Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 24/10/2017
      • L'EVEIL DU PRINTEMPS : DISTRIBUTION POUR LES TERMINALES

          • Frank WEDEKIND : L’Eveil du printemps

            ACTE I

            I Scène 1 : La robe de Wendla (Wendla : INES – Mme Bergmann : LOLA)

            WENDLA (faisant allusion à sa robe) : Pourquoi l’avoir faite si longue, maman ?

            MME BERGMANN : Tu vas avoir quatorze ans aujourd’hui.

            WENDLA : Si j’avais su, j’aurais préféré ne pas les avoir !

            MME BERGMANN : Elle n’est pas trop longue, Wendla. Est-ce que c’est de ma faute si tu grandis à chaque printemps de cinq centimètres ? Tu ne peux tout de même pas te promener en petite robe !

            WENDLA : En tout cas, elle me va mieux que cette… chemise de nuit ! Laisse-moi la porter une dernière fois, maman ! Juste cet été. L’autre m’ira aussi bien à quinze ans qu’à quatorze.

            MME BERGMANN : Je ne sais pas quoi te dire. Ma petite fille, j’aimerais bien te garder telle que tu es. D’autres filles, à ton âge, sont cruches et empotées. Toi, tu es tout le contraire. Dieu sait ce que tu deviendras quand les autres auront grandi.

            WENDLA : Qui sait ? Peut-être que je ne serai plus là.

            MME BERGMANN : Wendla !

            WENDLA : Ma petite maman, ne sois pas triste !

            MME BERGMANN : Comment peux-tu penser une chose pareille ? Tu es mon seul trésor !

            WENDLA : J’y pense, le soir, quand je m’endors. Ça ne me rend pas triste du tout, et après, je dors beaucoup mieux. Est-ce que c’est un péché, maman, d’avoir ce genre de pensées ?

            MME BERGMANN : Mon Dieu ! Wendla, remets ta petite robe ! Je la rallongerai d’une dizaine de centimètres.

            WENDLA : Ah non ! J’aimerais autant avoir déjà vingt ans…

            MME BERGMANN : Mais je ne veux pas que tu attrapes froid !

            WENDLA : Quoi ! Avec l’été qui arrive ? Maman, comment peut-on être aussi peureuse ? A mon âge, on n’a pas froid, et surtout pas aux jambes. Lorsque je porterai cette horrible chemise de nuit, je n’enfilerai rien dessous… Mais ne te fâche pas, ma petite maman ! Personne n’en saura rien.

             

            I Scène 3 : Le mystère de la sexualité (Melchior : DAN – Moritz : Joseph ?)

            MELCHIOR : Je peux te rouler une cigarette ?

            MORITZ : Merci, je ne fume pas.

            MELCHIOR : J’aimerais bien savoir au juste pourquoi nous sommes au monde !

            MORITZ : Pour passer des examens ! Et pourquoi les passons-nous ? Pour être recalés ! Comme il n’y a que soixante places dans la classe supérieure, sept d’entre nous passeront forcément à la trappe.

             MELCHIOR : Parlons d’autre chose. Asseyons-nous ici. Tu sens le vent, comme il est chaud ? Pourquoi est-ce que je ne suis pas une jeune dryade pour me laisser bercer, toute la nuit, sur les plus hautes cimes.

            MELCHIOR : Oh ! quel vent ! Pourquoi me regardes-tu comme ça ?

            MORITZ : Tu les as déjà ressenties ?

            MELCHIOR : Quoi ? Les… les ardeurs des hommes ? Oui.

            MORITZ : Moi aussi !

            MELCHIOR : Tu avais fait un rêve ?

            MORITZ : Oui, mais très court… des jambes gainées de bas bleu ciel, qui grimpaient sur la tribune. J’ai pensé qu’elles voulaient l’enjamber. Je les ai à peine vues.

            MELCHIOR : Hans lui a rêvé de sa mère ! Tu as eu des remords ?

            MORITZ : Des remords ? Une angoisse mortelle ! J’ai cru que j’étais incurable.

            MELCHIOR : Moi j’ai juste eu un peu honte.

            MORITZ : Pourquoi est-ce que mes parents m’ont eu, moi, et pas un autre ? Tu le sais, toi, comment nous sommes aspirés dans ce tourbillon ?

            MELCHIOR : Moritz, tu l’ignores encore ?

            MORITZ : Comment est-ce que je pourrais le savoir ? Je ne peux plus parler à la première fille venue sans penser à quelque chose de répugnant. Et je ne sais même pas quoi !

            MELCHIOR : Je te dirai tout. Tu seras étonné : j’en suis devenu athée.

            MORITZ : J’ai feuilleté le Petit Larousse de A à Z : pas la moindre explication claire.

            MELCHIOR : Tu n’as jamais vu deux chiens se courir après, dans la rue ?

            MORITZ : Non ! Mais ne me dis rien pour l’instant, Melchior. Je dois encore réviser mes soixante vers d’Homère, sept équations et faire une version latine. Je vais encore me planter partout.

            MELCHIOR : Viens dans ma chambre : en trois quarts d’heure je te ferai ton Homère, ta version et tes équations. Ensuite on pourra discuter de la reproduction.

            MORITZ : Je ne peux pas. Je préfère que tu me donnes tes explications par écrit. Sois concis et clair, et glisse-moi la feuille entre deux livres pendant l’heure de sport.

            MELCHIOR : Moritz, tu as déjà vu une fille ?

            MORITZ : Oui !

            MELCHIOR : Non mais je veux dire : entièrement ?

            MORITZ : Oui ! au musée d’anatomie.

            MELCHIOR : Eh bien, moi aussi ! Alors pas besoin d’illustrations. Tu t’en vas déjà ?

            MORITZ : Faire mes devoirs.

             

            I Scène 4 : Avoir des filles ou des garçons (Ilse : Chloé ; Wendla : Ines ; Martha : Apolline)

            WENDLA : Allons jusqu’au pont ! Les garçons ont construit un radeau. Il parait que Melchior a failli se noyer hier soir.

            ILSE : Oh il sait nager lui.

            WENDLA : Sûr ! Sinon il se serait noyé.

            ILSE : Ta tresse se défait Martha !

            MARTHA : Laisse-la donc se défaire, elle m’embête jour et nuit. Je n’ai pas le droit de me faire une queue de cheval, pas le droit de me couper les cheveux, et je dois me coiffer toute seule !

            WENDLA : Demain, je t’apporterai une paire de ciseaux.

            MARTHA : Tu es folle ? Tu veux que mon père me batte ?

            WENDLA : Avec quoi est-ce qu’il te bat ?

            MARTHA : Je me dis toujours qu’ils y trouvent du plaisir. Moi, si un jour des enfants, je les laisserai grandir comme la mauvaise herbe dans notre jardin.

            ILSE : Si tu devais avoir des enfants, Wendla, tu voudrais des garçons ou des filles ?

            WENDLA : Des garçons !

            MARTHA : Moi aussi, des garçons !

            ILSE : Les filles sont si barbantes.

            MARTHA : Pas du tout, je me réjouis chaque jour d’être une fille. Mais je voudrais des garçons parce que ça doit être plus exaltant d’être aimé par un homme que par une fille !

             

            I Scène 5 : Moritz est admis (G1 :         ; G2 :                         ; G3 :              Melchior : Paul ; Moritz :    )

            GARCON 1 : Vous savez où est Moritz ?

            GARCON 2 : ça va mal se terminer pour lui !

            GARCON 3 : Il va finir par se faire coincer !

            MELCHIOR : Qu’est-ce que vous en savez ?

            GARCON 1 : Ce qu’on en sait ? Je vais te le dire…

            GARCON 2 : Il est entré dans la salle des professeurs.

            GARCON 3 : Le voici ! Blanc comme un linge.

            MELCHIOR : Moritz !

            MORITZ : Je suis admis ! Melchior, je suis admis ! Qui l’aurait cru ?  Je l’ai lu vingt fois de suite, je n’arrive pas à y croire. Ernest est pris aussi, et dans un trimestre, on verra lequel devra céder sa place à l’autre. Le pauvre… Je vais travailler tellement dur à partir d’aujourd’hui.

            Maintenant, je peux vous le dire : si je n’avais pas été admis, je me serais tiré une balle.

             

             

             

            I Scène 6 : Wendla veut être frappée (Wendla : GABRIELLE – Melchior : PAUL) (dans la forêt)

            MELCHIOR : C’est toi, Wendla ? Qu’est-ce que tu fais ici toute seule ?

            WENDLA : Oui, c’est moi. Maman veut préparer du vin de mai, alors je suis venue chercher des aspérules. Il faut que je retrouve mon chemin, je crois que je me suis perdue. Je suis restée couché un long moment au bord du ruisseau, sur la mousse, et j’ai rêvé. Le temps a passé si vite...

            MELCHIOR : A quoi as-tu rêvé, Wendla, lorsque tu étais couchée sur l’herbe au bord du ruisseau ?

            WENDLA : Oh des bêtises, des folies. J’ai rêvé que j’étais une pauvre, pauvre petite mendiante. On m’envoyait à cinq heures du matin dans la rue, je devais mendier toute la journée sous la pluie, et lorsque je rentrais à la maison, et que je n’avais pas récolté autant d’argent que mon père l’exigeait, j’étais battue, mais battue…

            MELCHIOR : Wendla, les enfants battus, ça n’existe plus…

            WENDLA : Oh si, Melchior, tu te trompes. Martha Bessel est battue tous les soirs, si fort que le lendemain on voit encore les marques. Ce qu’elle doit souffrir ! Moi, Melchior, je n’ai jamais été battue de ma vie, pas une seule fois. J’ai du mal à imaginer ce que ça fait, d’être battue. Je me suis déjà frappée moi-même pour savoir ce qu’on ressent. Ça doit être horrible.

            MELCHIOR : Je ne crois pas qu’un enfant puisse devenir meilleur de cette façon.

            WENDLA : De quelle façon ?

            MELCHIOR : Si on le bat.

            WENDLA : Pourquoi tu ne me battrais pas un peu ?

            MELCHIOR : Qui ?

            WENDLA : Moi.

            MELCHIOR : Qu’est-ce qui te prend, Wendla ?

            WENDLA : Qu’est-ce qu’il y a de mal ?

            MELCHIOR : Je ne te battrai pas.

            WENDLA : Mais puisque je te le permets !

            MELCHIOR : Jamais.

            WENDLA : Mais puisque je te le demande, Melchior !

            MELCHIOR : Tu es folle ?

            WENDLA : Je n’ai jamais été battue de ma vie !

            MELCHIOR : Tu oses me prier de faire une chose pareille

            WENDLA : Je t’en prie, je t’en prie !

            MELCHIOR : Alors je vais t’apprendre à prier ! (Il la bat).

            WENDLA : Je ne sens rien du tout ! Bats-moi sur les jambes !

            MELCHIOR : Wendla ! (Il la bat plus fort)

            WENDLA : Mais tu me caresses, tu me caresses !

            MELCHIOR : Attends, sorcière, je vais chasser Satan de ton corps ! (Il la frappe plus fort, elle hurle)

             

             

             

            ACTE II

            II Scène 1 : la reine sans tête (Moritz : JOSEPH – Melchior : Dan ? )

            MORITZ : Thithêmi, tithês, tithêsi, tithemen, tithete, tithéâsi… Ce matin, j’ai encore failli arriver en retard. Ma première pensée a été pour les verbes en –mi. Je les ai conjugués pendant le petit-déjeuner et tout le long du chemin, jusqu’à en avoir le vertige. Thithêmi, tithês, tithêsi, tithemen, tithete, tithéâsi…

            MELCHIOR : Tu es là, Moritz ?

            MORITZ : J’étudie. Pourvu que ça dure ! Je vais travailler encore et encore, jusqu’à ce que les yeux me sortent des orbites. Ernest a déjà eu six échecs depuis les vacances, moi seulement cinq. Et à partir d’aujourd’hui, ça n’arrivera plus. Ernest ne va pas se tirer une balle. Il n’a pas des parents qui sacrifient tout pour lui. Il peut devenir mercenaire, cow-boy ou marin. Moi si je me plante, mon père aura une attaque et maman finira à l’asile.

            MELCHIOR : La vie est d’une mesquinerie absolue. J’aurais presque envie de me pendre.

            MORITZ : Je me sens si bizarrement hors de moi-même. Touche-moi voir un peu. Je vois, j’entends, je ressens beaucoup plus distinctement, et pourtant tout ressemble à un rêve. Le jardin s’étend sous le clair de lune, les feuilles font entendre un murmure persistant. C’est comme si j’écoutais ma pauvre grand-mère me raconter l’histoire de la « reine sans tête » : « Il était une fois une reine d’une beauté merveilleuse, plus belle que toutes les jeunes filles du pays. Hélas, elle était venue au monde sans tête. Elle ne pouvait ni manger, ni boire, ni voir, ni rire, ni donner des baisers. Un jour, elle fut vaincue par un roi qui était pourvu de deux têtes qui se querellaient à longueur d’année. Le grand magicien de la cour prit la plus petite des deux et la planta sur la reine. Et voici qu’elle lui allait à merveille. Après quoi le roi l’épousa, t tous deux cessèrent leurs querelles : ils s’échangèrent des baisers sur le front, sur les joues et sur la bouche, et vécurent encore de longues années dans le bonheur et dans la joie ». – Maudits radotages ! Depuis les vacances, la reine dans tête ne me sort plus de la tête. Quand je vois une jolie fille, je la vois décapitée, et j’ai l’impression d’être moi-même la reine sans tête… Peut-être qu’un jour on m’en plantera aussi une.

             

            Scène 4 : la cigogne (Mme Bergmann : Lola ? , Wendla : CHLOE)

            MME BERGMANN : Wendla ! Wendla !

            WENDLA : Qu’est-ce qu’il y a, maman ?

            MME BERGMANN : Wendla, cette nuit, la cigogne a apporté un petit garçon à ta soeur.

            WENDLA : Un garçon ? Oh ! C’est merveilleux ! Alors c’était ça, la raison de son interminable grippe ? Tu étais là, lorsque la cigogne le lui a apporté ?

            MME BERGMANN : Non, elle venait tout juste de s’envoler.

            WENDLA : J’aurais tellement voulu savoir si elle est entrée par la fenêtre ou par la cheminée…

            MME BERGMANN : Demande-le à ta sœur. Elle te racontera tout. Tu es vraiment une enfant. Je serai bien étonnée si tu atteins un jour l’âge de raison.

            WENDLA : Moi aussi, maman. Ma cervelle est dans un triste état. Je suis tante pour la troisième fois, et je n’ai toujours pas la moindre idée de comment tout cela se passe. S’il te plaît, ma petite maman, dis-le-moi ! Dis-le-moi ! J’ai honte de moi. Donne-moi la réponse : comment cela se passe-t-il  tout cela ? Comment ? Tu ne vas tout de même prétendre que je crois encore à la cigogne alors que j’ai 14 ans ?

            MME BERGMANN : Je ne peux pas.

            WENDLA : Mais pourquoi ? ça ne doit pas être si terrible, si tout le monde s’en réjouit ?

            MME BERGMANN : Mon Dieu !... Bon, je vais te le dire, je vais tout te dire. Mais pas aujourd’hui, Wendla. Demain. Après-demain. La semaine prochaine.

            WENDLA : Dis-le-moi aujourd’hui, maman. Dis-le-moi maintenant, tout de suite !

            MME BERGMANN : Je ne peux pas.

            WENDLA : Oh ! Mais pourquoi ? Je m’agenouille à tes pieds, et je pose ma tête sur ton ventre. Tu n’as qu’à la couvrir et tout raconter comme si tu étais seule. Je ne bougerai pas.

            MME BERGMANN : Ecoute-moi, Wendla.

            WENDLA : J’écoute ! Courage, maman.

            MME BERGMANN : Pour avoir un enfant, l’homme avec qui l’on est mariée… on doit l’aimer. On doit vraiment l’aimer  de tout son cœur, on ne peut pas dire comment ! On doit l’aimer, comme tu n’es pas encore capable d’aimer à ton âge… Voilà, maintenant, tu sais.

            WENDLA : Et c’est tout ?

            MME BERGMANN : Et demain, je rallongerai ta robe de dix centimètres.

             

             

             

            Scène 5-6 : grenier à foin, et arrivée de Wendla (Melchior : PAUL, Wendla : APOLLINE)

            MELCHIOR : As-tu fait ta prière du soir, Desdémone ? Oh ! que le grand maître devait être ivre de bonheur, lorsque sa modèle de quatorze ans, étendue sur le divan, s’offrait à son regard !

            Viendras-tu de temps en temps me rendre visite en rêve ?

            Je t’accueillerai les bras ouverts et je te couperai le souffle par mes baisers.

            Tu suces la moelle de mes os, tu fais plier mon dos, tu dérobes le dernier éclat de mes jeunes yeux.

            C’était toi ou moi ! Et c’est moi le vainqueur.

            Si je voulais les énumérer, toutes les endormies contre lesquelles j’ai livré ici le même combat : elles sont sept à t’avoir devancée sur le chemin du Tartare !

            Ce n’est pas à cause de tes péchés que tu meurs, mais des miens. Par légitime défense contre moi-même, c’est la 7e épouse que je tue. Il y a quelque chose de tragique dans le rôle de Barbe-bleue.

            As-tu fait ta prière du soir, Desdémone ?

            Un baiser encore sur ton corps splendide, sur tes seins d’adolescente, sur tes genoux arrondis…

            WENDLA (entrant) : C’est ici que tu t’es caché ? Tout le monde te cherche.

            MELCHIOR : Va-t-en ! Va-t-en !

            WENDLA : Qu’est-ce qui t’arrive ?

            MELCHIOR : Allez, oust !

            WENDLA : Alors tu peux être sûr que je ne m’en irai plus. (Elle s’agenouille à ses côtés). Pourquoi est-ce que tu ne viens pas avec nous ? Il fait sombre ici.

            MELCHIOR : Mais le foin sent si bon. Dehors, le ciel doit être noir comme un linceul. Je ne vois plus que le coquelicot qui brille sur ta poitrine. Et j’entends battre ton cœur…

            WENDLA : Ne m’embrasse pas, Melchior ! Ne m’embrasse pas !

            MELCHIOR : J’entends battre - ton cœur…

            WENDLA : On s’aime, lorsqu’on s’embrasse ! Non, non !

            MELCHIOR : Oh non, crois-moi, l’amour n’existe pas. Il n’y a que l’intérêt et l’égoïsme. Je t’aime aussi peu que tu m’aimes.

            WENDLA : Non, Melchior ! Non !

            MELCHIOR : Wendla !

            WENDLA : Oh ! Melchior ! Non – non.

             

            Scène 7 : Lettre de Mme Gabor à Moritz (Mme Gabor : DARIA)

            MME GABOR (pendant que Moritz lit la lettre qu’elle lui a écrite) : Cher Moritz Stiefel,

            Après avoir longuement médité sur le contenu de votre lettre, c’est à contrecoeur que je prends la plume. Je ne puis vous procurer le montant de votre voyage en Amérique. Que vous menaciez de mettre fin à vos jours au cas où votre fugue se révèlerait impossible m’a, pour vous parler franchement, quelque peu déconcertée, Moritz. Quand bien même on subirait un revers immérité, on ne devrait jamais, au grand jamais, être tenté de recourir à des moyens illicites.

            A mon avis, il est absolument inadmissible de juger un jeune homme d’après son livret scolaire.

            Nous n’avons que trop d’exemples de très mauvais élèves devenus de très grands hommes et, à rebours, de très bons élèves qui n’ont pas particulièrement brillé par la suite.

            En tout cas, ce sera toujours pour moi une joie de voir mon fils fréquenter un jeune homme qui, quel que soit le jugement des autres gens, a su gagner mon entière sympathie.

            Gardez la tête haute, Monsieur Stiefel. Aucun d’entre nous n’est à l’abri de telles crises, mais nous devons les surmonter. Si chacun s’empressait de recourir au poignard ou au poison, il n’y aurait bientôt plus d’hommes sur cette terre.

            Donnez-moi rapidement de vos nouvelles et recevez les cordiales salutations de votre dévouée et maternelle amie, Fanny Gabor.

             

            Scène 8 : Désespoir de Moritz (Moritz : ARTHUR)

            MORITZ (repliant la lettre) : Cela vaut mieux ainsi. Je ne suis pas à ma place. Qu’ils se marchent les uns les autres sur les pieds, si ça leur chante. Je ferme la porte derrière moi et je marche à l’air libre. Je n’ai signé aucun contrat avec le bon Dieu.

            J’ai agi sous la contrainte. Je n’en jette pas la responsabilité sur mes parents. Pourtant, ils devaient s’attendre au pire. Ils étaient assez vieux pour savoir ce qu’ils faisaient.

            On naît totalement par hasard et, après y avoir mûrement réfléchi, on ne devrait pas…

            C’est à se tirer une balle.

            « Dors, mon petit prince, dors » comme chantait mademoiselle Snandulia. Sa robe de soie était décolletée devant et derrière.

            Il y a quelque chose de honteux à avoir été un homme sans avoir fait la plus humaine des expériences. « Vous venez d’Egypte, cher monsieur, et vous n’avez pas vu les pyramides ? ».

            Il me faudrait une année entière pour prendre congé de tous en pensée.

            Je ne vais pas me mettre à pleurer. Je suis heureux de pouvoir regarder en arrière sans amertume. Que de belles soirées j’ai passées avec Melchior !

            Quand l’heure sera venue, je penserai de toutes mes forces à la crème fouettée. La crème fouettée de retient pas. Elle remplit, et laisse en plus un goût agréable…

            La vie m’a fait grise mine. De l’au-delà, je vois des regards graves et amicaux me faire signe : la reine sans tête, qui me tend ses jolies bras…

            Quand le cocon tombe, le papillon s’envole ; l’hallucination prend fin.

             

            Scène 9 : Ilse raconte ses aventures à Moritz (Ilse : PAULINE – Moritz : Flavien ?)

            ILSE (apercevant Moritz) : Moritz ? Qu’est-ce que tu as perdu ?

            MORITZ : Ilse ?

            ILSE : Mais qu’est-ce que tu cherches ici ?

            MORITZ : Je ne sais pas.

            ILSE : Alors ça ne sert à rien de chercher !

            MORITZ : Silencieuse comme un chat !

            ILSE : Parce que j’ai mes souliers de bal. Ça fait 4 jours que je ne suis pas rentrée à la maison.

            MORITZ : Où as-tu encore été traîné ?

            ILSE : Chez Nohl, chez Fehrendorf, chez Padinsky, chez Lenz, Rank, Spühler, partout où c’était possible !

            MORITZ : Ils font ton portrait ?

            ILSE : Fehrendorf me peint en sainte stylite. Je me tiens debout sur un chapiteau corinthien. C’est un drôle d’énergumène, Fehrendorf, c’est moi qui te le dis. Tu vas toujours à l’école, Moritz ?

            MORITZ : Non, ce trimestre, je prends congé.

            ILSE : Tu as raison. Que devient Wendla ? Et Melchior ? Pour le cours de chant, nous étions l’un en face de l’autre. Tu as la gueule de bois ?

            MORITZ : ça remonte à hier soir. Nous avons picolé comme des hippopotames. Sur le coup de cinq heures, j’ai zigzagué jusqu’à chez moi.

            ILSE : Il suffit de te regarder, Moritz. Moi, je n’ai jamais la gueule de bois. Au dernier carnaval, pendant trois jours et trois nuits, je n’ai pas fermé l’œil ni quitté mes vêtements. La troisième nuit, Heinrich m’a trouvée. Je gisais sur le sol, inconsciente. Je me suis retrouvée chez lui. Quelle période ! Chaque jour, il me photographiait dans une nouvelle pose. Un matin, il a posé un revolver sur le lit, l’a chargé et l’a pointé sur ma poitrine : « un clignement d’œil, et je tire ! ». Oh, c’est qu’il aurait tiré, Moritz, il aurait tiré !

            MORITZ : Il est encore en vie, cet Heinrich ?

            ILSE : J’espère que non ! Un jour qu’il part chercher de l’absinthe, j’enfile un manteau et descends dans la rue en douce. La police m’arrête : pourquoi ces vêtements masculins ? Ils m’ont conduite au commissariat. ALors Nohl, Fehrendorf, Padinsky, Lenz et Rank sont venus, et se sont portés garant. A compter de ce jour, j’ai été fidèle à la bande. Fehrendorf est un singe, Nohl est un porc, Padinsky un hibou, Lenz une hyène et Rank un chameau, voilà pourquoi je les aime tous autant qu’ils sont et je ne voudrais m’attacher à personne d’autre.

            MORITZ : Je dois rentrer, Ilse.

            ILSE : Accompagne-moi jusqu’à chez nous !

            MORITZ : Pour quoi faire ? Non je dois rentrer. J’ai encore une version, le cours sur les Sassanides, et les parallélépipèdes. Bonne nuit, Ilse !

            ILSE : Doux sommeil ! Brrr ! Avant que ce ne soit ton tour, on m’aura déjà jetée aux ordures. (Elle se sauve).

             

            Scène 10 : Suicide de Moritz (Moritz : ULYSSE) (nuit)

            MORITZ : Un mot aurait suffi.

            Ilse ! Ilse ! Elle est déjà loin. De toute façon je ne suis pas d’humeur à ça. Pour ce genre de chose, il faut avoir la tête libre et le cœur joyeux. Occasion manquée ! Dommage.

            Je dirai que j’avais d’énormes miroirs de cristal au-dessus de mes lits, que j’avais dressé une indomptable pouliche, que je la faisais défiler devant moi sur le tapis en longs bas de soie noire, en bottines noires, et avec du velours noir autour du cou, que dans un accès de folie je l’ai étouffée sous mon oreiller… je sourirai quand il sera question de volupté…

            Je hurlerai, hurlerai ! Je serai toi, Ilse ! Perte de conscience !

            Cela prend toutes mes forces !

            Cette enfant du bonheur, cette fille du soleil, cette fille de joie sur mon chemin de douleur !

            Oh ! Mais c’est le même endroit qu’hier…L’eau du fleuve s’écoule aussi lourdement que du plomb fondu. Je ne dois pas oublier… Comme les étincelles tournoient. Âmes ! Etoiles filantes !

            Maintenant qu’il fait nuit, plus question de rentrer !

            Coup de revolver.

             

             

            ACTE III

            Scène 2 : Procès de Melchior (la directrice : Apolline, Prof 1 :               Prof 2 :                       )

            LA DIRECTRICE : Asseyez-vous ! Après que monsieur Stiefel eut pris connaissance du crime scélérat de son fils Moritz, ce père bouleversé fouilla les effets personnels laissés par ce dernier et découvrit un écrit qui nous fournit une explication hélas plus que suffisante quant au délabrement moral on ne peut plus décisif dans lequel se trouvait le malfaiteur.

            PROFESSEURE 1 : Il s’agit d’une dissertation de 20 pages.

            PROFESSEURE 2 : Rédigée sous forme de dialogue et intitulée : « Le Coït »

            LA DIRECTRICE : Une dissertation pourvue d’illustration grandeur nature et regorgeant d’obscénités les plus éhontées, à même de satisfaire ce qu’un débauché pourrait demander de plus audacieux à une lecture obscène.

            MELCHIOR : J’ai… (Monsieur Gabor le frappe).

            LES PROFESSEURES : Vous avez à répondre aux questions que l’on vous posera par un simple et modeste « oui » ou « non ».

            MELCHIOR : J’ai… (Monsieur Gabor le frappe)

            LA DIRECTRICE : Connaissez-vous cet écrit ?

            MELCHIOR : Oui.

            PROFESSEURE 1 : La rédaction de cet écrit obscène est-il de votre cru ?

            MELCHIOR : Oui. Je vous prie, madame la directrice, de m’indiquer une seule obscénité qui y serait contenue.

             PROFESSEURE 2 : Quel effronté !

            LA DIRECTRICE : Vous avez aussi peu de respect pour la dignité du corps professoral ici réuni que d’égards devant l’ordre moral du monde ! (Ils sortent tous, sauf les époux Gabor et Melchior)

             

            Scène 3 : Dispute parents de Melchior (M. Gabor :ELENA, Mme Gabor : FATIMA, Melchior        )

            MME GABOR : Il leur fallait un bouc émissaire. Et parce que mon enfant a eu le malheur de passer juste au bon moment dans la ligne de mire de ces têtes à perruque, il faudrait que moi, sa propre mère, j’aide ses bourreaux à achever leur œuvre ? Jamais de la vie !

            M. GABOR : Cela fait 14 ans que j’observe en silence ton ingénieuse méthode d’éducation. Alors ne te mets pas sur mon chemin quand je cherche à réparer le tort que toi et moi avons causé à notre garçon !

            MME GABOR : Dans une maison de correction, mon enfant serait perdu. Une nature criminelle est peut-être susceptible de s’améliorer dans ce genre d’institution mais une personne honnête s’y transforme à coup sûr en criminel.

            M. GABOR : Vous les femmes, vous n’êtes pas aptes à juger de ces choses-là. Pour être capable d’écrire ce que Melchior a écrit, on doit être pourri au plus intime de son être. Cessons de nous disputer, Fanny ! Je sens combien ça devient difficile pour toi. Je sais que tu l’idolâtres mais pour une fois, montre-toi altruiste vis-à-vis de ton fils !

            MME GABOR : Il faut être un homme pour parler de la sorte ! Il faut être un homme pour ne pas voir ce qui saute aux yeux : le fait qu’il est pu écrire une chose pareille est la preuve flagrante de son innocence. Tu as beau parler, si tu mets Melchior dans une maison de correction, nous nous séparons !

            M. GABOR : Il faudra bien t’y résigner.

            MME GABOR : Je l’ai cultivé lumineux et pur dans son âme comme mon bien le plus précieux. Traite-moi comme bon te semble, c’est moi la coupable, mais éloigne ta main terrible de notre enfant.

            M. GABOR : Il a péché.

            MME GABOR : Il n’a pas péché !

            M. GABOR : Il a péché. Je voulais épargner ça à ton amour sans limites mais tu ne me laisses pas le choix. Ce matin, une femme est venue me voir avec cette lettre dans la main, une lettre à sa fille de quinze ans. Dans la lettre, Melchior explique à cette enfant qu’il a commis un péché envers elle mais que naturellement il assumera ses responsabilités. Il est pourra lui venir en aide puisqu’il a été renvoyé. Etc, etc.

            MME GABOR : Impossible !

            M. GABOR : Regarde donc l’écriture ! Regarde le style !

            MME GABOR : Une honte !

            M. GABOR : Heureusement, la mère m’a laissé la lettre. Dis-moi Fanny, où vais-je le mettre, notre garçon ?

            MME. GABOR : En maison de correction.

            M. GABOR : En… ?

            MME GABOR : …maison de correction !

             

            Scène 4 : Cimetière, devant la tombe de Moritz (collectif)

            LES ADULTES : Dissipé ! Dépravé ! Déluré ! Dégénéré ! De toute façon, nous n’aurions probablement pas peu le faire passer !

            Scène 5 : Les filles au sujet du suicide de Moritz

            ILSE : J’étais sur le pont quand j’ai entendu la détonation.

            MARTHA : Pauvre cœur !

            ILSE : Et j’en connais aussi la raison, Martha.

            MARTHA : Il t’a dit quelque chose ?

            ILSE : Le parallélépipède ! Mais ne le dis à personne.

            MARTHA : Promis. C’est vrai qu’il gît là sans tête ?

            ILSE : Les molènes étaient tout aspergés de sang. Sa cervelle pendait ça et là dans les saules.

             

            Scène 6 : Wendla est enceinte (Mme Bergmann : JEANNE – Wendla : LOU)

            MME BERGMANN : Le docteur pense que les vomissements cesseront bientôt, et tu pourras alors tranquillement te lever…

            WENDLA : Qu’est-ce qu’il a encore dit, maman, quand il était dehors ?

            MME BERGMANN : Il n’a rien dit. Il a dit que tu étais sujette à des syncopes. C’est presque toujours le cas avec l’anémie.

            WENDLA : Il a dit que je souffrais d’anémie ?

            MME BERGMANN : Tu devras boire du lait et manger de la viande et des légumes.

            WENDLA : Maman, maman, je ne crois pas qu’il s’agit d’anémie…

            MME BERGMANN : Tu souffres d’anémie, mon enfant. Sois tranquille, Wendla, sois tranquille.

            WENDLA : Non, maman, non ! Je le sais. Je le sens. Je ne souffre pas d’anémie. Je souffre d’hydropisie.

            MME BERGMANN : Tu souffres d’anémie. C’est bien ce qu’il a dit. Calme-toi. Cela ira mieux.

            WENDLA : Cela n’ira pas mieux. Je vais mourir, maman. Ô maman, je vais mourir !

            MME BERGMANN : Tu ne vas pas mourir, mon enfant !

            WENDLA : ALors pourquoi pleures-tu si tristement ?

            MME BERGMANN : Tu ne vas pas mourir, mon enfant ! Tu ne souffres pas d’hydropisie. Tu as un enfant, ma fille ! Tu as un enfant ! Oh pourquoi m’avoir fait cela ?

            WENDLA : Je ne t’ai rien fait…

            MME BERGMANN : Oh ! inutile de nier, Wendla ! Je sais tout.

            WENDLA : Mais ce n’est pas possible, maman : je ne suis pas mariée !

            MME BERGMANN : Mon Dieu ! C’est justement parce que tu n’es pas mariée ! C’est cela qui est effroyable ! Wendla, Wendla, qu’as-tu fait ?

            WENDLA : Je ne sais plus, je te le jure. Nous étions couchés sur le foin… Mais sur cette terre, je n’ai jamais aimé personne d’autre que toi, toi, maman.

            MME BERGMANN : Ma chérie !

            WENDLA : Ô maman, pourquoi ne m’as-tu pas tout dit ?

            MME BERGMANN : Dire ces choses-là à une fille de quatorze ans ! Mon enfant, mon enfant, je n’ai pas agi avec toi autrement que ne l’a fait ma mère envers moi. Ecoute, ayons confiance en Dieu, et faisons ce qui est en notre pouvoir. Il ne s’est encore rien passé. Sois courageuse, Wendla, sois courageuse ! (on frappe à la porte). Pourquoi trembles-tu ?

            WENDLA : Quelqu’un a frappé.

            MME BERGMANN : Je n’ai rien entendu, mon cœur.

            WENDLA : Ah ! Je l’ai entendu très distinctement. Qui est là, dehors ?

            MME BERGMANN : Personne. La mère Schmidt, de la rue du jardin. Vous arrivez au bon moment, mère Schmidt. (Entre la Mère Schmidt, qui sort ses instruments de travail et se met à l’ouvrage. Cri terrible de Wendla).

             

            Scène 8 : Melchior au cimetière devant la tombe de Wendla (Melchior : AURELIEN)

            MELCHIOR (pénétrant dans le cimetière) : Ici, la meute ne me suivra pas. Pendant qu’ils arpentent les bordels, je peux respirer et voir où j’en suis…

            J’ai piétiné une croix. Tout autour, la terre est aride… Dans le royaume des morts !

            M’échapper de la maison de correction n’a pas été aussi rude que ce chemin ! C’est la seule chose à laquelle je n’étais pas préparé…

            Je suis suspendu au dessus de l’abîme, tout a été englouti, tout a disparu.

            Pourquoi elle à cause de moi ! Pourquoi pas le coupable ? Indéchiffrable providence !

            Qu’est-ce qui me fait encore tenir debout ? Un crime après l’autre.

            Je suis livré à la fange. Même plus assez de force pour en finir…

            Je n’étais pas méchant ! pas méchant !

            Je dois chercher là-bas, parmi les dernières !

            Le vent siffle sur chaque pierre dans une tonalité différente. Une symphonie inquiétante…

            Les couronnes fanées se brisent en deux et pendent en longs filaments autour des croix de marbre, une forêt d’épouvantails ! Le saule pleureur effleure de ses doigts immenses l’inscription…

            Une épitaphe

            Pas une étoile dans le ciel.

            Ici repose en Dieu WENDLA BERGMANN

            Née un 5 mai, morte d’anémie un 27 octobre

            Heureux les cœurs purs…

            Et c’est moi son assassin. Je suis son assassin ! Il me reste le désespoir. Je ne dois pas pleurer ici. Loin d’ici. Loin.

             

            Scène 9 :

            Scènes 9 et 10 : Le fantôme de Moritz apparaît à Melchior (Moritz : ELIAN – Melchior : THEOPHILE - le personnage masqué : FLAVIEN)

            MORITZ (apparaissant) : Un instant, Melchior !

            MELCHIOR : D’où viens-tu ?

            MORITZ : Tu as renversé ma croix. Donne-moi la main, Melchior…

            MELCHIOR : Tu n’es pas Moritz Stiefel !

            MORITZ : Donne-moi la main. Je suis sûr que tu me remercieras. Une telle occasion ne se représentera pas. Je suis sorti exprès…

            MELCHIOR : Mais tu ne dors pas ?

            MORITZ : Pas de ce que vous nommez dormir. Nous voyons et entendons tout ce qui se passe sur terre. Nous savons que les actes et les désirs des hommes ne sont que bêtise. Et nous en rions.

            MELCHIOR : A quoi cela rime-t-il ?

            MORITZ : Pourquoi veux-tu que cela rime ? Plus rien ne peut nous atteindre, ni le bien ni le mal. Nous nous tenons très haut, très haut au dessus des choses terrestres, chacun pour soi. Nous ne communiquons pas entre nous, parce que c’est trop barbant. Nous sommes supérieurs à l’affliction aussi bien qu’à la joie. Donne-moi la main ! En un clin d’œil, tu te retrouveras à un ciel de distance au-dessus de toi-même.

            MELCHIOR : Pouvez-vous oublier ?

            MORITZ : Nous pouvons tout. Donne-moi la main ! Nous voyons des parents mettre au monde des enfants pour pouvoir leur crier : comme vous êtes heureux d’avoir des parents tels que nous ! Et nous voyons les enfants grandir et les imiter. Une sérénité, un contentement, Melchior ! Il te suffit de me tendre le petit doigt. Tu auras les cheveux blancs, avant qu’une aussi belle occasion ne se représente !

            MELCHIOR : Si j’acceptais, Moritz, ce ne serait que par mépris de moi-même. Je me vois comme un proscrit. Ce qui me donnait du courage gît sous terre. Je ne me sens plus digne de nobles élans, et je ne vois rien, rien qui puisse s’opposer à mon déclin. Je suis, je crois, la créature la plus exécrable de l’univers…

            MORITZ : Pourquoi hésiter ?

            LE PERSONNAGE MASQUÉ (entrant, à Melchior) : Tu trembles de faim. Tu n’es absolument pas en état de juger. (A Moritz) Allez-vous en !

            MELCHIOR : Qui êtes-vous ?

            LE PERSONNAGE MASQUÉ : On le comprendra bientôt.

            (A Moritz) Disparaissez ! Vous n’avez rien à faire ici. Retournez dans le monde auquel vous appartenez. Ne nous empoisonnez pas avec votre puanteur de sépulcre.

            MORITZ : S’il vous plaît, ne me renvoyez pas…

            MELCHIOR : Qui êtes-vous ?

            MORITZ : Je vous en prie. Laissez-moi encore partager un petit moment avec vous. Là-dessous, c’est tellement horrible.

            LE PERSONNAGE MASQUÉ : Alors pourquoi vous vanter de votre sublimité ? Vous savez pourtant que ce sont des blagues. Pourquoi mentez-vous délibérément, vous, un fantôme ?

            MELCHIOR : Enfin voulez-vous, oui ou non, me dire qui vous êtes ?

            LE PERSONNAGE MASQUÉ : Non. Je te propose de te confier à moi.

            MELCHIOR : Vous êtes… mon père ? ma mère ?

            LE PERSONNAGE MASQUÉ : Ton honorable père, en ce moment, cherche la consolation entre les robustes bras de ta mère, et vice versa. Je t’ouvre le monde.

            MELCHIOR : Rien ne peut me rendre le repos.

            LE PERSONNAGE MASQUÉ : Tout ce que je peux te dire, c’est que la petite aurait pu enfanter sans problème. Elle a simplement été victime des méthodes abortives de la mère Schmidt.

            C’est parmi les êtres humains que je te conduis.

            Je te ferai connaître tout ce que le monde offre d’intéressant.

            MELCHIOR : Qui êtes-vous ? Je ne peux pas confier mon sort à quelqu’un que je ne connais pas.

            LE PERSONNAGE MASQUÉ : Si tu ne m’accordes pas ta confiance, tu n’apprendras pas à me connaître. De toute manière, tu n’as pas le choix. Ton ami est un charlatan. C’est la créature la plus pitoyable de la création.

            MORITZ : C’est vrai Melchior, je suis un fanfaron. Cette personne a beau être masquée, elle est au moins cela. Laisse-la s’occuper de toi.

            MELCHIOR : Croyez-vous en Dieu ?

            LE PERSONNAGE MASQUÉ : Selon les circonstances.

            MELCHIOR : Que pensez-vous de la morale ?

            LE PERSONNAGE MASQUÉ : Mon garçon, suis-je ton élève ?

            MELCHIOR : Est-ce que je sais qui vous êtes ?

            Ce n’est guère ici l’endroit

            LE PERSONNAGE MASQUÉ : Par morale, j’entends le réel produit de deux grandeurs imaginaires. Les grandeurs imaginaires sont devoir et vouloir. Le produit s’appelle morale et sa réalité est incontestable.

            MORITZ : Si seulement vous me l’aviez dit plus tôt !

            LE PERSONNAGE MASQUÉ : Ce n’est guère ici l’endroit de débattre d’un sujet si profond.

            MORITZ : C’est vrai, l’air commence à se rafraîchir.

            MELCHIOR : Adieu, cher Moritz, je ne sais pas où cette personne me conduit. Mais c’est un être humain.

            MORITZ : Ne m’en veux pas, Melchior, d&rsq

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