Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 11/01/2016
      • LA LUMIERE DU SOUVENIR : La Cerisaie (Tchekhov/TGstan/Théâtre de la Colline)

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            Par Samanta, Marie, Jenny, Audrey, Andrew, Milena, Aimée

             

            LE LIEN SCENE/SALLE : NOUS SOMMES ENSEMBLE

            Au début de la pièce, des comédiens sont assis dans les escaliers de la salle, comme s'ils attendaient d'être appelés, comme s’ils étaient d’abord spectateurs de leur vie, avant d’y entrer ou d’y revenir, ou comme s’ils étaient des personnes du public : nous avons l’impression que c’est une partie du public qui monte sur le plateau.

            Cette mise en scène établit un fort lien entre le public et les acteurs qui brisent le 4ème mur. Au début de la pièce, un des acteurs parle aux spectateurs : « vous êtes bien installés ? », « on va jouer le début ».

            Les TGstan ne cherchent pas à faire illusion, à créer l’illusion de réalité : ils nous rappellent souvent que nous sommes au théâtre. Un personnage commente son rôle : il joue deux personnages et nous explique qu’il change de costume pour cette raison. Un comédien passe à jardin le long des projecteurs et pose ou enlève des filtres, à la vue des spectateurs, il a un échange verbal avec une personne du public, les comédiens mettent des bouteilles d’eau sur le plateau et en proposent à une personne du public.

            Les chaises disposées sur le plateau sont parfois placées dans les coulisses à vue : les comédiens s’y installent et observent la scène jouée par les autres. Ils deviennent alors spectateurs, tout en restant visibles. Leur attention conditionne la nôtre. Doit-on y voir une manière de rappeler que la vie est un théâtre ? (comme le dit Shakespeare : le monde est une scène). Chacun y joue un rôle, chacun essaie de faire bonne figure, malgré la douleur qu’il peut éprouver à l’intérieur de lui.omédiens sont dans le jeu mais de temps en temps ils sortent de leur jeu pour interpeller le public.

            Lors du départ de certains spectateurs, les acteurs s’arrêtent, regardent et disent « au revoir ». C’est à la fois comique et en même temps cruel car cela montre que les personnes qui sont sur scène ont conscience de ces départs. Le soir où nous sommes venus, deux personnes sont parties alors que Lioubov parlait de sa douleur. Ce départ, qui signifiait l’indifférence des spectateurs à cette souffrance, et le salut fait par la comédienne, qui montrait qu’elle les voyait partir, était terriblement gênant.

            UN ESPACE VIDE, PLACÉ DANS LA LUMIERE

            Le plateau est presque vide. Quelques chaises, de grandes baies vitrées, un parquet à motifs. Il donne l’impression que l’espace est disproportionné pour les personnes qui l’habitent, qu’ils ne le remplissent pas. On comprend que ce qui est important, c’est ce qui est de l’autre côté des portes vitrées, c’est l’endroit d’où vient la lumière.

            La scénographie ne cherche pas du tout à évoquer la Russie de la fin du XIXe siècle : les éléments de mobilier sont d’aujourd’hui (chaises de design contemporain) les costumes sont résolument actuels (débardeurs, joggings, baskets, pantalons étroits, etc.). Les comédiens de TGstan le disent : « ce texte parle de nous, aujourd’hui ».

            L’espace est dominé par un jeu de lumière fait avec de très grands stores et des fenêtres. Cela permet de voir défiler les moments de la journée : la lumière change constamment. Cela fait penser au caractère éphémère du temps et de la vie, au fait que le temps avance inexorablement et que quelque chose qui est redouté finira de toute manière par arriver.

            Ces grandes vitres sur des roues qui allaient presque jusqu'au plafond font penser à quelque chose de faux et de très fragile.

            La famille fait un "pique nique" en s’asseyant sur des tables qui font penser à une falaise ou une colline, quelque chose en hauteur d'où l'on peut voir la rivière où le fils de la mère à qui appartient la propriété de la cerisaie s'était noyé.

            Sur scène, il y a peu de meubles tout au long de la pièce mais à la fin, lors du déménagement, on voit une montagne d'objets entassés près des fenêtres. Cela fait penser  au nombre de choses que l'on possède sans forcément s’en servir. Un jeune homme ne retrouvait d'ailleurs plus ses bottes car il y avait trop d'objets.

            Le décor de la maison était très pauvre et l'ont pouvait voir le mur de fond de scène, la cage de scène sans difficulté comme pour nous suggérer que la maison n'existait plus qu'a moitié.

            Les comédiens actionnent  les stores pour faire entrer la lumière ou pour la cacher. C’est une manière de faire sentir le rapport du dehors au dedans : ils sont à l’intérieur, mais ils sont en relation avec l’extérieur. Ils sont protégés à l’intérieur, mais ils sont soumis à l’extérieur, c’est-à-dire au temps, aux événements, au monde qui change.

            Ces immenses stores sont actionnés par des fils qui pendent sur le plateau pendant presque toute la pièce et qui donnent une étrange impression : ils sont une sorte de présence fantomatique, ils dessinent des formes légères, comme le souvenir de présences anciennes, ou comme une toile d’araignée, comme un piège qui se refermera sur Lioubov et son frère Gaev.

            Chaque changement d’acte est marqué par un changement dans la scénographie : les portes vitrées qui étaient à jardin au début de la pièce sont placées au fond à cour, en tas, et on se retrouve dehors ; puis elles sont en fond de scène et marquent la coupure entre la fête et le salon, enfin elles sont replacées à jardin, mais on entasse sur elle tout le mobilier, comme pour fermer la maison et pour la quitter définitivement.

            Lorsque la scène se passe à l'extérieur de la Cerisaie, les personnages, assis sur une table sont éclairés par de grands projecteurs. Ceux-ci, placés sur le côté de la scène forment au sol des raies de lumière géométriques. On peut y voir l'ombre des arbres du domaine, les fameux cerisiers auxquels Lioubov semble tant tenir, et qui finiront par être coupés. Ces arbres sont d’une grande importance; ce sont eux qui font vivre le domaine, ils symbolisent la vie, le temps qui passe, ils ont grandi avec Libouov. Leur destruction entraîne en quelque sorte celle de Libouov.

            Dans la chambre d’enfant, une grande toile peinte est tendue à  l’arrière de la scène. On peut y distinguer un paysage montagnard et marin. Mais il est à peine perceptible tant les couleurs sont pâles et les formes légères (un peu comme une aquarelle avec trop d’eau ).  Ce grand mur qui nous fait face peut être perçu comme le souvenir d’une vie passée, qui a perdu toutes ses couleurs, et dont on ne distingue presque plus les contours vieillis par le temps.

            Dans cette même idée de souvenir, on aperçoit parfois derrière les cloisons en carreaux de verre (qui sont au début placés sur le côté de la scène) l’ombre d’un personnage, une ombre furtive, légère. Ces ombres sont  comme les lointains souvenirs, flous, imprécis  dont on se souvient un moment avant qu’ils ne disparaissent.

            UNE PETITE COMMUNAUTÉ QUI SE DECOMPOSE

            A son arrivée, Lioubov se montre affectueuse d’une manière comique, elle pousse de grands cris, enlace ceux qu’elle aime (Charlotta, Douniacha…) et les embrasse sur la bouche à la russe. Elle a quelque chose de maternel pour tout le monde.

            Sa tenue est amusante : une sorte de grand pullover bleu à col en V, un jogging qui semble très à la mode. Cette tenue est à l’image de son énergie. Elle porte ensuite pour la fête une robe assez sensuelle, tout en transparence : c’est une femme qui séduit, et qui aime passionnément.

            La gouvernante de la maison est également vêtue d’une tenue sportive. Elle porte les clés du domaine qui résonnent à son côté. Elle a une démarche énergique, sportive, décidée. Tout en elle fait sentir la femme de décision, celle sur qui repose l’organisation de la maison. On la sent pourtant fragile lorsqu’elle est face à Lopakhine, l’ancien moujik devenu riche, celui qui rachètera la Cerisaie. A la fin de la pièce, alors qu’elle attend sa demande, par pudeur elle range quelques affaires, puis tente de l’aider à faire sa demande en se rapprochant de lui, en attendant sa phrase. Mais rien ne viendra.

            A plusieurs reprises tous les personnages dansent sur un fond sonore très élevé. C’est une danse chorégraphiée mais répétitive, parfois mécanique. On a l’impression que c’est un moyen pour eux de ne pas faire face à la réalité, d’oublier la vente de la Cerisaie. Ces personnes qui dansent, qui font la fête avec de la musique très forte donnent l'impression de chercher à oublier leurs problèmes : la danse et la musique sont comme un moyen de défoulement. Le jeu de la mère, d’un enthousiasme qui semble faux dans le fond rejoint cette même idée ; s’amuser, faire la fête pour oublier que la Cerisaie sera vendue.

            En même temps, durant cette fête, chacun danse de son coté et ne semble pas réellement s'amuser. Cette scène est donc assez sinistre et étrange. Cette impression est soulignée par la lumière rouge qui éclaire la salle. Le spectateur comprend que les personnages veulent s'amuser mais que quelque chose de pesant les en empêche: la vente de la cerisaie et l'abandon de leur passé.

            L’un des amis de la maison qui demande de l’argent à Lioubov la prend par le milieu du corps et la secoue vigoureusement. L'homme la secoue alors qu'elle a la tête à l'envers, il lui demande s'il peut lui emprunter de l'argent, des pièces tombent de ses poches. C'était comme si cela renvoyait à la vente de la cerisaie, il n'y a pas d’alternative possible, c'est tragique. En même temps, ces pièces de monnaie tombent de ses poches de manière amusante. C’est une sorte d’image de dessin animé. Mais cette image est également cruelle : Lioubov est une sorte d’objet dont on tire de l’argent, sans cesse, jusqu’à épuisement, une tirelire qu’on vide en la cassant.

            Le valet est un personnage amusant, mais il semble avoir une importance particulière car il ne prend jamais part aux discussions sur le devenir de la cerisaie, c'est un personnage un peu extérieur. A la fin, quand tout le monde part de la cerisaie, il est oublié. On peut penser que ce valet représente la cerisaie.

            LA FIN D'UNE EPOQUE

            Lioubov affirme que la maison dans laquelle ils vivent ne leur appartient plus depuis longtemps. Cela donne l'impression que c’est la fin des illusions.

            Ces hommes et ces femmes ne veulent pas écouter Lopakhine qui a pour projet de vendre leur cerisaie, qui l'ignorent, changent de sujets, comme des enfants, qui ne voudraient pas faire face à leurs responsabilités et qui ne regardaient pas la réalité en face, perdus dans leur époque, ancrés dans leurs illusions et dans le passé.

            Avant l’annonce de la vente du domaine, la toile blanche au fond de la scène, qui représente le jardin, devient rouge. Cette couleur peut symboliser le malheur qui va frapper la famille. Cela donne un caractère tragique à la scène.

            Après l’annonce de la vente de la CerisaIe, la salle est plongée dans le noir et une actrice semble s’envoler grâce à des ballons. Elle est une image du départ.

            A la fin de la pièce, les acteurs déplacent le décor, le « rangent » et le rabattent sur le côté gauche de la scène. Ils déménagent et emballent leurs affaires. Ils démontent les lampadaires en forme d’arbres, écho aux cerisiers qui vont être abattus.

             

          • cerisaie tgstan