Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 07/12/2014
      • DERRIERE LE MUSIC HALL : Les Nègres de Genet (Bob Wilson/théâtre de l'Odéon)

          • Par Laura-Line (1L1)

            « Ce que nous voyons est aussi important que ce que nous entendons ». Si la pièce sombre et déroutante de Jean Genet les Nègres, surprend en 1959, Robert Wilson, n’interpelle pas moins le spectateur par sa mise en scène loufoque et éblouissante de rythme. Ce metteur en scène et plasticien américain réinvente la pièce et lui donne une tout autre image : véritable spectacle des années 70, le décor exotique et coloré, ainsi que les jeux de lumière sophistiqués prennent comme le voulait Wilson une place de choix. Le théâtre de l’Odéon est ainsi occupé jusqu’au vingt et un novembre de comédiens noirs jouant la mise en abyme de Genet. Tantôt danseurs, tantôt chanteurs, ils interprètent le meurtre d’une blanche pour un public de blancs ; des Blancs censés juger les Noirs alors qu’ils sont eux même joués par des comédiens noirs masqués de blanc. L’histoire racontée par Wilson invite le spectateur à se demander comment les différents contrastes de sa mise en scène suggèrent de façon moderne la violence des relations entre les Blancs et les Noirs, ou plus généralement entre les dominants et les dominés. Ainsi la scénographie, l’univers sonore, les costumes, accessoires, créent les contrastes d’une histoire plus vue que racontée.

            La scénographie : un monde magique et déconcertant

            La scénographie imaginée par Robert Wilson est à la fois sombre et chaleureuse. Celle-ci joue sur les variations: les couleurs et les formes à la fois complexes et simples s’associent pour créer une atmosphère contrastée. En effet le long prologue silencieux durant lequel des comédiens arrivent sur scène en courant pour se placer immobiles devant un large édifice blanc où défilent lentement des nuages marque le caractère froid de cette première scène. La scène suivante provoque alors la rupture entre deux moments qui paraissent ne pas être tirés de la même pièce. Il s’agit d’un décor exotique et riche en couleurs qui se répartit sur trois niveaux. Cette structure métallique telle un échafaudage, suggère les relations de domination entre les personnages. Ainsi la plus haute marche signe de supériorité, accueille la cour qui observe les comédiens noirs situés au rez-de-chaussée, ils sont inférieurs car qu’ils jouent pour elle. Ils sont pourtant au centre puisque leur cérémonie représente l’histoire principale. La longue guirlande lumineuse et circulaire s’oppose à la rigidité de la structure de fer ; cependant celle-ci s’illumine au gré du jeu des comédiens prenant un aspect plus chaleureux. Les palmiers font songer à une vision stéréotypée de l’Afrique : Bob Wilson met en scène nos préjugés. On pourrait également penser que cette jungle emprisonne les personnages subalternes : la guirlande s’apparente à des barbelés et enveloppe les prisonniers. Les lumières qui accompagnent le jeu, créant tantôt un atmosphère de gaité et de chaleur, tantôt des images froides et austères. Rien n’est réaliste mais tout est magique dans cette scénographie.

            L’univers sonore et les lumières : quand le théâtre devient spectacle

                        Robert Wilson imagine une mise en scène où les effets sonores et lumineux ont autant d’importance que le jeu des comédiens. Durant le prologue, les Nègres arrivent sur scène suivis de bruits saccadés faisant songer à des tirs de balles. Ils succombent les uns après les autres. Un long moment suit alors où, immobiles ils adoptent des postures étranges, on entend un accompagnement musical suave et inquiétant qui renforce la tension dramatique de la scène. La seule lumière provient du néon fluoresçant qui souligne le devant de la scène, une douche blanche éclaire aussi le visage des comédiens. Des nuages sont projetés contre la paroi, signe de liberté, ils s’opposent à la scène en cours. Cette scène pourrait représenter le seul moment « réel » de la pièce : la discrimination raciale, les attaques et toutes les autres formes d’oppression envers les Noirs. Ce tableau tragique ne laisse rien présager de l’univers  séduisant dans lequel Wilson fait évoluer par la suite ses personnages.

            Lors de la première scène, le Menuet de Mozart dont parlait Genet dans sa préface, disparait tandis que retentit une musique de jazz sur laquelle les comédiens dansent en rythme. Archibald Absalon Wellington présente les personnages un micro à la main, la pièce prend alors des allures de comédie musicale : quand les lumières fluorescentes se mêlent à la musique, le public comprend qu’il n’est plus au théâtre mais au music-hall. On entend la musique envoutante d’un saxophone. Les « Nègres » veulent retenir l’attention du public par un spectacle qui leur convienne, qui flatte leurs préjugés : Wilson présente un show à l’américaine, colorée et rythmé.

             

            Les costumes : Le blanc ou les couleurs 

                        Les costumes permettent de distinguer deux groupes opposés : les cinq comédiens jouant la cour sont habillés de façon grotesque et exagérée. L’un porte une perruque blanche qui parodie les coiffures royales du XVIIème siècle, sa longue robe blanche lui donne un aspect fantomatique annonciateur de la fin tragique. A sa droite, la tenue de parade blanche du gouverneur fait songer à un uniforme de majorette. Comme le voulait Genet, la reine porte une robe somptueuse toute en plumes, ses gants, son large collier de diamants et sa couronne ornée d’un plumeau blanc rappellent ces petites filles qui parfois se déguisent en princesses. Quant au missionnaire, il ressemble à un « clown blanc » grâce au chapeau pointu et aux manches triangulaires de sa veste blanche. Les costumes des Nègres, sont à l’opposé : des tenues pailletées et très colorées créent la surprise : le rouge, le vert, le orange, le rose, le jaune, le violet, tout y est. Le contraste est net entre les tenues de la cour, décolorées, et les costumes des « Nègres », inhabituels et gais. Le texte de Genet rappelle les stéréotypes liés aux couleurs : le blanc et le noir, le bien et le mal, et les transforme pour faire du blanc la couleur de la mort. Dans la mise en scène de Wilson, On les peaux noires mêlées à toutes ces couleurs deviennent la vie et le bien ; le banc n’est plus que la couleur froide d’un monde sans originalité et sans énergie. Diouf est le seul à changer de tenue pour jouer la victime blanche, il porte ainsi une robe blanche accompagnée d’une perruque mal ajustée et des bagues. Ce costume a des allures grotesques et ridicules provocant le rire de spectateur. En effet les seuls accessoires que Wilson utilise sont ceux pour se moquer des blancs : les poupées ou les accessoires de Diouf notamment. L’univers des Nègres de Wilson est simplifié et enjolivé pour séduire le spectateur et lui faire oublier la violence qui se déroule hors de scène. On note que le catafalque n’est plus orné de multiples bouquets de fleurs mais d’un unique lys blanc, symbole d’une part de la royauté française - clin d’œil à la cour - mais aussi de la paix, de l’innocence, ou du deuil.

             

                        « Nous sommes ce qu'on veut que nous soyons, nous le serons jusqu'au bout, absurdement ». Cette phrase d’Archibald, est le fil conducteur de la mise en scène de Robert Wilson : les « Nègres » nous donnent en effet à voir ce que nous avons envie de voir, tandis qu’ils agissent en coulisse pour leur propre compte : ils mènent leur propre procès, ils jugent l’un des leurs. Le drame se cache sous le burlesque et le grand spectacle. Le spectateur est séduit par ce monde irréel et divertissant qui lui fait oublier la violence du prologue et donc la réalité. Malgré tout, le prologue nous oblige à garder en tête, de manière plus ou moins consciente, ce qui se cache derrière ces images de music-hall. Il charge le magnifique tableau vivant que nous admirons d’un poids de tension qui fait toute sa force.

             

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