vie quotidienne" et "amener à voir différemment ce qui est familier". En effet, dans La Réunification des deux Corées, le metteur en scène décide de créer plusieurs saynètes, qui sont des fragments de discours amoureux. Elles montrent la complexité des liens humains et plus particulièrement la complexité du sentiment amoureux.

            La Réunification des deux Corées est une pièce écrite en 2013 et mise en scène par Joël Pommerat jouée au théâtre des Amandiers à Nanterre. Comment la mise en scène de cette pièce fait-elle naître le trouble ?

             

             

            Le jeu des comédiens : une inquiétante étrangeté

             

            La disposition bifrontale de cette scène, avec un long couloir, provoque un effet singulier. Avant même de rendre compte de la relation entre les personnages, celle entre les spectateurs est assez violente puisqu’ils sont divisés en deux parties, comme deux camps opposés.

            S’ensuivent les 20 saynètes de la pièce marquées par des émotions brutes ce qui la rend très forte et poignante.

            « Ménage » met en scène une femme de ménage qui vient de se séparer de son mari avec deux collègues. Elle parle de lui comme de son âme sœur : elle est encore folle amoureuse et rêve de se remarier avec lui. Seulement, la pièce étant plongée dans le noir, elle n’a pas vu que ce dernier s’était pendu au plafond. Pourtant, elle se trouvait sous le corps de son ex-mari. Cette scène est d’une grande tristesse : tout le monde –  les spectateurs et les deux autres comédiens – est témoin de la scène et voit la femme pleine d’amour. Nous imaginons la douleur de cette femme lorsqu’elle le découvrira.

            Dans la scène « enfants », les parents rentrent de leur soirée et leurs enfants ont disparu. Ils accusent la babysitteur d’y être pour quelque chose, mais elle, reste mutique avant d’avouer qu’il n’y a jamais eu d’enfants. Plusieurs interprétations sont possibles étant donné la situation. J’en propose une. Les parents ayant perdu leur(s) enfant(s) auparavant souffrent de son (leur) absence et ne peuvent vivre sans lui (leur) donner de l’amour. Ils prétendent sa présence, jusqu’à en devenir fou. A la fin de la saynète, la mère s’écroule par terre en pleurs : elle se retrouve face à la vérité ?

            Dans la scène « Mémoire », un mari rend visite à sa femme atteinte d’Alzheimer à l’hôpital. Il vient la voir tous les jours, et elle, oublie tous les jours qui il est. Ils se promènent et marchent, bizarrement, très vite. Le couple fait des aller retours très rapides, ils ont l’air pressé. Cela est assez paradoxale car le thème de la scène aurait voulu que le rythme soit lent étant donné la maladie de la femme. En effet, dans son cerveau, tout est lent : elle tente de reconstituer sa vie entière en questionnant son mari. Ce paradoxe est troublant : peut-être que ces aller retours répétitifs sont une interprétation du quotidien dans la maladie : tenter tous les jours de répondre aux mêmes questions. Il n’y a aucun élément de décor, tout est créer par la lumière dans la plupart des saynètes. Le jeu des comédiens est donc d’autant plus fort.

            Par ailleurs, certaines scènes laissent aux spectateurs une interprétation libre. « Amour » : l’instituteur est-il vraiment pédophile ? « Enfants » : la nounou est-elle vraiment folle ? Ou ce sont les parents ? Si oui, pourquoi le sont-ils ? Cela rend la pièce encore plus tragique puisqu’elle installe une ambiance de doute comme dans une série dramatique en suspens.

            Parfois, un chanteur androgyne intervient : il chante des chansons sans réelles paroles, un peu floues. Dans cette pièce, de nombreuses scènes sont des scènes déchirantes de séparation entre hommes et femmes, peut-être que ce chanteur représente l’unification des deux sexes en un seul être.

            Dans la scène «guerre», toute la conversation entre la femme et l’homme concerne l’engagement de leur fils dans l’armée : sujet grave et important. Dans le fond, on remarque le fils, très mal éclairé, muet, on ne voit même pas son visage. Cette faible présence du principal concerné accentue le côté tragique de cette scène.

            Ces relations entre les personnages sont mises en avant puisque les éléments de décor sont minimes, ce qui permet de mettre en avant le texte et le jeu des comédiens. Cela donne un effet d’épure.

             

             

            Les lumières : un climat étrange et inquiétant

            Les lumières dans cette pièce jouent un rôle important. On voit à peine le visage des personnages la plupart du temps. Elles envoient une lumière blanche sur la scène ce qui renvoie un effet glacial.

            Dans la première scène, une femme est seule au bout du dispositif bifrontal. Une voix off lui pose des questions sur son couple et l’amour entre son mari et elle. La femme n’est plus amoureuse et souhaite divorcer. Au sol, la lumière projette un immense damier, peut-être comme symbole de la difficulté de sa relation amoureuse, de son futur divorce ?

            Dans la scène « l’amour ne suffit pas », seul un lit double se trouve au bout du long couloir qui sépare les spectateurs. On arrive à le voir seulement parce qu’une lampe est suspendue au dessus de celui ci. C’est comme un point de lumière au milieu du noir. Cette image fait penser à un clair obscur en peinture. Ce décor minimum met en avant le texte et rend la scène très forte. Le texte, dont la phrase « l’amour ne suffit pas » répétée plusieurs fois, est bien plus puissant, il donne presque des frissons.

            Dans « Amour », un instituteur est convoqué par la directrice de sa classe et des parents qui l’accusent d’avoir touché leur enfant lors d’une classe verte. Les échanges qui montent en puissance crescendo, sont poignants. Ces dialogues qui, joués autrement, ou seulement lus, peuvent être comiques, sont ici tragiques, l’ambiance est tendue et froide. L’instituteur explique donner de l’amour à un enfant qui n’en reçoit pas de la part de ses parents, son métier est tout ce qui l’importe. La lumière est froide, très blanche, l’ambiance est glauque. Peut-être est-ce ce qui l’attend en prison ?

             

             

            J’ai beaucoup aimé cette pièce : elle m’a marqué, j’ai trouvé les sentiments très crus et les rapports entre les personnages puissants. C’est ce qui rend cette pièce assez troublante selon moi, et c’est sûrement pour cela que j’ai du mal à en parler. Ce qui m’a particulièrement étonnée, ce sont les sentiments que j’ai ressentis. En classe quand nous avons lu et joué le texte, nous avons tous ri. Dans la mise en scène de Jacques Vincey aussi. Ici, le même texte m’a laissé perplexe et m’a surtout rendu triste. De nombreuses scènes comme « enfant » ou « amour » m’ont fait beaucoup de peine, sûrement car l’intériorité des personnages est mise à nue.

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