Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 02/01/2017
      • LA DISPUTE (d'après Marivaux)

          • MARIVAUX : La Dispute (1744)

            (Texte réduit + réécritures à partir d’improvisations)

             

            SCENE 1 : La dispute

             

            HERMIANE : Mais où allons-nous ? Qu’est-ce que c’est que cet endroit désert ?

            Vous m’aviez promis une fête.

            LE PRINCE : Justement : tout est prêt. Regardez !

            HERMIANE : Je n’y comprends rien : qu’est-ce que c’est que cette maison où vous me faites entrer ?

            Pourquoi ces murs sont-ils si haut ? Où me m’emmenez-vous ?

            LE PRINCE : A un spectacle très curieux.

            Vous souvenez-vous de la discussion que nous avons eue hier soir ?

            Vous souteniez que ce n’était pas les femmes, mais hommes qui avaient commis la première infidélité.

            HERMIANE : Oui ! Et je le soutiens encore.

            La première infidélité n’a pu commencer que par quelqu’un d’assez hardi pour ne rougir de rien.

            Comment veut-on que les femmes, avec la pudeur et la timidité naturelles qu’elles avaient (et qu’elles ont toujours), comment veut-on qu’elles soient tombées les premières dans des vices de cœur qui demandent autant d’audace, autant de libertinage de sentiment, autant d’effronterie que ceux dont nous parlons ?

            Ce n’est pas croyable.

            LE PRINCE : D’accord ! D’accord !

            Ce n’est pas moi qu’il faut convaincre. Je suis de votre avis, vous le savez.

            HERMIANE : Oui, mais par pure galanterie, je le sais bien…

            LE PRINCE : Si c’est par galanterie, je ne m’en rends pas compte.

            Je vous aime, c’est vrai

            Et c’est peut-être mon amour qui me persuade que vous avez raison… mais je ne m’en aperçois pas.

            HERMIANE : Arrêtez de vous moquer de moi.

            LE PRINCE : Ecoutez : si je me moque de vous, je vais être bientôt puni.

            Je vais vous donner la possibilité de prouver que vous avez raison.

            HERMIANE : Que voulez-vous dire ?

            LE PRINCE : Ecoutez : pour bien savoir si la première infidélité est venue d’un homme ou d’une femme, il faudrait avoir assisté au commencement du monde et de la société.

            HERMIANE : Sans doute. Mais nous n’y étions pas.

            LE PRINCE : Eh bien nous allons y revenir !

            HERMIANE : Expliquez-vous. Je ne comprends rien.

            LE PRINCE : C’est simple : il y a 18 ans, mon père a eu la même discussion.

            Pour pouvoir y répondre, il a fait enlever 4 enfants encore bébés.

            HERMIANE : C’est horrible !

            LE PRINCE : Oui, mais c’était pour la science !

            Il y avait deux filles (il montre les figurines) : Eglé et Adine ;

            et deux garçons : Azor et Mérin.

            HERMIANE : Les pauvres petits !

            LE PRINCE : Mais non, ils ont été très bien traités. (Carise et Mérou entrent masqués)

            Ils ont été élevés séparément par deux valets qui s’occupaient d’eux à plein temps : Carise et Mérou.

            HERMIANE : Pourquoi sont-ils masqués ?

            LE PRINCE : Pour que les enfants ne soient en contact avec aucun visage humain.

            Aujourd’hui, ils ont 18 ans et ils ignorent absolument à quoi ressemble un homme ou une femme.

            HERMIANE : Et alors ?

            LE PRINCE : Alors nous allons les laisser sortir de leur domaine aujourd’hui pour la première fois.

            Pour la première fois de leur vie, ils vont rencontrer un homme ou une femme.

            Et nous verrons bien, allors, qui est le premier infidèle.

            HERMIANE : Comment le saurez-vous ?

            LE PRINCE : Parce que nous allons tout observer depuis les coulisses.

            Dépêchez-vous, ils arrivent.

             


             

             

            SCENE 2 : Rencontre d’Eglé et Azor

            CARISE : Tania, Pauline / EGLE : Inès, Apolline, Gabrielle, Fatima / AZOR : Sylvain, Flavien

             

            CARISE : Venez, Eglé, suivez-moi. Voici de nouvelles terres que vous n’avez jamais vues.

            EGLE : Quelle quantité de nouveaux mondes !

            CARISE : C’est toujours le même, mais vous n’en connaissez pas toute l’étendue.

            EGLE : Que de pays ! que d’habitations !

            Il me semble que je ne suis plus rien dans un si grand espace. (Elle regarde et s’arrête à un ruisseau).

            Qu’est-ce que c’est que cette eau qui roule à terre ? Je n’ai jamais rien vu de semblable.

            CARISE : C’est ce qu’on appelle un « rui-sseau ».

            EGLE : Ah ! Carise, approchez, venez-voir : il y a quelque chose qui habite dans le ruisseau et qui est fait comme une personne. Elle paraît aussi étonnée de moi que je le suis d’elle.

            CARISE (riant) : Mais non ! C’est vous que vous y voyez. Tous les ruisseaux font cet effet-là.

            EGLE : Quoi ! C’est moi ? C’est mon visage ?

            CARISE : Evidemment.

            EGLE : Mais savez-vous bien que cela est très beau, que cela fait un objet charmant ?

            Quel dommage de ne pas l’avoir su plus tôt.

            CARISE : Il est vrai que vous êtes belle.

            EGLE : Comment « belle » ? Admirable ! Cette découverte-là m’enchante. (Elle se regarde encore). Le ruisseau fait toutes mes mines et toutes me plaisent.

            Vous devez avoir eu bien du plaisir à me contempler, Mérou et vous.

            Je passerai ma vie à me contempler. Que je vais m’aimer à présent !

            CARISE : Promenez-vous à votre aise, je vous laisse : j’ai quelque chose à faire.

            EGLE : Ne vous inquiétez pas : je ne m’ennuierai pas avec le ruisseau. Je ne me lasse point de moi. (Apercevant  Azor, avec frayeur) : Qu’est-ce que c’est que ça ? Une personne comme moi ? N’approchez point. (La personne rit, on dirait qu’elle m’admire). (Azor fait un pas)

            Attendez ! (Ses regards sont bien doux…)  Savez-vous parler ?

            AZOR : Le plaisir de vous voir m’a d’abord ôté la parole.

            EGLE : (La personne m’entend, me répond, et si agréablement !)

            AZOR : Vous me ravissez.

            EGLE : Tant mieux.

            AZOR : Vous m’enchantez.

            EGLE : Vous me plaisez aussi.

            AZOR : Pourquoi donc me défendez-vous d’avancer ?

            EGLE : Je ne vous le défends plus.

            AZOR : Je vais donc approcher.

            EGLE : J’en ai bien envie. (Il avance) Arrêtez un peu… (Que je suis émue !)

            AZOR : J’obéis, car je suis à vous.

            EGLE : (Elle obéit !) Venez donc tout à fait (Il vient). Ah ! la voilà, c’est vous. (Qu’elle est bien faite !)

            En vérité, vous êtes aussi belle que moi.

            AZOR : Je meurs de joie d’être auprès de vous ! Je ne sais pas ce que je sens, je ne saurais le dire.

            EGLE : C’est tout comme moi.

            AZOR : Je suis heureux, je suis agité.

            EGLE : Je soupire.

            AZOR : J’ai beau être auprès de vous, je ne vous vois pas encore assez.

            EGLE : C’est vrai, mais on ne peut pas se voir davantage, car nous sommes là.

            AZOR : Mon cœur désire vos mains.

            EGLE : Tenez, mon cœur vous les donne. Etes-vous plus contente ?

            AZOR : Oui, mais pas plus tranquille.

            EGLE : Moi non plus. Nous nous ressemblons en tout.

            AZOR : Vos yeux sont si tendres !

            EGLE : Les vôtres si vifs !

            AZOR : Vous êtes si mignonne !

            EGLE : Vous si parfait ! Mais dites-moi : où étiez-vous quand je ne vous connaissais pas ?

            AZOR : Dans un monde où je ne retournerai plus puisque vous n’y êtes pas et que je veux toujours avoir vos mains. Ni moi ni ma bouche ne saurions plus nous passer d’elles.

            EGLE : J’entends du bruit : ce sont des personnes de mon monde.

             Cachez-vous derrière les arbres pour ne pas les effrayer.


             

             

            SCENE 3 : Le conseil de Carise : Il ne faut pas se voir trop souvent pour faire durer l’amour

            CARISE : Hindou, Emilia, Léah / MEROU : Vassilis, Ulysse

            EGLE : Janet, Allyssia, Daria, Lou, Dorothée, Chloé / AZOR : Théophile, Paul, Manuel, Elian

             

            CARISE : Eglé, vous avez l’air inquiète : qu’avez-vous ?

            MEROU : Elle a même les yeux plus attendris qu’à l’ordinaire…

            EGLE : C’est qu’il y a une grande nouvelle : vous croyez que nous ne sommes que trois,

            et bien je vous avertis que nous sommes quatre !

            J’ai fait l’acquisition d’un objet qui me tenait la main tout à l’heure.

            CARISE : Qui vous tenait la main, Eglé ? Pourquoi ne m’avez-vous pas appelée à votre secours ?

            EGLE : Du secours contre quoi ? J’étais bien aise qu’il me la tienne.

            MEROU : Je sais qui c’est ! Je l’ai vu qui se retirait. Cet objet s’appelle un « homme ». C’est Azor.

            EGLE : C’est « Azor » ? Le joli nom ! Le cher Azor ! Le cher homme ! Il va venir !

            CARISE : Je ne m’étonne pas qu’il vous aime et que vous l’aimiez. Vous êtes faits l’un pour l’autre.

            EGLE : Justement ! Nous l’avions deviné ! (Elle l’appelle) Azor ! Mon Azor ! ! Venez vite ! L’homme !

            AZOR : Ah ! C’est Carise et Mérou ! Ce sont mes amis !

            EGLE (gaiement) : Ils me l’ont dit. Et devinez quoi : vous êtes faits pour moi, moi faite exprès pour vous. Ils me l’on dit. Voilà pourquoi nous nous aimons tant : je suis votre Eglé. Vous, mon Azor.

            MEROU : L’un est l’homme, et l’autre, la femme.

            AZOR : Mon Eglé ! Mon charme, mes délice, ma femme !

            EGLE : Tenez, voilà ma main. Consolez-vous d’avoir été caché.

            (A Carise et Mérou) : Regardez, fallait-il appeler à mon secours ?

            CARISE : Mes enfants, je vous l’ai dit : votre destination naturelle est d’être charmés l’un de l’autre.

            EGLE : Il n’y a rien de si clair.

            CARISE : Mais il y a une chose à observer si vous voulez vous aimer toujours.

            EGLE : Je le sais : c’est d’être toujours ensemble !

            CARISE : Au contraire ! Il faut de temps en temps vous priver du plaisir de vous voir.

            EGLE/AZOR : Comment ?

            CARISE : Oui, sinon ce plaisir diminuera et vous deviendra indifférent.

            EGLE/AZOR (riant) : Indifférent ! Indifférent mon Azor/mon Eglé ? Ah ah ah ! C’est ridicule.

            MEROU : Ne riez pas. Elle vous donne un très bon conseil. Ce n’est qu’en pratiquant ce qu’elle vous dit là, et en nous séparant quelquefois, que nous continuons de nous aimer, Carise et moi.

            EGLE : Bien sûr, pour vous c’est utile : vous êtes si laids que vous avez dû vous enfuir la première fois que vous vous êtes vus !

            AZOR : Tout ce que vous pouvez faire, c’est de vous supporter l’un l’autre.

            EGLE : Vous seriez vite écoeurés si vous ne vous quittiez jamais : Moi par exemple, et bien quand je ne vous vois pas, je me passe très bien de vous. Pourquoi ? Parce que vous ne me charmez pas. Alors que nous nous charmons, Azor et moi.

            AZOR prenant la main d’Eglé : La seule main d’Eglé, voyez-vous, sa main seule, je souffre quand je ne la tiens pas. Et quand je la tiens, je meurs si je ne la baise. Et quand je l’ai baisée, je meurs encore.

            EGLE : L’homme a raison ! Tout ce qu’il vous dit là, je le sens.

            MEROU : Il ne s’agit que de vous séparer que deux ou trois heures par jour.

            EGLE : Pas d’une minute.

            MEROU : Tant pis.

            EGLE : Oh vous m’agacez Mérou ! Est-ce qu’à force de nous voir nous deviendrons laids ?

            AZOR : Cesserons-nous d’être charmants ?

            CARISE : Non, mais vous cesserez de sentir que vous l’êtes.

            AZOR : Eglé sera toujours Eglé.

            EGLE : Azor toujours Azor.

            MEROU : J’en conviens, mais sait-on ce qui peut arriver ?

            EGLE : Qu’est-ce que cela signifie ? Azor et moi, nous nous aimons, voilà qui est fini.

            AZOR : Ils n’y comprendront jamais rien, il faut être nous pour savoir ce qui en est.

            MEROU : Comme vous voudrez.

            AZOR : Mon amour, c’est ma vie.

            EGLE : Entendez-vous ce qu’il dit, sa vie ? Comment me quitterait-il ? Il faut bien qu’il vive !


             

             

            SCENE 3 : Le portrait et le miroir

            EGLE : Dorothée, Chloé, Ines, Lola / AZOR : Manuel, Elian, Arthur, Dan / CARISE, MEROU

             

            AZOR : Comment est-il possible qu’on soit si belle, qu’on ait de si beaux yeux, une si belle bouche, et tout si beau !

            EGLE : J’aime qu’il m’admire !

            MEROU : Il est vrai qu’il vous adore.

            AZOR : Ah ! Que c’est bien dit : je l’adore ! Mérou me comprend : je vous adore.

            EGLE (soupirant) : Adorez-donc, adorez-donc, mais donnez-moi le temps de respirer, ah !

            CARISE : Que de tendresse ! J’en suis enchantée moi-même.

            Mais il n’y a qu’un moyen de la conserver, c’est de nous croire. (Elle lui tend un portrait)

            Tenez, Eglé, donnez ceci à Azor : cela l’aidera à supporter votre absence.

            EGLE (prend le portrait) : Mais je me reconnais ! C’est encore moi, et bien mieux que dans les eaux du ruisseau. C’est toute ma beauté ! C’est moi. Quel plaisir de me retrouver partout !

            Regardez, Azor, regardez mes charmes.

            AZOR : Ah, c’est Eglé ! C’est ma chère femme. La voilà, sinon que la véritable est encore plus belle.

            MEROU : C’est tout à fait ressemblant.

            AZOR : Oui, cela la fait désirer. (Il embrasse encore le tableau)

            EGLE : Je ne lui trouve qu’un défaut : quand il le baise, ma copie reçoit tout.

            AZOR (lui prenant la main pour l’embrasser) : Je vais arranger cela tout de suite.

            EGLE : Moi aussi je voudrais avoir la même chose pour m’amuser.

            MEROU : D’accord, mais vous devez choisir entre son portrait ou le vôtre car je veux en garder un.

            EGLE : Bon, et bien puisque j’ai déjà le portrait d’Azor dans mon esprit, donnez-moi le mien.

            CARISE (tend un miroir) : Le voilà, sous une forme un peu différente. Cela s’appelle un miroir.

            MEROU : Nous vous laissons un moment. N’oubliez pas de vous séparer pendant quelques heures.

            (Ils sortent).

            EGLE : Allons bon, comment est-ce que cela se tient ?

            AZOR : Comme ça. Oh ! C’est moi, c’est le visage que j’ai vu dans le ruisseau ce matin.

            EGLE : Ah ah ! Montrez-moi donc ! Mais ! Pas du tout ! C’est moi !

            C’est votre Eglé, la véritable. Tenez, approchez.

            AZOR : Ah oui ! c’est vous. Non, attendez donc, c’est nous deux. C’est moitié l’un et moitié l’autre.

            EGLE : Ah ! Je suis bien contente d’y voir un peu de vous aussi. Avancez encore, tenez-vous bien.

            AZOR : Nos visages vont se toucher, voilà qu’ils se touchent ! Quel bonheur pour le mien !

            EGLE : Oh je vous sens bien !

            AZOR : Et si nos bouches s’approchaient (Il lui prend un baiser)

            EGLE : Oh ! Vous avez tout dérangé ! Je ne vois plus que moi.

            AZOR : Quelle belle invention qu’un miroir ! Et qu’un portrait ! (Il le baise)

            EGLE : Carise et Mérou sont de bonnes gens de nous avoir fait ces présents.

            AZOR : Ils ne veulent que notre bien.

            EGLE : Oui mon Azor, leur prédiction me fait peur.

            AZOR : Sur ces absences ?

            EGLE : Oui. Je ne veux pas que vous vous lassiez de m’adorer.

            Tout bien examiné, mon parti est pris : séparons-nous pour deux heures.

            AZOR : Quoi ! Nous quitter ?

            EGLE : Aidez-moi sans quoi tout à l’heure je n’en serai plus capable.

            AZOR : Je n’en ai pas le courage.

            EGLE : Moi non plus…

            AZOR : Mais s’il y avait un danger ?

            EGLE : Partez donc.

            AZOR : Je m’enfuis.

            EGLE (seule) : Ah ! Il est parti. Je suis seule. Je n’entends plus sa voix.

            Il n’y a plus que le miroir. (Elle s’y regarde).


             

             

            Scène 4 : Eglé rencontre Adine : découverte de la jalousie

            EGLE : Louise, Pauline, Tania, Lou / ADINE : Thelma, Lola, Gabrielle, Allyssia

             

            EGLE : Mais que vois-je ? Encore une autre personne ?

            ADINE : Ah ! Ah ! Qu’est-ce que c’est que ce nouvel objet-ci ?

            EGLE : Elle me considère avec attention, mais elle ne m’admire point : ce n’est point là un Azor.

            (Elle se regarde dans le miroir) C’est encore moins une Eglé. Je crois pourtant qu’elle se compare.

            ADINE : Je ne sais ce qui manque à cette figure-là : elle a quelque chose d’insipide.

            EGLE : Elle est d’une espèce qui ne me revient point.

            ADINE : Etes-vous une personne ?

            EGLE : Oui parfaitement, et même très personne.

            ADINE : Eh bien ? N’avez-vous rien à me dire ?

            EGLE : Non. D’habitude c’est à moi qu’on parle.

            ADINE : Mais… n’êtes-vous pas charmée de moi ?

            EGLE : De vous ? C’est moi qui charme les autres.

            ADINE : Quoi ? Vous n’êtes pas bien aise de me voir ?

            EGLE : Ni bien aise ni fâchée : qu’est-ce que cela me fait ?

            ADINE : Voilà qui est extraordinaire : vous me regardez, je me montre, et vous ne sentez rien !

            Contemplez-moi un peu attentivement, là. Comment me trouvez-vous ?

            EGLE : Mais est-ce qu’il est question de vous ? Pourquoi voulez-vous que je vous regarde ?

            ADINE : Parce que c’est la plus belle qui doit provoquer l’étonnement.

            EGLE : Eh bien, étonnez-vous donc !

            ADINE : Vous ne me comprenez pas. On vous dit que c’est à la plus belle à attendre.

            EGLE : On vous répond qu’elle attend.

            ADINE : Mais si ce n’est pas moi, où est-elle ?

            ADINE : Et moi je sais que je suis si belle, si belle que je me charme moi-même toutes les fois que je me regarde.

            ADINE : Charmée ? Vous êtes juste passable.

            EGLE : Je vais la frapper avec son passable !

            ADINE : Mais croire que vous pouvez entrer en comparaison avec moi, c’est drôle. Ouvrez les yeux.

            EGLE : Mais je les ouvre, et je vous trouve franchement laide.

            ADINE : C’est votre jalousie qui vous empêche de me trouver belle.

            EGLE : Non, c’est votre visage qui m’en empêche !

            ADINE : Mon visage ! Allez en parler au ruisseau qui l’a vu, et à Mérin qui m’adore.

            EGLE : Le ruisseau sait bien qu’il n’y a rien de plus beau que moi. Et je ne sais pas ce que c’est qu’un Mérin, mais j’ai un Azor qui vaut bien mieux et qui m’aime. Et puis j’ai un miroir.

            ADINE : Un miroir ! Vous avez aussi un miroir ! Et à quoi vous sert-il ? A vous regarder ? Ah ah ah !

            EGLE : « Ah ah ah ». Je savais qu’elle allait me déplaire !

            ADINE : Tenez, en voilà un meilleur. Venez apprendre à vous reconnaître et à vous taire.

            EGLE : Jetez les yeux sur celui-ci pour y voir votre médiocrité.

            ADINE : Vous n’êtes bonne à rien, je ne vous parle plus.

            EGLE : Et moi j’ignore que vous êtes là. (Elles s’ignorent)

            ADINE : Quelle folle !

            EGLE : Quelle visionnaire !

            CARISE : Que faites-vous donc là toutes les deux sans vous parler ?

            ADINE (riant) : C’est une nouvelle figure que j’ai rencontrée et que ma beauté désespère.

            EGLE : Que diriez-vous de ce fade objet, de cette ridicule espèce de personne qui me demande ce que je sens en la voyant  et qui prétend être aussi belle que moi !

            ADINE : Je ne dis pas cela, je dis plus belle… comme cela se voit dans le miroir.

            EGLE : Mais qu’elle se voie donc dans celui-ci si elle ose !

            CARISE : Doucement, ne vous emportez point. Profitez plutôt du hasard qui vous a fait faire connaissance. Devenez compagnes.

            ADINE : Tenez, je sais le moyen de lui faire entendre raison : je n’ai qu’à lui voler son Azor pour avoir la paix.

            EGLE : Où est son imbécile Mérin ? Malheur à elle si je le rencontre ! Adieu, je m’écarte. Je ne saurai la souffrir.

            ADINE : Ah ah ah !

            EGLE (se retournant) : « Ah ah ah », quelle grimace !


             

             

            Scène 5 : Retrouvailles d’Adine et Mérin

            ADINE : Allyssia, Inès / MERIN : Sylvain / CARISE : Léah

             

            CARISE : Allons, laissez-la dire.

            ADINE : Elle me fait pitié.

            CARISE : Sortons d’ici, c’est l’heure de votre leçon de musique.

            ADINE : Je vous suis. Attendez, j’aperçois Mérin : je n’ai qu’un mot à lui dire.

            CARISE : Mais vous venez de le quitter !

            ADINE : Mérin !

            MERIN (accourant) : Quoi ! C’est vous !  C’est mon Adine qui est revenue ! Que j’ai de joie !

            ADINE : Retenez votre joie, je dois m’en aller. Mais écoutez ce qui vient de m’arriver.

            CARISE : Faites vite, j’ai autre chose à faire.

            ADINE : Oui oui. (A Mérin) Mérin, je suis belle, n’est-ce pas ?

            MERIN : Belle ! Si vous êtes belle ?

            ADINE : Il n’hésite pas lui, il dit ce qu’il voit

            MERIN : Vous êtes divine ! Vous êtes la beauté même.

            ADINE : Et bien non. Je suis laide.

            MERIN : Mon Adine !

            ADINE : Elle-même. Figurez-vous que j’ai trouvé une nouvelle personne qui est d’un autre monde et qui m’a accusée d’être laide.

            MERIN : Vous me mettez d’une colère !

            ADINE : Elle m’a soutenu que vous me quitteriez quand vous l’auriez vue.

            CARISE : C’est qu’elle était fâchée…

            ADINE : Elle reviendra sans doute, et je veux absolument que vous la méprisiez.

            MERIN : Elle doit être horrible ?

            ADINE : Elle s’appelle…

            CARISE : Eglé.

            ADINE : Oui, c’est une Eglé. Voici comment elle est faite : c’est un visage fâché, renfrogné, qui est d’une couleur qu’on ne peut pas bien dire.

            MERIN : Et qui ne plait pas ?

            ADINE : Oh ! pas du tout ! Elle a des yeux, comment vous dirai-je ? Des yeux qui ne font pas plaisir.

            Des yeux qui regardent, voilà tout. Une bouche ni grande ni petite, une bouche qui lui sert à parler. Elle a des mains qui vont et viennent, des doigts longs et maigres, et une voix rude et aigre.

            Oh ! vous la reconnaitrez bien.

            MERIN : Il me semble que je la vois. Laissez-moi faire.

            Je la renverrai dans un autre monde après que je l’aurai bien mortifiée.

            ADINE : Bien humiliée, bien désolée.

            MERIN : Et bien moquée ! Ne vous inquiétez pas, donnez-moi cette main.

            ADINE : Ah prenez-la, elle est pour vous.

            CARISE : Allons tout est dit, partons.

            ADINE : Adieu tout ce que j’aime ! Songez à ma vengeance

            MERIN : Adieu tout mon charme ! Je suis furieux.

             


             

             

            Scène 6 : L’amitié d’Azor et Mérin

            AZOR : Paul, Flavien, Manuel / MERIN : Théophile, Elian ? / EGLE : Daria, Hindou

             

            MERIN (d’abord seul, répétant le portrait) : Une couleur qu’on ne peut pas bien dire, des yeux qui regardent, une bouche qui parle… où pourrais-je la trouver ? (Voyant Azor). J’aperçois quelqu’un : c’est une personne comme moi. Serait-ce Eglé ? Non, elle n’est point difforme.

            AZOR : Vous êtes pareil à moi, ce me semble ?

            MERIN : C’est ce que je pensais.

            AZOR : Vous êtes donc un homme ?

            MERIN : On m’a dit que oui.

            AZOR : On m’en a dit de moi tout autant.

            MERIN : D’où venez-vous ?

            AZOR : Du monde.

            MERIN : Moi aussi ! Votre mine me plait ! Mettez votre main dans la mienne, il faut nous aimer.

            AZOR : Oui ! Vous me réjouissez. Je me plais à vous voir alors que vous n’avez pas de… charmes.

            MERIN : Ni vous non plus. Vous ne me plaisez pas particulièrement mais vous avez l’air si gentil.

            AZOR : Et vous, votre visage ne m’intéresse pas du tout, mais vous avez l’air d’un bon camarade.

            MERIN : Vous aussi. Je vous regarde et cela me met de bonne humeur ! Prenez-vous vos repas ?

            AZOR : Tous les jours.

            MERIN : Moi aussi ! Prenons-les ensemble ! Ce sera joyeux. Nous rirons, nous sauterons.

            Tenez : j’en saute déjà ! (Il saute)

            AZOR (saute aussi) : Moi aussi ! Et nous serons deux, et peut-être même quatre, car je le dirai à ma blanche qui a un visage, il faut voir ! Ah ah !

            MERIN : Oh, je le crois camarade. Moi aussi je connais une autre mine qui me transporte. Elle a des mains si douces, si blanches, et qu’elle me laisse tant baiser !

            AZOR : Des mains, camarade ? Ma blanche en a aussi que je caresse tant qu’il me plait. Je l’attends.

            MERIN : Tant mieux. Alors restez ici, je vais aller chercher mon Adine.

            Sautons encore pour nous réjouir de l’heureuse rencontre (Ils sautent tous les deux) Ah ah ah !

            EGLE (s’approchant) : Qu’est-ce qui lui plaît tant ?

            MERIN (la voyant) : Oh ! le bel objet qui nous écoute !

            AZOR : C’est Eglé !

            MERIN (à part) : Eglé ? Le visage qui doit faire peur ?

            AZOR : Ah ! que je suis heureux !

            EGLE (approchant) : C’est donc un nouvel ami ?

            AZOR : Oui, c’est un camarade que j’ai fait, qui s’appelle homme et qui arrive du monde d’à côté

            MERIN : Ah : qu’on de plaisir dans celui-ci.

            EGLE : Eh bien, l’homme, il n’y a qu’à y rester.

            AZOR : C’est ce que nous disions, car il est tout à fait bon et joyeux. Je l’aime.

            Pas comme j’aime ma ravissante Eglé. Lui, je ne le regarde pas, mais j’aime lui parler de vous, de votre bouche, de vos yeux, de vos mains… (Il lui baise une main)

            MERIN (lui prend l’autre main) : Je vais donc prendre l’autre (Il baise cette main, Eglé rit)

            AZOR (lui reprenant cette main) : Oh ! doucement, ce n’est pas ici votre blanche, c’est la mienne. Ces deux mains sont à moi, pas à vous.

            EGLE : Ah ! il n’y a pas de mal ! Mais, à propos, allez-vous en, Azor.

            Vous savez bien que l’absence est nécessaire.

            AZOR : Comment ? Il y a je ne sais combien d’heures que je ne vous ai vue.

            EGLE : Vous vous trompez. Il n’y a pas assez longtemps, je sais bien compter.

            AZOR : Mais vous allez rester seule.

            EGLE : Eh bien, je m’en contenterai.

            AZOR : Vous vous fâchez contre moi ?

            EGLE : Pourquoi vous obstinez-vous ? Vous savez que nous ne devons pas trop nous voir !

            AZOR : Bon. Je pars donc pour vous complaire, mais je serai bientôt de retour. Allons camarade, venez avec moi pour m’aider à passer le temps.

            MERIN : Oui, mais…

            EGLE souriant : Quoi ?

            MERIN : C’est que je suis fatigué.

            EGLE : Il faut qu’il se repose.

            MERIN : Et j’aurais empêché que la belle femme ne s’ennuie.

            EGLE : Oui ! Il empêcherait.

            AZOR : N’a-t-elle pas dit qu’elle voulait être seule ? Partons !

            Scène 7 : Eglé aime Mérin

            CARISE : Giulia, Léah / EGLE : Janet, Lou ?

             

            CARISE : A quoi rêvez-vous ?

            EGLE : Je rêve que je ne suis pas de bonne humeur.

            CARISE : Avez-vous du chagrin ?

            EGLE : Ce n’est pas du chagrin non plus. C’est de l’embarras d’esprit.

            CARISE : D’où vient-il ?

            EGLE : Vous me disiez ce matin qu’en fait d’amour on ne sait ce qui peut arriver.

            CARISE : C’est vrai.

            EGLE : Et bien ! Je ne sais ce qui m’arrive

            CARISE : Mais qu’avez-vous ?

            EGLE : C’est que j’ai dessein d’aimer toujours Azor et que j’ai peur d’y manquer.

            CARISE : Comment cela serait-il possible ?

            EGLE : C’est de sa faute. Ses manières en sont la cause.

            CARISE : Mais que vous a fait Azor ?

            EGLE : Ce qu’il m’a fait ? Nous devons nous séparer et il revient tout le temps.

            A la fin, ce que vous lui avez prédit lui arrivera.

            CARISE : Quoi ? Vous cesserez de l’aimer ?

            EGLE : Sans doute. Est-ce ma faute si l’amour s’en va lorsqu’on se voit trop ?

            CARISE : Mais Eglé, il n’y a pas assez longtemps que vous vous connaissez.

            EGLE : Pas mal de temps au contraire : nous avons déjà eu trois conversations ensemble, et longues !

            CARISE : Vous ne me dites pas son véritable tort.

            EGLE : Oh ! il en a beaucoup ! Premièrement, mes mains m’appartiennent, et il défend qu’on les baise !

            CARISE : Et qui a voulu les baiser ?

            EGLE : Un camarade qui s’appelle « homme ».

            CARISE : Et qui est aimable ?

            EGLE : Oh ! charmant, plus doux qu’Azor, et qui proposait aussi de me tenir compagnie. Et ce fantasque d’Azor l’a querellé et l’a emmené brusquement, sans consulter mon désir.

            CARISE : Il a craint que son camarade ne vous plaise.

            EGLE : Eh bien ! Il n’a qu’à me plaire davantage !

            Il veut que ma beauté soit pour lui tout seul, et moi je prétends qu’elle soit pour tout le monde.

            CARISE : Eh ! dites-moi, ne rougissez-vous pas un peu de votre inconstance ? Vous aviez tant promis de l’aimer constamment !

            EGLE : Attendez, quand je l’ai promis, il n’y avait que lui ! Il fallait qu’il reste seul. Et surtout, son camarade vaut mieux que lui.

            CARISE : Ce n’est pas qu’il vaille mieux, c’est qu’il a l’avantage d’être nouveau venu.

            EGLE : Mais cet avantage-là est considérable : n’est-ce rien que d’être nouveau venu ? N’est-ce rien que d’être un autre ? Cela est fort joli, au moins. Ce sont des perfections qu’Azor n’a pas.

            CARISE : Consultez votre bon cœur : vous sentirez qu’il condamne votre inconstance.

            EGLE : Vous n’écoutez donc pas ?

            Mon bon cœur le condamne, mon bon cœur l’approuve, il dit oui, il dit non, il est de deux avis.

            CARISE : Savez-vous ce qu’il faut faire ? Fuir le camarade d’Azor.

            Allons venez, vous n’aurez pas la peine de combattre.

            EGLE : Nous fuyons trop tard : voilà le combat qui vient.


             

             

            Scène 8 : Révélation des infidélités

            EGLE : Dorothée, Apolline /  MERIN : Elian, Théophile / AZOR : Arthur, Dan / ADINE : Lola

            CARISE : Chloé, Emilia / MEROU : Ulysse, Vassilis

             

            MEROU (voulant retenir Mérin) : Il s’échappe, il veut être inconstant, empêchez-le d’approcher !

            CARISE : N’avancez pas.

            MERIN : Pourquoi ?

            CARISE : Parce que je vous le demande et qu’Eglé joint sa prière à la mienne.

            EGLE : Moi ? Pas du tout ! Je ne joins pas de prière. Que souhaitez-vous, le joli camarade ?

            MERIN : Vous voir, vous contempler, vous admirer, vous appeler « mon âme ».

            EGLE : Est-ce que vous m’aimez ?

            MERIN : Comme un perdu.

            EGLE : Je vous l’avais dit !

            MERIN : M’aimez-vous aussi ?

            EGLE : Je voudrais bien m’en dispenser si je le pouvais, à cause d’Azor qui compte sur moi.

            MEROU : Mérin, imitez Eglé, ne soyez pas infidèle.

            EGLE : Mérin ! L’homme s’appelle Mérin ! Vous êtes l’ami d’Adine ?

            MERIN : C’est moi qui l’étais, et qui n’ai plus besoin de son portrait.

            EGLE le prend : Son portrait et l’ami d’Adine !

            Ah ah ! Carise, il a trop de qualités, il n’y a pas moyen de lui résister. Mérin, venez que je vous aime !

            MERIN : Ah ! délicieuse main que je possède !

            MEROU : Pourquoi quitter Adine ?

            MERIN : C’est ce beau visage-là qui veut que je la laisse.

            EGLE : C’est qu’il a des yeux, voilà tout.

            CARISE : Azor et elle vont être au désespoir.

            EGLE : Eh bien je serai bien aise qu’Azor me regrette. Ma beauté le mérite. (Azor entre, honteux)

            MEROU : Voici Azor.

            CARISE : A sa contenance, on dirait qu’il devine le tort que vous lui faites.

            EGLE : Oui, il est triste. Ah, il y a bien de quoi. (Azor s’avance). Etes-vous bien fâché Azor ?

            AZOR : Oui, Eglé.

            EGLE : Beaucoup ?

            AZOR : Assurément.

            EGLE : Mais comment savez-vous que j’aime Mérin ?

            AZOR étonné : Comment ?

            MERIN : oui camarade.

            AZOR : Eglé vous aime ? Elle ne se soucie plus de moi ?

            EGLE : Il est vrai.

            AZOR gai : Eh ! Tant mieux : je ne me soucie plus de vous non plus. Attendez-moi, je reviens.

            EGLE : Arrêtez ! Que voulez-vous dire ? Vous ne m’aimez plus ? Qu’est-ce que cela signifie ?

            MERIN : Pourquoi le rappelez-vous puisque vous m’aimez ? (Carise et Mérou rient)

            EGLE : Ah laissez-moi faire. Je ne vous en aimerai que mieux si je peux le ravoir.

            ADINE : Bonjour, la belle Eglé ! Quand vous voudrez vous voir, adressez-vous à moi, j’ai votre portrait, on me l’a cédé.

            EGLE (lui jetant le sien) : Tenez, je vous rends le vôtre !

            ADINE : Comment ? Mérin, mon portrait ! Comment l’a-t-elle ?

            MERIN : C’est que je l’ai donné.

             

            HERMIANE : Non, laissez-moi, je ne veux pas voir davantage. Cette Adine et cette Eglé me sont insupportables. Il faut que le hasard soit tombé sur les deux femmes les plus haïssables du monde.

            EGLE : Qu’est-ce que c’est que ces figures-là qui arrivent en grondant ?

            LE PRINCE : Chers amis, n’ayez pas peur ! Soyez sans rancune les uns envers les autres : l’expérience prouve que les hommes et les femmes n’ont rien à se reprocher.

            HERMIANE : Ah je vous en prie ! Il a une différence : les hommes sont infidèles sans même chercher de prétexte.

            LE PRINCE : C’est vrai, je vous l’accorde : les femmes sont plus hypocrites et donc plus décentes. Elles ont plus de scrupules de conscience que les hommes.

            Mais pour le reste… vices et vertus, tout est égal entre eux.

             

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