Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 28/12/2014
      • ENTREE DES SPECTRES : Spleenorama (Marc Lainé - Théâtre de la Bastille)

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            Ecrit et mis en scène par Marc Lainé. Musique et paroles de Bertrand Belin.

             

            Un projecteur s’allume : il éclaire un magnétophone qui nous fait entendre une sombre voix désincarnée. Elle résonne dans une vieille chambre poussiéreuse et abandonnée, habitée par des instruments entre des murs où le papier peint décrépit respire la solitude. La voix d’un fantôme, la voix de Laurent est là pour déterrer des souvenirs cachés, le passé d’un groupe que vous ne connaissez pas, que personne ne connait, et que personne ne connaitra jamais… Nous sommes au Théâtre de la Bastille. Vous regardez Spleenorama, une pièce de Marc Lainé avec la musique de Bertrand Belin. Spleenorama ou comment mettre en scène un fantôme du passé.

             

            Décor d’outre-tombe : le cimetière du rock

            Nous nous trouvons dans le local dans lequel nos quatre musiciens jouent leur musique, se droguent, se perdent, se retrouvent, essaient puis renoncent. Papier peint moisi, abat-jours, vieux canapé, vieux rideaux… Si l’on se fie à la référence aux Beatles et à Neil Young, ça doit être les 70’s. Alors que nous voyageons à travers les époques d’une seconde à l’autre, on remarque que la vieille moquette de la salle est en permanence couverte… de terre. Ce lieu, qui a sonné les débuts et la fin du groupe, ressemble à un cimetière où les personnages ont enterré leurs souvenirs les plus douloureux, leurs vices, l’ensemble bien connu « Sex drugs & Rock N Roll ».

            Cette pièce entretient un lien particulier avec la mort comme si c’était ce groupe avec son leader, Laurent, qui était en train d’être enterré : les personnages brûlent les cassettes de l’album qui représentent leurs derniers souvenirs de Laurent. Mais alors que l’on décide de cacher certains souvenirs, d’autres rejaillissent : la bassiste trompe le batteur avec qui elle a fondé une famille pour le chanteur qui a quitté le groupe pour une carrière à succès, comme dans le passé. Leurs instruments sont également là, si proches, ils ne demandent qu’à être utilisés et pourtant, pour les trois derniers membres, ils deviennent lointains, ce qui crée un effet d’attente et de frustration.

            Il y a également dans cette exhumation un caractère interdit et profanatoire : par exemple, le chanteur parvient à rentrer dans le local grâce à la fenêtre cassée et se sent coupable du déclin du groupe et de la vie de l’ancien leader du groupe. Sur le canapé, chacun d’eux retombe en adolescence : ils s’embrassent, fument et conversent avec Laurent comme ils le faisaient à l’époque... Ce local est un sombre portail entre le passé et le présent que nos comédiens sont venus fermer une bonne fois pour toutes dans d’amères retrouvailles. Spleenorama est là pour venir fermer les portes, to close The Doors.

            Lumières : entre flash-back et concert post-mortem

            Cette pièce est maître de son espace-temps : c’est au spectateur de comprendre à quel moment nous passons d’une époque à une autre. Si la présence de Laurent et le rôle qu’il joue nous mettent sur la voie des flash-back, la lumière est également un indice précieux pour suivre la temporalité de Spleenorama. Quand nous voyageons dans le passé avec fluidité, les lumières deviennent plus chaudes, jouent dans des nuances d’orange et de jaune, alors qu’au retour à la réalité, les lumières redeviennent froides, en visant des nuances de bleu et de gris. Spleenorama  sonne très cinéma : la pièce revêt ainsi des qualités de montage cinématographique.

            Des néons blancs, froids comme la banquise, peuvent nous faire penser à une sorte de morgue, ils vont jouer le rôle de feux de scène pour Laurent et de lac gelé où il finira. La lumière froide des néons rejoint celle de la banquise, notre guitariste, qui s’y aventure, semble marcher sur la glace. Mais avant qu’ils se soient inclinés, ces néons, alignés à la verticale, viennent éclairer Laurent dans le noir lors de ces monologues où il se tient face public, éclairé par un projecteur et devant un micro… Rien ne vous choque ? Ces néons ont transformés ce Théâtre de la Bastille en une sorte de Bercy. La salle devient salle de concert. Le fantôme de Laurent se tient face à nous, la foule qui l’écoute parler dans son micro d’un ton solennel. Cette salle, Laurent n’aura jamais réussi à l’atteindre de son vivant. C’est l’image emblématique du succès qu’il n’a trouvée qu’après sa disparition tragique. C’est en devenant mort, en devenant un fantôme, que Laurent a atteint son Nirvana.

            Les meilleures chansons sont des fantômes

            On a donc l’impression d’assister au concert post-mortem de Laurent, celui qui, abandonné de tous, a continué de composer pendant 15 ans le même album, terré dans l’ombre, devenant une sorte de légende du rock. Ce concert, c’est le concert de Laurent. Pas de son groupe non : les trois autres comédiens finalement n’auront fait que semblant de jouer. Laurent les éclipse d’un seul riff, en jouant son rock progressif que nul autre membre n’a eu le pouvoir de cerner dans le passé. L’album, leur chef-d’œuvre, n’est en fait qu’un fantasme, le rêve de quatre musiciens qui n’a finalement jamais été réalisé.

            « Le meilleur groupe du monde » est le plus grand des fantômes. On ne l’entendra jamais. Nous ne connaissons ni son nom, ni le nom de son album et de ses 100 chansons. Une chanson n’est pas la meilleure pour son caractère musical, elle est la meilleure pour le souvenir qu’elle laisse dans les mémoires. Voilà pourquoi la place qu’elle laisse dans les esprits des trois autres membres du groupe nous pousse à croire que ces chansons sont les meilleures. Au milieu de la pièce, dans l’un de ses monologues, c’est Laurent qui nous dit : « Une bonne chanson, c’est comme si tu voyais un fantôme. » Cette phrase est parfaitement illustrée par les chansons de Bertrand Belin qui surgissent furtivement au cours de la pièce. Il se trouve que ces chansons sont la pièce maitresse de l’œuvre.

            Ce sont ces chansons, les vrais fantômes du Spleenorama. Insensibles à notre monde, sa prose poétique flotte entre les murs du local derrière des arpèges de guitare complexes et énigmatiques. Elles créent un détachement, une rupture qui donne tout son relief à cette pièce. En s’éloignant des sentiers battus, elles créent plus de mystère, viennent compléter les silences. Il n’y a pas musique plus élaborée pour caractériser le fantôme. Les compositions de Bertrand Belin nous laissent Comfortably Numb.

            Marc Lainé est parvenu avec un simple décor à l’abandon, un habile jeu d’ombre et de lumière métaphorique et surtout grâce à l’apesanteur de la musique de Bertrand Belin à créer le fantôme en conservant sa forme humaine. Faire une pièce basée sur la musique d’un artiste peut être un pari risqué, mais cette création qui semble être enfermée entre les murs d’un petit local a le pouvoir de nous échapper… Qui est vraiment Laurent ? Les trois autres membres seraient-ils le fruit de son imagination, créés dans le seul but de donner de la valeur à son œuvre ? S’est-il suicidé sur la banquise, est-il mort accidentellement… ? Ou bien est-il toujours là, quelque part ? Son souvenir s’est consumé en même temps que sa musique. S’il y a bien quelque chose que Spleenorama enseigne, c’est qu’il n’y a que dans les mémoires qu’un homme peut continuer de vivre après la mort, même en fantôme. Et c’est ce genre de pièce qui donne au rock son caractère immortel.

            Damon

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