Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 08/12/2013
      • ENTRETIEN AVEC MARIE REMOND, metteuse en scène et interprète de "Vers Wanda"

          • (Entretien réalisé en octobre 2013 à la MGI avec l’option théâtre du lycée Montaigne)
             

            Barbara Loden est née en 1932. Elle a 38 ans lorsqu’elle réalise et interprète Wanda, un unique film-culte inspiré d’un fait divers. Que cherchait la cinéaste, en 1970, en interprétant elle-même la révolte silencieuse de ce personnage apparemment soumis – une femme qui abandonne sa famille pour errer seule dans une région minière de Pennsylvanie, puis s’attache à un voyou minable, et finit par le suivre dans un hold-up qui tourne au drame ? Faut-il y voir un symptôme de la relation de Barbara Loden à son milieu – celui du cinéma –, à son mari Elia Kazan, qui lui refusa le rôle principal de L’Arrangement ?

            Marie Rémond a rencontré la figure de Barbara Loden à la lecture du livre de Nathalie Léger Supplément à la vie de Barbara Loden. Avec des matériaux d’archives et les moyens d’enquête propres au théâtre d’aujourd’hui – improvisation, interview, montage, écriture de plateau – Marie Rémond et ses acteurs explorent par le jeu les destins croisés de Barbara et de Wanda, et les miroirs que nous tendent leur quête d’identité.

            source : site du Théâtre de la Colline : http://www.colline.fr/fr/spectacle/vers-wanda

            Ecrire un spectacle à partir de matériaux divers : textes, impro, film

            Comment avez-vous conçu ce spectacle ? Vous n’aviez pas de texte au départ, pas de pièce, pas de texte unique, mais une multitude de sources. Comment avez-vous procédé ?

            Au début nous avions différents textes à notre disposition et nous avons improvisé à partir d’eux. Les improvisations se faisaient à la table. On se filme aussi. Nous parlons dans un langage quotidien puis on gomme les scories et les répétitions. Il faut ensuite resserrer le texte, car la scène ne peut pas tout contenir. C’est comme une petite mécanique : on garde certaines choses, on en jette d’autres. On se centre autour de certains thèmes. Les scènes les plus difficiles étaient celles qui sont liées au film.

            Y a-t-il un lien entre le personnage de Barbara Loden, le personnage de Wanda et vous, Marie Rémond ? Pourquoi avez-vous créé un spectacle sur elle ?

            Dans le choix d’un sujet de pièce, il y a forcément quelque chose qui fait écho à ce que nous sommes ou à des questions que nous nous posons. Barbara Loden elle-même, et beaucoup de femmes, se sentaient proches de ce type de femmes, de son indécision, de sa manière de subir sans répondre. Ces questions m’ont touchée.

            Votre travail est le fruit d’une création collective. Comment cela se passe-t-il ?

            Je ne suis pas à l’aise avec l’idée qu’un metteur en scène impose son projet à d’autres : je n’engage pas un comédien pour faire un travail précis que je lui commanderais. Il ya plutôt quelqu’un à la base qui insuffle une envie, il faut que quelqu’un au départ dise son désir, et chacun doit pouvoir trouver quelque chose qui le relie au projet. Il faut que chaque comédien garde sa ligne propre, que son désir ne soit pas dénaturé.

            Je travaille avec deux garçons, Clément et Sébastien, que j’ai rencontrés à l’école du Théâtre National de Strasbourg. Il y a entre nous un rapport de confiance et un équilibre dans les rapports de travail.

            Votre pièce est drôle mais à certains moments, les rires du public nous ont gênés car nous ne trouvions pas la scène drôle, au contraire, nous la trouvions terrible.

            Dire quelle est la tonalité d’une œuvre, c’est une question intéressante. Ce qui est riche, c’est de faire quelque chose de fin, d’accepter qu’une même œuvre puisse nous faire rire mais aussi nous émouvoir. Dans le film aussi, il y a des choses terribles qui deviennent drôles, et inversement…

            Scénographie

            Pourquoi cassez-vous une porte à coups de hache à un moment de la pièce alors que vous incarnez un personnage plutôt doux et qui semble ne jamais devoir s’énerver ? C’est vous qui cassez cette porte ?

            Quand on a commencé à travailler, on avait envie que ce qui se passe dans le spectacle puisse agir sur l’espace, que l’espace se transforma, mais pas de manière décorative. On voulait utiliser les murs, la cage de scène, etc.

            Cette femme se tait tout au long de la pièce et on savait qu’il fallait qu’elle ait à un moment une réaction violente.

            Oui c’est moi qui casse la porte (c’est possible grâce au cadre qui permet de la changer chaque soir) !

            Lorsque nous entrons dans la salle, vous êtes en train de construire un bar à coups de marteau. Pourquoi ?

            D’abord ça installe un rapport particulier avec le public. C’est aussi un écho à Barbara Loden : lorsque qu’elle a réalisé son film, elle a fait elle-même le décor de certaines scènes.

            Dans la biographie de Kazan, il dit également qu’elle était en train de retaper son appartement lorsqu’il l’a rencontrée pour la première fois. C’est une image d’elle qui l’a impressionné.

            On voit un gros tas de charbon sur scène et à certains moments de grosses billes de charbon tombent des cintres. Comment peut-on le comprendre ?

            Ce tas de charbon, on la voit patauger dedans, c’est quelque chose de pesant, de massif, qui grossit au fur et à mesure. Ça représente un peu tout ce qui va l’amener à faire son film, Wanda. Comme si ce tas rappelait à Barbara tout ce qu’elle supporte, et qui finit par devenir insupportable.

            On voulait aussi que l’espace complique un peu les déplacements.

            Il y a aussi beaucoup d’accessoires dispersés sur ce tas (vêtements, brosses, sacs, etc.) ce qui le transforme progressivement en un tas d’ordures. Là aussi, le décor se modifie au fur et à mesure de la pièce, et ce qui est vécu par les personnages a un impact sur l’espace.

            Jeu

            Pourquoi changez-vous régulièrement de rôle au cours de la pièce, de manière presque instantanée ? Vous passez de Barbara Loden au personnage de Wanda, Clément Bresson est un petit gangster et un assistant à la mise en scène, etc.

            On voulait qu’il y ait plusieurs narrateurs. Il y a un personnage qui change très peu : c’est Sébastien Pouderoux, qui est essentiellement Elia Kazan. C’est lié aussi au fait que Barbara Loden a joué elle-même le rôle de Wanda dans son film. Elle interprète elle-même ces deux positions.

            On a peu d’éléments sur Barbara Loden, il fallait essayer d’imaginer le couple qu’elle formait avec Elia Kazan. Je voulais qu’elle ne soit pas totalement Wanda ; on devine quelque chose de Wanda en elle mais elle est aussi différente.

            Vous faites à un moment un jeu de scène avec le canapé qui devient une baignoire, etc. Pourquoi ?

            On voulait montrer comment Barbara Loden se trouvait prise en charge par d’autres. Cette scène est née d’improvisations.

            Univers sonore

            Pourquoi faites-vous entendre cette chanson de Dylan à un moment de la pièce ?

            C’est une chanson sur la séparation. Les paroles disent : « c’est pas grave ». C’est une tentative d’apaisement. On vient d’avoir la trahison, on croit que ça va passer, qu’on va passer à autre chose, on a décidé de croire que ça va être un beau moment et en réalité ça s’interrompt, ça ne passe pas.

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