Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 06/02/2017
      • EPURE TRAGIQUE : VU DU PONT (Arthur Miller/Ivo van Hove/Théâtre de l'Odéon)

          • En quoi cette mise en scène présente-t-elle ce drame comme une tragédie ?

            Quelle image du personnage d’Eddy Carbone cette mise en scène propose-t-elle ?

            Quels éléments contribuent à l’intensité de cette mise en scène ?

            En quoi l’utilisation de l’espace transforme-t-elle cette pièce en tragédie ?

            Quelle image des relations entre les personnages et de leur évolution construit cette mise en scène ?

             

            L’INTRIGUE (texte extrait de la feuille de salle)

            Eddie est docker et fier de l’être. Un homme de parole. Toute sa vie, il a lutté pour tenir sa promesse d’élever Catherine, la nièce de sa femme Béatrice, et de garantir un bel avenir à la petite orpheline. Voilà des années qu’il se saigne aux quatre veines en veillant sur elle. Peut-être un peu trop jalousement. Eddie n’a pas vu qu’elle est devenue une femme. Et il ne voit que trop quels regards les hommes portent à présent sur elle. Jusqu’ici, pour Eddie, la succession des jours était restée suspendue dans un éternel présent. Chacun se tenait à sa place immuable, les adultes jouaient leur rôle d’adulte, les enfants ne grandissaient pas. Rien ne troublait encore son amour quasiment paternel. Mais Katie n’en mûrit pas moins, commence à s’habiller pour plaire. Et le moment où elle-même éprouvera un désir à son tour n’est plus loin...

            Le drame s’ouvre sur la soirée fatidique où Katie apprend à Eddie qu’elle désire commencer à gagner sa vie. Grâce aux études qu’il lui a payées, son salaire de petite sténodactylo débutante sera supérieur à celui du docker qui l’a élevée. Le même soir, Eddie accueille chez lui deux immigrés clandestins, Marco le taiseux et son frère Rodolfo le chanteur, des cousins de sa femme à qui il offre un toit par solidarité familiale... Dès lors, tous les éléments du drame sont en place. Son déroulement implacable nous est rapporté par Alfieri, acteur, témoin, et mémoire fidèle du destin d’Eddie Carbone. Italien de naissance et Américain d’adoption, Alfieri se tient à mi-chemin entre les valeurs de ses deux patries, entre les exigences absolues du code d’honneur traditionnel et la nécessité du compromis. Homme de parole, lui aussi, mais avant tout homme de loi, il se tient sur le pont entre deux mondes et deux époques.

             

            « PRENDRE CONSCIENCE DE L’AGGRAVATION DES ETATS »

            Un narrateur est placé dans le public : l’avocat Alfieri. Il commente toute l’action, du début à la fin. Au début de la pièce, il s’adresse au public : « Vous avez vu cet air gêné qu’ils prennent pour me saluer ? ». A la fin, il dit son affection pour Eddy et rappelle une de ses paroles « : Le type est pas normal, monsieur Alfieri », parole qui montre son aveuglement sur lui-même car s’il y avait bien un personnage qui éprouvait un sentiment « anormal », c’était lui. (Bastien) Cet avocat est habillé différemment des autres personnages : il a un statut social plus élevé, il est avocat : il porte un costume. Mais quand il monte sur le plateau, il ôte ses chaussures et se retrouve pieds nus, comme les autres membres de la famille. Tous les comédiens jouent pieds nus : c’est une manière de montrer qu’ils sont chez eux, qu’ils se mettent à l’aise.  (Lilou)

            Au début de la pièce, on voit Eddy et son collègue torses nus, sous la douche. Ils se lavent après leur journée de travail. C’est une manière de montrer à la fois leur condition sociale de travailleurs manuels, ce sont des dockers, et leurs corps d’homme dans un moment intime. (Dounia, David)

            Le costume de Katherine est le seul qui contienne des couleurs vives. Tous les autres sont dans des teintes plutôt grises, gris-bleu, marron, et on a l’impression que le monde est dépourvu de couleurs à part elle. On a le sentiment que seule Kathy est vivante et pleine de joie dans la pièce. Peut-être est-ce le point de vue d’Eddy : elle est la seule qui soit vraiment attirante, elle est la vie. Mais à la fin de la pièce, elle a changé de T-shirt : elle porte désormais un haut à motifs gris, comme si elle avait perdu ses couleurs, son bonheur, comme si elle était devenue grise comme les autres personnages. Elle est désormais pleine de haine envers Eddy, mais aussi pleine d’amour nostalgique. (Lilou) Dans ce monde en noir et blanc, la pluie de sang de la fin n’en est que plus marquante : comme si la passion recouvrait tout, l’espace et les personnages baignent dans le sang rouge.

            « Cette recherche de la dimension tragique explique aussi notre approche des costumes. Nous sommes partis du naturalisme (la tenue du docker, par exemple) puis nous avons simplifié, effacé l’anecdote. De même, nous nous sommes appuyés sur l’ensemble des accessoires pendant les répétitions, et chemin faisant, nous nous sommes rendus compte que nous pouvions nous en passer » (Ivo van Hove, extrait de la feuille de salle)

            « J’ai aussi engagé les acteurs à prendre conscience, de l’intérieur, de l’aggravation des états. Et en particulier à sentir (…) et à faire sentir, quand ils arrivent en scène et assistent à une situation sans y participer, qu’ils sont déjà dans le climat et dans l’humeur de la scène qu’ils auront à jouer ensuite. Je leur dis que c’est à eux d’introduire, dans le temps présent, l’atmosphère de l’avenir imminent, ce qui donne au public la sensation que quelque chose est déjà en route, est en train d’approcher, parce qu’on devine que son ombre est déjà là. » (Ivo van Hove, extrait de la feuille de salle)

             

            UN ESPACE TRAGIQUE

            Ouverture : Dès le début de la pièce, une musique se fait entendre : c’est une musique religieuse, un Requiem, qui évoque la mort du Christ. Cette musique annonce la mort à venir et introduit une sorte de pression. Elle place la pièce sous le signe du sacrifice. (Lilou)

            Le choix de l’épure : Durant toute la pièce, le spectateur est confronté à un décor épuré, entièrement vide, un grand rectangle blanc entouré d’un petit muret transparent sur lequel les comédiens s’assoient parfois. C’est à chacun d’entre nous d’imaginer les lieux. (Dounia, David)

            Une scène antique : On peut y voir un rappel de l’espace dans lequel se déroulaient les tragédies antiques : un espace où jouent les comédiens (le proskénion) et un bâtiment percé d’une porte d’où sortent les comédiens (la skéné). Le public est placé tout autour des comédiens, sur des gradins, comme dans l’hémicycle antique (le theatron). Cette scénographie rappelle avec insistance le caractère tragique de la pièce.

            Une cage : On peut aussi voir dans cet espace une sorte de cage qui enferme ces êtres humains. La maison est à la fois le lieu dans lequel ils sont en sûreté, et un espace invivable et dangereux, dans lequel ils s’entredévorent et risquent leur vie. Le muret qui entoure l’espace de jeu montre qu’il n’y a pas d’issue. Au début de la pièce, le plateau est recouvert d’un gros bloc sombre qui se soulève lorsque le spectacle commence. On voit ce qui se passe dans ce bloc, comme dans une expérience de biologie durant laquelle on observe des êtres vivants et leurs réactions lorsqu’on les met en présence.

            Un ring : Ce rectangle entouré de gradins fait aussi songer un à ring de boxe ou de catch. A un moment, Eddie propose à Rodolfo de lui apprendre à boxer : l’image devient très concrète. A la fin de la pièce, on assiste à une mêlée qui relève à la fois du catch et du rugby. Cet espace est celui de l’opposition des hommes entre eux, de l’affirmation de leur virilité pour posséder une jeune femme.

            La lumière rend cet espace tantôt chaud lorsqu’elle est orangée, pendant les moments d’intimité heureuse, tantôt froid lorsqu’elle est blanche, pendant les moments d’affrontement, où l’on sent le conflit se durcir et la fin tragique arriver inexorablement.

            Le texte d’Arthur Miller : Voici les premières indications scéniques que contient la pièce : « Une rue du Brooklyn devant la maison d’Eddie Carbone. Par la suite, cette maison s’ouvrira, découvrant la pièce de séjour ». Puis : « Eddie monte les marches conduisant à la porte de sa maison ». Puis : « Catherine, seize ans, est entrée dans la pièce de séjour et, la traversant jusqu’à la fenêtre, fait à Peter un signe d’amitié ». D’autres passages mentionnent le bureau de l’avocat Alfieri.

            Dans la mise en scène d’Ivo van Hove, on ne retrouve pas ces différents espaces. Le décor de Jan Versweyveld présente en fond de scène un mur percé d’une porte centrale. Ivo van Hove relie explicitement ce choix à la référence tragique grecque : « C’est en s’appuyant sur cette idée de tragédie que Jan a simplifié l’appartement d’Eddie. Plutôt qu’une maison, il ne reste qu’une trace ou un signe de maison. Elle est réduite au minimum, comme dans la tragédie grecque, où il suffit d’une façade de palais et d’une porte. Mais ici, le lieu tragique est retourné comme un gant, l’extérieur est devenu un intérieur, un espace d’enfermement. Jan a voulu que le public surplombe les personnages – toujours cette vue du pont ! – et les observe comme des animaux dans une cage. Cela remonte à une inspiration qu’il a eue, enfant. Nous avons tous dû soulever un jour une pierre dans un jardin et découvrir que toute une population grouillante d’insectes vivait là-dessous. Jan a fait cette expérience, mais il a aussi remarqué que quand il reposait la pierre, tout ce petit monde disparaissait à nouveau, redevenait insoupçonné, comme s’il n’y avait jamais rien eu à voir. C’est de là que lui est venue cette idée d’une boîte scénique fermée au début du spectacle, ouverte pendant la représentation et refermée à la fin. Nous prenons conscience que notre regard pénètre dans un intérieur ou une intériorité – et à la fin du cycle, devant le volume refermé, nous pouvons nous demander ce que nous avons vu, et même si cela est bien arrivé ou non. » (Ivo van Hove, extrait de la feuille de salle). Tout a été simplifié : « Leurs affrontements s’inscrivent dans un espace épuré, trifrontal, intemporel comme la fatalité dont Alfieri est le choeur et Eddie le protagoniste. » (Extrait de la feuille de salle)

            On peut comparer la scénographie proposée par Peter Brook en 1958 et celle choisie par Ivo van Hove :

            LA FIN

            A la fin, tous les personnages sont sur le plateau pour un ultime affrontement : Béatrice et Katherine tentent de retenir Eddy, tandis que Rodolpho et Alfieri essaient de retenir Marco. Finalement, les deux hommes se ruent l’un sur l’autre et tous forment une mêlée qui s’immobilise en une image extrêmement tendue. Une pluie de sang les recouvre peu à peu, et la mêlée se défait, pour faire apparaître le corps d’Eddy, mort. A la fin, l’avocat Alfieri commente la scène en rendant hommage à Eddy : « Ainsi mourut Eddy Carbone qui travaillait sur les docks du pont de Brooklyn jusqu’à la jetée où commence la haute mer. La chose peut paraître étrange, mais je m’étais pris d’affection pour cet homme que j’avais vu lutter contre la vérité qui travaillait sourdement sa conscience. ». On entend à nouveau le Requiem qui ouvrait le spectacle.

            Lla scène finale crée un choc : on s’attend à ce qu’elle soit entièrement métaphorique, et ce n’est pas le cas : le sang est au contraire extraordinairement présent, et il contraste avec la blancheur du sol que nous voyons depuis le début (David)

            Dans la mise en scène d’Ivo van Hove, on ne voit pas du tout le geste que décrit la didascalie d’Arthur Miller, on ne voit que le résultat : « Eddie tire son couteau et marche sur Marco qui, après quelques feintes, le désarme (…). Eddie se jette sur Marco, qui le jette à terre en lui frappant le cou avec le tranchant de la main. (…) Eddie saisit l’une des mains de Marco, celle qui tient encore le couteau, et, surprenant le Sicilien, se plonge la lame dans le cœur ».

            De plus, juste avant cette action, Ivo van Hove place dans la bouche de Béatrice cette phrase : « On sait ce que tu veux, c’est elle, et tu ne l’auras pas », qui n’apparaît pas à ce moment de la pièce. A ce moment du spectacle d’Ivo van Hove, le désir incestueux qu’Eddie éprouve pour sa nièce est formulé explicitement pour la première fois.

             

            PROVOQUER LE QUESTIONNEMENT (documents)

            « Le rôle du théâtre n’est pas de se positionner en réaction immédiate à l’actualité mais de confronter le spectateur à ce qu’il ne comprend pas, de montrer la complexité du réel et de provoquer le trouble, le questionnement. » (Ivo van Hove, entretien réalisé par Gwénola David pour La Terrasse)

            « Je ne cherche pas à donner une solution éthique sur scène. C’est aussi mon problème avec le théâtre allemand : ils veulent toujours que les spectacles soient politiques, alors que je trouve que le théâtre doit être subversif et non pas politique. » (Ivo van Hove, propos rapportés par Jean-Louis Perrier, « Au bout du texte », in Mouvement, n°62, janvier-mars 2012, p.76-78)

            « Malgré les tragédies politiques que j’ai mises en scène, à commencer par Tragédies romaines ou Caligula, je ne me considère pas comme un metteur en scène politique, encore moins comme un metteur en scène didactique ou militant. J’expose, mais je ne crois pas proposer, encore moins résoudre. La dimension politique m’apparaît de toute façon comme une seule facette du champ social, dont elle ne saurait épuiser l’immense complexité. [...] Car je crois que le théâtre est un lieu amoral. Il se situe par-delà le bien et le mal. [...] Je ne conçois pas l’art en général, et le théâtre en particulier, comme des pratiques artistiques ou des prises de position éthiques. En revanche, ce sont des formes d’expression subversives dans la mesure où on y donne à voir une partie de notre inconscient. C’est comme la vie psychique pendant le sommeil : on représente ses désirs les plus enfouis et ses angoisses les plus secrètes afin de s’en débarrasser. Le théâtre n’a pas à tendre de miroir, comme on l’a souvent répété ; il consiste plutôt à « regarder de l’autre côté du miroir », selon l’idée qu’a exposée Harold Pinter en recevant le prix Nobel de littérature. Il montre ce qu’on ne voit pas, ce qu’on ne veut pas voir, ce qui n’est pas susceptible d’être reflété ». (Ivo van Hove, Introduction et entretiens par Frédéric Maurin, Actes sud – papiers, « Ni politique ni éthique », pages 59-61)

             

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