Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 13/12/2017
      • DU CINEMA AU THEATRE ET RETOUR : Festen (Vinterberg-Rukov/Cyril Teste/Théâtre de l'Odéon)

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            (c) Simon Gosselin

            LE TABLEAU : UNE MISE EN ABYME DU DRAME ?

            Le film commence par un gros plan sur un tableau, accroché dans le salon : un caméraman le filme de très près et la caméra se déplace. On voit un paysage de nature : une forêt, un lac, l’ensemble est très vert. On imagine qu’il s’agit de la campagne qui entoure la belle demeure du père, Elge. Au même moment, on sent une odeur végétale de fougères, de feuilles, et peut-être aussi une odeur maritime. Ce début est placé sous le signe de la nature, or la pièce met en scène une action contre-nature : un père commet un inceste (Malo)

            Au début, en raison du gros plan, on ne voit que la nature. Progressivement, la caméra s’éloigne et on découvre le tableau entier. L’oeuvre représente un garçon et une fille en train de courir. Cela évoque sans doute le désir de fuite des deux enfants violés par leur père. C’est une allusion à la mort de la sœur qui revoit dans ses rêves les scènes de viol : elle ne peut échapper à ses souvenirs, fuir la réalité de ce qu’elle a vécu. La couleur verte est prédominante dans le tableau ; on peut sans doute y voir un écho au discours de Christian écrit sur le papier  vert ? (Léah)

            L’UTILISATION DE LA CAMERA

            L’utilisation de la caméra a plusieurs fonctions :

            Elle permet d’agrandir l’espace et de montrer ce qui est habituelle caché : on voit les acteurs dans les coulisses. Le caméraman filme les acteurs sur scène, les suit, et tout à coup, Christian sort de scène, passe en coulisse et nous découvrons par la caméra cet espace que nous ne voyons pas du plateau. Il enlève son manteau. Ce moment joue sur l’indétermination entre le temps de la représentation et celui de la répétition, entre l’espace du plateau et celui des coulisses, entre les différents espaces de la maison. Finalement, on a le sentiment que même quand les acteurs ne sont pas visibles sur scène ils continuent à jouer, à exister comme personnages. Même dans les coulisses, ils sont dans la maison, comme si cette maison s’étendait partout, comme un espace tentaculaire, sans issue autre que mort : quand Christian sort de la maison, il se fait frapper. Cela évoque les espaces de la tragédie : sur le plateau, les personnages souffrent, mais s’ils sortent, ils meurent (Camille, Leah, Jade)

            La caméra est aussi une référence au film de Vinterberg : c’est une manière de dire que cette œuvre est d’abord un film, et qu’elle est réécriture ici au théâtre tout en construisant un autre film (Lorraine).

            La caméra est l’objet d’un combat entre Helge et son fils Christian. Helge a invité les caméramans pour filmer sa fête et pour contrôler le film qui est fait de sa pièce (il s’adresse à la caméra pour commenter des moments, le maître de cérémonie le fait aussi, comme un présentateur de télévision). Mais progressivement Christian va faire dérailler ce film, il va proposer une autre version de l’événement : il demande au caméraman de filmer son père pendant son discours  pour que tout le monde voie sa réaction, s’il est atteint, troublé, c’est que c’est bien lui le coupable. Ce geste fait écho à la scène d’Hamlet dans laquelle Hamlet demande à des comédiens de jouer la scène du meurtre devant le roi Claudius pour que sa réaction prouve sa culpabilité (Camille)

            Christian s’empare de la caméra car il veut participer au souvenir de cette journée en filmant  les restes du repas, les traces de ces révélations (Léah)

            La caméra offre également un autre regard sur les personnages, comme un nouvel angle. (Malo)

            L’utilisation de la vidéo permet de montrer les scènes violentes et les scènes fantasmées, tout ce qui ne peut apparaître sur scène, ou tout ce qu’on cache : Quand Christian au dîner tient sa main en l’air en faisant un geste étrange : l’écran nous montre qu’il tient la main de sa sœur. (Marion)

            A un moment, tous les invités tournent en rond, Christian s’est emparé de la caméra, il se filme le visage. Il semble sombrer dans la folie : les autres sont-ils indifférents ? participent-ils au contraire à sa libération ? (Camille)

            LES ODEURS

            La pièce est ponctuée d’odeurs : d’abord une odeur végétale, de mousse, qui évoque la campagne alentour. C’est aussi sans doute l’odeur de l’enfance, des jeux dans le jardin. A l’arrivée des plats, on sent une odeur de beurre, puis d’autres aliments, par exemple du pain chaud. Lors de l’apparition du fantôme de la sœur, on sent un parfum féminin, sans doute celui de Linda, que Christian perçoit car il ne parvient pas à l’oublier. A la fin, on retrouve l’odeur du début, comme si cet huis-clos s’achevait pour permettre enfin une ouverture, une respiration vers l’extérieur : Christian propose à la femme qu’il aime de venir vivre avec lui à Paris, la malédiction qui l’enchaînait à la maison familiale est rompue. (Léah)

            LE RAPPORT AVEC LA SALLE

            A un moment du spectacle, quatre personnes du public sont invitées à se joindre aux comédiens. Quel est l’intérêt de cette proposition ?

            Ces personnes ne connaissent pas le déroulement de la pièce : elles sont finalement comment les vrais invités : gênées, embarrassées. Elles ne jouent pas de rôle : elles sont là un peu malgré elles, prisonnières de la situation, elles ne peuvent pas partir quand elles le veulent (Jade)

            Ce dispositif permet d’obtenir des réactions naturelles de la part des invités : ils étaient stupéfaits, troublés d’être sur scène. On joue sur le trouble entre réalité et fiction : ils sont gênés (vraiment) d’être sur scène, et ils sont dans une scène gênante pour les invités (Corentin, Charline)

            A un moment Christian demande à la régie de faire la lumière sur la salle. C’est le moment où il reprend la caméra : il veut montrer la vérité. Il montre qu’il sait qu’on est là, il fait des spectateurs une partie intégrante de la scène, nous devenons les témoins de cette action qui ne pourra plus être niée ni oubliée (Thyl, Corentin, Hugo, Léopold).

            A plusieurs moments, il y a des adresses au public : Christian au début, le père à la fin. (Léopold)

            SOLITUDE

            Au début, tous les invités sont figés dans le salon sauf Christian qui traverse le salon, l’examine. Cela suggère sa solitude : il est seul dans ses pensées, il est dans un autre espace mental, il est pris dans ses souvenirs qui le coupent des autres. Il est sans doute aussi en train de penser à ce qu’il va dire durant le repas, tandis que les autres sont insouciants. (Alice)

            Le tableau suggère aussi une coupure entre les deux personnages du premier plan, que l’on distingue nettement, et le groupe de silhouettes au fond qui pourraient représenter le reste de la famille. (Léah)

            Christian à table a des tics nerveux : il se mord la main, tremble, il touche son lobe et il a le regard vide. Ces moments de grande nervosité arrivent quand il revient après avoir été frappé, et lorsque sa mère le désavoue. Il est alors totalement coupé des autres. (Alice)

            Après l’annonce de Christian, la grand-mère prend la parole. Elle parle d’Elge, de son enfance, cela fait rire les invités et en même temps, c’est terrible car cela efface le discours de Christian. Les gens font comme s’ils n’avaient rien entendu (Capucine). On comprend que le discours de la grand-mère est un discours habituel, elle parle d’histoires « salaces », le terme fait pour nous écho à ce qu’a dit Christian tout en en détournant la violence (Aurélien)

            Elle répète à plusieurs reprises ce discours : c’est ridicule, cela fait rire le public, cela instaure aussi un malaise car à chaque fois les membres de la famille rient comme si rien ne s’était passé (Lorraine). Elle souffre d’Alzheimer, ce problème de mémoire est comme l’inverse de l’obsession mémorielle de Linda. Oubli et souvenir (Capucine)

            On observe une inversion de la solitude au cours de la pièce : au début c’est Christian qui est isolé, qui est comme un corps étranger dans la maison ; à la fin, c’est le père qui est isolé, un caméraman lui bloque le passage vers la sortie, il est comme pris au piège. (Léopold, Corentin)

            SIMULTANEITE

            La mise en scène ménage des contrastes entre différentes actions : la grand-mère chante tandis que Mickaël frappe Christian. Cette chanson provoque un malaise : c’est une chanson pour enfant, mais sur fond de violence. (Marion, Léah). C’est comme une voix qui donne l’impression de hanter le lieu, cela donne une impression d’un moment étrange, presque fantastique (Lorraine)

            ADULTES/ENFANTS

            Le ton doucereux du père et de la mère qui parlent à leur enfant : ils cherchent à l’infantiliser, à rester les parents et lui l’enfant. (Marion)

            La sœur de Christian et le majordome vont dans la chambre de Linda, la sœur morte. Ils s’allongent par terre et ils montrent le plafond. C’est une image d’enfance : deux enfants allongés par terre, qui regardent le ciel. (Jade)

            REALISME ET FANTASTIQUE

            La scénographie est hyperréaliste : cheminée, table, couverts, piano, fauteuil. La caméra, par sa manière de cadrer, donne l’impression d’un univers tout à fait réel. En même temps, en tant, lorsqu’on regarde l’ensemble du plateau, on voit bien qu’il s’agit d’un décor : on voit l’absence de plafond, le fait que la colonne ne soutient rien, etc. La pièce met aussi en scène un combat entre deux versions de la vérité (Aurélien).

            Les lumières du dehors changent très peu : ce sont des lumières blanches, blafardes, froides, comme si le climat était couvert. On a l’impression d’une sorte de fausseté, tout est faux dans cette maison (Jules)

            Cette pièce met en scène un spectre, celui de la sœur. Lorsque Christian filme la table vide, on voit apparaître à l’écran le corps de sa sœur. On sent sa présence et on ne la découvre que par la caméra qui nous permet de percevoir ce que Christian voit lui-même (Ryame).

            REALITE ET FICTION

            La frontière entre la fiction et la réalité est mise  en évidence au moment où Christian dénonce le viol. La famille tente d’étouffer cet aveu en rappelant qu’il a toujours été un enfant plein d’imagination, qui racontait des histoires, qu’il aurait pu être auteur, qu’il avait un ami imaginaire. C’est une manière de nier la réalité de l’agression qu’il a subie, de nier la vérité de sa parole. (Corentin).

            Au moment où Christian revient dans le salon après en avoir été chassé, on observe un environnement presque fantastique : couleur violette, musique forte et lugubre. Il a des mouvements nerveux comme s’il voulait ôter de lui certaines obsessions (Corentin).

            Problématiques possibles (suggérées par le groupe du mercredi) :

            Comment cette mise en scène questionne-t-elle le lien entre réalité et fiction (et vérité et mensonge) ?

            Comment la notion de "hors-champ" travaille-t-elle cette mise en scène et lui donne-t-elle sa force ?

            Quelles sont les fonctions de la caméra dans la mise en scène de Festen ?

            En quoi cette mise en scène interroge-t-elle la place, la fonction et les effets de la mémoire ?

            Quelles relations entre théâtre et cinéma construit la mise en scène ?

            En quoi cette mise en scène questionne-t-elle notre manière de regarder ?

            Comment comprendre la déclaration de Cyril Teste : "Peu à peu, le théâtre reprend ses droits"

            En quoi l'espace apparaît-il comme un enjeu central de cette mise en scène ?

            En quoi cette mise en scène peut-elle être lue comme une réécriture d’Hamlet ?

            Quelles formes la mise en scène donne-t-elle à la violence des relations entre les personnages de ce drame ?

            Comment évolue le personnage de Christian au cours de la pièce ?

            Quelle place et quelle fonction occupe le public dans Festen ?

             

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