Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 02/03/2016
      • L'INTERIEUR ET L'EXTERIEUR : Le Retour au désert (Koltès/A. Meunier/théâtre de la Ville)

          • Le Retour au désert

            (B.-M. Koltès/Arnaud Meunier/Théâtre de la Ville)

            (par Samanta Bertrand)

            A l'heure où l'on essaye de s'enfermer le plus possible pour se protéger de l'extérieur, au temps où les débats pour la fermeture des frontières se multiplient, Arnaud Meunier a bien choisi le moment de mettre en scène cette pièce de Bernard-Marie Koltès, nous en avions bien besoin.

            Une relation conflictuelle entre un frère et une sœur, des tonalités très contrastées, une dimension à la fois comique mais aussi fantastique avec un fantôme, tout cela sur fond politique de guerre d'Algérie : le metteur en scène Arnaud Meunier relève le défi de mettre en scène Le retour au désert de Bernard-Marie Koltès au Théâtre de la Ville. La pièce démarre avec Mathilde qui revient d'Algérie dans son village natal pour revendiquer sa part de l'héritage. Son frère Adrien, propriétaire d'usine n'est pas ravi de son retour et n'est pas prêt de lui céder la maison qu'il a habitée quand elle était absente. Mathilde a aussi ramené avec elle ses enfants, totalement différents du fils de son frère... Grâce à cette pièce les treize comédiens de la troupe ainsi que le metteur en scène veulent mettre en lumière « notre relation à l’autre, aux étrangers, à l’immigration » comme le dévoile Arnaud Meunier dans une interview.

             

            Scénographie : sous le signe de l’enfermement

             

                        L'élément principal de la scénographie est une maison, dont a héritée Mathilde mais où Adrien a vécu alors qu'elle était en Algérie. Ils ont passé leur enfance ici, la maison est un héritage durable. Cette habitation moderne est composée de grandes baies vitrées, elle est transparente. Ce que chaque personnage fait est visible aux yeux de tous les autres, leur relations, de même que la maison sont transparentes, il n'y a pas de place pour l'intimité.

                        Sa forme rectangulaire est également importante : à certains moments nous avons l'impression qu'ils sont enfermés dans une boîte, leur espace est clairement délimité, ils ne vont pas au-delà, ils se cantonnent à leur ridicule petit monde. Il n'y a pas beaucoup de meubles, de décoration, ils sont comme vides, enfermés sur eux-mêmes. Une scène nous fait ressentir ce repli sur soi-même et cette volonté de fermeture : quand Aziz et la vieille bonne boivent du café : ils sont seuls, coupés du reste du monde.

                        Mais la maison change au fur et à mesure de la pièce. Elle se modifie pour devenir un véritable mur qui scinde la famille, c'est un instrument de séparation.

                        Autour, devant la maison il y a une pelouse qui fait office de jardin. Cette toute petite parcelle est pour Mathieu, le fils d’Adrien, le monde entier. Il n'a jamais connu autre chose, il ne s'est jamais envolé de son nid, il a toujours été protégé dans son cocon, c'est son univers. Son père Adrien essaye de le protéger, et lui-même se contente très bien de sa maison, ne trouve pas d'intérêt à sortir au-delà de ce qu'il considère comme le centre du monde.

                        Ce jeu entre intériorité et extériorité est important dans la scénographie, il n'est pas seulement effectué entre le jardin et la propriété mais aussi entre la demeure et ce qui est après le jardin, le reste du monde dont a si peur Adrien. Il est effrayé de l'inconnu. Dans certaines scènes la frontière est matérialisée par un haut mur noir entourant le jardin. Pour sortir de la propriété on voit les personnages  obligés d'escalader ce mur avec une échelle, c'est comme s'il n'y avait pas de sorties ni d'entrées possibles. Les habitants de la maison sont coupés du reste du monde derrière leur frontière.

                        On ne pense qu'à soi, on ne s'ouvre pas au monde extérieur, ce qui nous importe c'est seulement ce qu'on connaît. Cette étroitesse d'esprit, cet égoïsme et cette fermeture aux autres sont moqués dans la pièce, on se rend compte à quel point c'est ridicule.

            Jeu : des relations de domination et de violence

             

                        Au début de la pièce le serviteur Aziz parle en arabe, il se moque d'Adrien son maître et dit que sa sœur ne doit pas être mieux, il est extrêmement étonné lorsque celle-ci lui répond en parfait arabe.

                        Mathilde arrive suivi de sa fille et de son fils qui tiennent leurs valises jusqu'au moment où ils obtiennent l'ordre de leur mère de les déposer, elle a l'air très autoritaire, ils sont obéissants.

                        Les retrouvailles entre Mathilde et Adrien sont tendues, elles nous font penser à un affrontement, un duel : leurs propos sont acerbes, ils s'énervent et très rapidement Adrien hausse la voix pour lui dire qu'elle va repartir. Leur jeu est volontairement exagéré : on observe un contraste très apparent entre Mathilde qui est de marbre et Adrien qui est visiblement agacé et qui s'approche d'elle de plus en plus et qui gesticule beaucoup, tape ses mains le long de son corps. Adrien essaye parfois de se calmer, pour que leur rencontre se passe bien mais aussitôt il s'essuie le front qui perle de sueur et recommence à protester. Il accuse sa sœur de s'énerver tandis que c'est lui qui est méchant et qui perd vite son sang-froid, se sentant menacé dans son quotidien, il a des réactions hypocrites.

                        Quant aux enfants de Mathilde et d'Adrien, ils sont cousins mais tout les sépare, la culture, l'éducation, la vision du monde … Ils sont étrangers même s'ils appartiennent à la même famille. Un gouffre les sépare.

                        Certains des personnages sont comme perdus, ils ne savent plus ce qu'ils sont et ce qu'ils ne sont pas, comme par exemple Aziz l'algérien qui ne s'est pas rendu dans son pays depuis si longtemps qu'il a oublié à quoi il ressemble. Mathilde est également en décalage par rapport à ses origines, elle est française mais a passée une grande partie de sa vie en Algérie ; elle se sent donc plus proche de ce pays que de la ville où elle est née et a grandi. A un moment de la pièce elle confie que lorsqu'elle est était en Algérie elle n'avait qu'une hâte : retourner en France. Mais lorsqu'elle est en France elle ne pense plus qu'à l'Algérie.

                        Elle ne sait plus vraiment d'où elle vient, quel est son pays et par conséquent pendant toute la pièce elle ne porte qu'une chaussure. C'est par cela aussi qu'on voit le choc, la rencontre entre deux cultures : Fatima porte des chaussures, Adrien est fier de marcher pieds nus. Ces deux mondes très différents sont réunis dans une même maison, réunis. Il serait absurde de vouloir les dissocier, les séparer.

             

                        Dans une des scènes, le fils de Mathilde Édouard monte sur le toit : dans ce moment qui relève du fantastique, il proclame un discours scientifique, à propos de la vitesse de la rotation de la Terre. Il déclare qu'il veut quitter le monde. Les trois cousins veulent d'ailleurs s'enfuir, partir loin, s'en aller de cette société qui ne leur convient pas. Chacun à leur façon ils veulent prendre leur indépendance : Mathieu veut  rejoindre l'armée, Fatima voit des choses que personne d'autre ne voit et Édouard veut s'envoler, pouvoir voler de ses propres ailes, et il finit par y arriver. Ils veulent tous les trois partir à la découverte d'autres horizons, quitter un monde restreint, où les relations sont souvent racistes et méchantes.

                        Les rapports entre les personnages sont emplis de violence. Aziz qui est le domestique nettoie la cuisine tandis que Mathieu est assis, inactif, il a besoin d'être écouté et conseillé, c'est un peu une victime de la vie. Malgré le fait qu'il connaisse Aziz depuis longtemps et que celui-ci essaye de l'aider, à un moment il lui hurle « arrête de travailler ! ». Cela arrive subitement, très violemment. Les rapports restent donc ceux d'un domestique et d'un maître, c'est Mathieu qui décide, qui exploite.

                        Le retour au désert se déroule sur fond de guerre d'Algérie, on le voit entre autre quand Adrien complote avec des personnalités de la ville, ils veulent faire sauter un bar arabe. Ils sont lâches, un d'eux ne pense qu'à s'enfuir, il s'éclipse en douce.

                        Vers la fin de la pièce, Édouard et Mathieu reviennent plein de sang. Aziz n'est plus avec eux, il est mort. C'est une autre vague de violence, même si on n’a pas vu sa mort sur scène, elle est  bien réelle.

                                                                                                                                                                                                                                                                            

            L'univers sonore, les lumières : peur de l'extérieur et solitude

             

                        Les musiques utilisées montrent l'union entre les deux cultures rassemblées dans la maison, il y a une alternance entre les musiques de style occidental avec notamment de la clarinette et du piano, et des musiques qui nous transportent dans le monde oriental.

                        Dès le commencement de la pièce, on entend de l'arabe. Les phrases prononcées par Aziz et Mathilde sont projetées sur le mur de la maison en français, cela nous fait penser à un film sous-titré. Entendre une langue étrangère dès le tout début de la pièce n'est pas anodin, on ne comprend pas ce langage, différent du nôtre, qui nous rappelle que nous ne sommes pas seuls au monde et que nous n’en sommes pas le centre !

                        A moment, la maison devient une sorte d’écran, des feuilles d'arbres y sont projetées, la barrière entre le jardin et la demeure est franchie, on ne distingue plus l'intérieur de l'extérieur, par conséquent l'image de sécurité à l'intérieur n'est plus, le parachutiste parvient à entrer dans la maison.

                        On voit également un jeu d'ombre, on aperçoit des silhouettes passer derrière les rideaux tirés, nous avons l'impression d'assister à un théâtre d'ombre. La vie des personnages de la maison est transparente.        

                        Tout au long de la pièce les lumières sont froides, plutôt sombres. Avec le style géométrique et la couleur de la maison, on a une sensation de monotonie, de calme, de solitude et de mélancolie.

                        Fatima a parlé de la première femme d’Adrien, Marie. Elle l’a décrite comme une sainte, gentille, adorable. La dimension fantastique apparaît quand cette morte, le spectre communique avec Fatima. Elle parle et nous sommes tout à fait surpris d'entendre une voix amère, agressive, elle a l'air d'être méchante et c'est totalement en décalage avec le portrait qu'en avait dressé Mathilde, nous sommes déconcertés et ne savons plus quoi penser de ce que disent les personnages les uns sur les autres. Cette différence est très troublante.

                        On ne voit Marie qu'à la fin grâce à une projection sur les murs de la maison : elle nous laisse une impression froide, angoissante. Notre image de Fatima change grâce à cela, on la prenait pour une folle, mais on s'aperçoit qu'elle disait vrai.

             

             

             

                        Cette mise en scène nous dit quelque chose de nos relations aux autres, des comportements que nous pouvons avoir : elle nous montre combien nous pouvons nous montrer fermés, limités à notre petit monde, elle dit que notre peur de l'extérieur, de l'inconnu, se manifeste souvent par une volonté de nous enfermer, que traduit bien la scénographie. Le jeu des comédiens souligne volontairement les traits de caractères qui sont détestables chez nous : lâcheté, violence. L'inégalité entre les personnages est violemment présente sur scène comme elle est présente dans la vie de tous les jours. Les lumières sont froides, comme nos relations, et l'univers sonore comme la voix du spectre font écho à notre méfiance.

                     

            Cette pièce m'a beaucoup plu, l'histoire de Mathilde qui a le cœur partagé entre son village natal et le pays où elle a vécu la majorité de sa vie m'a fait penser à moi, car bien que je sois née en Pologne je ne me vois pas vivre ailleurs qu'en France

             

             

             

            Samanta Bertrand

             

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