Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 28/10/2019
      • LA MOUETTE : Texte à apprendre

          • VOICI LE TEXTE DE TCHEKHOV (réduit et adapté) à apprendre pour mercredi 6 novembre. ATTENTION : les scènes où votre nom apparaît en majuscules sont les scènes principales (sur lesquelles vous serez évalués mercredi), les scènes où votre nom apparait normalement sont les scènes que vous devez connaître pour remplacer un camarade absent. 

             

             

            LA MOUETTE, comédie en quatre actes. Version originale (1895)

            ADAPTATION (d’après la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan)

             

            ACTE I : Soir, tombée de la nuit dans le parc de la propriété de Piotr SORINE. Une estrade préparée pour un spectacle amateur. Au fond un lac. Des chaises, une petite table. KONSTANTIN (MATEO et Julien), NINA (CHARLIZE et Eleni), ARKADINA (ELENA et Emma), TRIGORINE (PIERRE et Vincent), SORINE (SAMUEL et Teddy), MACHA (ADELE et Charlotte)

             

            KONSTANTIN : Messieurs-dames, quand ça commencera, on vous appellera, mais pour l’instant, pas possible de venir par ici. Eloignez-vous s’il vous plait.

            SORINE : Moi je peux rester ? J’ai besoin de m’assoir un peu.

            KONSTANTIN : Oui, toi tu peux. regardant l’estrade) : regarde, ça, c’est le théâtre. Une estrade, un rideau, la coulisse, et l’espace vide. Comme décor, rien. Ça ouvre directement sur le lac et l’horizon. Le lever de rideau aura lieu bientôt, quand la lune montera

            SORINE : Magnifique.

            KONSTANTIN : Si Nina est retard, tout l’effet sera manqué. Elle devrait déjà être là. Tu es coiffé n’importe comment, il faudrait te couper les cheveux non ?

            SORINE : C’est le drame de ma vie. Quoi que je fasse, j’ai l’air d’un ivrogne. Pourquoi ma soeur est-elle en colère ?

            KONSTANTIN : Elle est jalouse. Elle est déjà contre tout, contre moi, contre ma pièce, tout ça parce que Nina risquerait de plaire à son écrivain.

            SORINE : Mais tu dis n’importe quoi.

            KONSTANTIN : Que sur cette petite estrade Nina ait du succès et pas elle, ça suffit à la contrarier. (Il regarde sa montre). Une curiosité psychologique ma mère. Elle a du talent, c’est sûr, et elle te récite des tragédies entières par coeur, mais essaie de dire du bien d’une comédienne devant elle, aïe aïe aïe !

            SORINE : Mais arrête de t’inquiéter, ta mère t’adore.

            KONSTANTIN : Mais non, elle ne m’aime pas, mais c’est normal : j’ai quinze ans, quand je ne suis pas là, elle n’a que 30 ans, quand je suis là, elle en a 45, c’est pour ça qu’elle me déteste.

            SORINE : ça c’est possible…

            KONSTANTIN : Elle sait aussi que je n’aime pas son théâtre. Elle croit qu’elle est au service de l’humanité, de l’art avec un grand A, mais moi, quand le rideau se lève pour nous montrer des scènes vulgaires avec leur petite leçon de morale, moi je me sauve !

            SORINE : Le théâtre, pas possible de faire sans.

            KONSTANTIN : Mais il faut des formes nouvelles ! Des formes nouvelles ! J’aime ma mère, je l’aime très fort, mais le type avec lequel elle vit, l’écrivain là, il me fatigue. Je sais que c’est égoïste de penser ça, mais parfois, je regrette que ma mère soit une actrice célèbre. J’ai l’impression que si elle avait été une femme ordinaire, moi j’aurais été plus heureux.

            SORINE : Ah bon ?

            KONSTANTIN : Parce que quand elle reçoit des invités, il n’y a que des gens célèbres, des artistes, des écrivains, et au milieu de tous ces gens, il n’y a que moi qui ne sois rien, on me supporte parce que je suis son fils. Mais qu’est-ce que je suis moi ? Qui je suis ?

            SORINE : Et il est comment son écrivain ? J’ai un peu de mal à le cerner, il ne dit jamais rien.

            KONSTANTIN : Intelligent, simple, un peu… mélancolique, tu vois le genre. D’accord, il est célèbre, ses romans sont pas mal, mais enfin, après Tolstoï ou Zola, on n’a pas envie de lire Trigorine.

            SORINE : Eh ben moi, j’aime les écrivains. Il y a deux choses que j’ai voulu avec passion : me marier et devenir un écrivain. Et je n’ai réussi ni l’une, ni l’autre. Même un tout petit écrivain, ça m’aurait fait plaisir.

            KONSTANTIN : J’entends des pas. (Il serre Sorine dans ses bras). Je ne peux pas vivre sans elle. Même le bruit de ses pas est splendide. (Nina entre).

             

            NINA : Je ne suis pas en retard ? Toute la journée j’ai eu peur qu’on ne me laisse pas venir… Je me suis tellement pressée… mais je vous préviens, je ne peux pas rester longtemps.

            KONSTANTIN : Tu as raison, il est temps de commencer. Il faut appeler tout le monde.

            SORINE : J’y vais.

            NINA : Mon père ne voulait pas que je vienne ici, ils disent que vous allez m’influencer, ils ont peur que je devienne actrice. Mais moi je voulais être avec toi.

            KONSTANTIN : Nina, tu pourras rester un peu après ?

            NINA : Impossible.

            KONSTANTIN : Qui est là ?

            ELEVE : C’est nous… On vient pour installer.

            KONSTANTIN : Mettez-vous en place. C’est l’heure.

            ELEVE : D’accord.

            KONSTANTIN : Vous avez tout le matériel ? Vas-y Nina, tout est prêt. Tu as peur ?

            NINA : Oui. Il y a ta mère, et puis Trigorine, j’ai honte de jouer devant lui. Il écrit tellement bien.

            KONSTANTIN : Je ne sais pas, je ne l’ai pas lu.

            NINA : Et puis c’est difficile de jouer dans ta pièce. Il n’y a pas de personnages vivants.

            KONSTANTIN : Des personnages vivants ! Mais il faut montrer la vie non pas telle qu’elle est, mais telle qu’elle se représente en rêve.

            NINA : Mais il n’y a pas d’action, c’est juste un texte à dire. Dans une pièce, à mon avis, il doit absolument y avoir de l’amour.

            KONSTANTIN : De l’amour… (Ils se mettent en place).

             

            Les invités arrivent en discutant.

            MACHA : Vous êtes toujours muet, comme ça, ou ça vous arrive de parler ?

            TRIGORINE : Si si, ça m’arrive.

            ARKADINA (à son fils) : Mon fils chéri, est-ce que c’est pour bientôt ?

            KONSTANTIN : Oui, ça y est, ça y est. Messieurs-dames, ça commence ! Un peu d’attention ! (Silence). Je commence. (Il frappe avec une baguette et parle fort. Dans les buissons, deux ombres apparaissent). O vous, antiques ombres qui errez par la nuit, endormez-vous, et faites que nous voyions en rêve ce qui sera d’ici deux cent mille ans ! (les ombres saluent et disparaissent).

            ARKADINA : D’accord, alors moi je m’endors. (On découvre Nina sur scène, tout en blanc).

            NINA (jouant) : Les hommes, les lions, les aigles et les coqs de bruyère, les cerfs aux vastes bois, les oies, les araignées, les poissons muets qui vivent dans l’eau, les étoiles de mer, en un mot, toutes les vies, toutes les vies, toutes les vies, se sont éteintes. La terre ne porte plus un seul être vivant. Le froid, le froid, le froid. Le vide, le vide, le vide. La peur, la peur, la peur.

            ARKADINA : Mais non, il ne faut pas avoir peur !

            KONSTANTIN : Maman !

            NINA : Les corps des êtres vivants ne sont plus que poussière, leurs âmes se sont toutes fondues en une seule. L’âme commune du monde, c’est moi… moi… Je me souviens de tout et je revis chaque vie en moi-même.

            ARKADINA : C’est quelque chose de décadent, c’est ça ?

            KONSTANTIN : Maman !

            NINA : Je suis solitaire. Tel un prisonnier, j’ignore où je suis et ce qui m’attend. Dans cette lutte contre le diable, je dois vaincre, alors la matière et l’esprit se fondront dans une harmonie grandiose. Mais d’ici là, horreur, horreur, horreur… Voici que s’approche mon puissant adversaire, le diable.

            ARKADINA : Ça sent mauvais. Qu’est-ce que c’est que ça ? C’est vraiment nécessaire ?

            KONSTANTIN : Oui.

            ARKADINA : Ah ! C’est un effet ! Si c’est pour le spectacle, alors on ne peut rien dire.

            KONSTANTIN : Maman!

            ARKADINA : Attention, ne bougez pas, vous êtes devant le diable, le père de la matière éternelle.

            KONSTANTIN (furieux) : La pièce est finie ! Assez ! Rideau !

            ARKADINA : Mais pourquoi est-ce que tu te mets en colère ?

            KONSTANTIN : Assez ! Rideau ! Le rideau, je vous dis !

            ELEVES : Mais il n’y a pas de rideau…

            KONSTANTIN : Pardon ! J’avais oublié que seuls de rares élus ont le droit d’écrire des pièces et de jouer sur scène. J’ai osé… j’ai… je n’en peux plus… (il s’en va).

            ARKADINA : Mais qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que je lui ai dit ?

            SORINE : Tu l’as vexé.

            ARKADINA : Il nous avait prévenus lui-même que sa pièce était une plaisanterie.

            SORINE : Oui mais quand même…

            ARKADINA : Non mais alors, il a fait tout ce bazar, il nous a asphyxiés avec des parfums au soufre, et ce n’était pas une plaisanterie, c’était un « manifeste » ! Il veut nous montrer comment il faut écrire et ce qu’il faut jouer. Ça m’énerve à la fin. Un vrai gamin prétentieux !

            SORINE : Il voulait te faire plaisir.

            ARKADINA : Ah bon ? Alors pourquoi est-ce qu’il n’a pas choisi une pièce ordinaire ? Pourquoi est-ce qu’il nous force à écouter ce délire décadent ? Monsieur a des prétentions à des formes nouvelles, à une ère nouvelle de l’art. Mais moi, là-dedans, je n’en vois pas, des formes nouvelles, je vois juste un sale caractère.

            TRIGORINE : Chacun écrit comme il veut et comme il peut.

            ARKADINA : Qu’il écrive comme il veut et comme il peut mais qu’il me laisse en paix.

            NINA : C’est déjà fini ? On ne reprendra plus ?

            ARKADINA : L’auteur est parti. Ça doit être fini. Viens nous rejoindre Nina. Assieds-toi près de moi. Avec une voix si merveilleuse, ce n’est pas possible de rester dans sa campagne. Tu m’entends ? C’est un devoir pour toi de monter sur scène.

            NINA : C’est mon rêve ! Mais ça n’arrivera jamais.

            ARKADINA : Mais pourquoi ? Je vais te présenter à quelqu’un. Nina, voici mon ami Boris Trigorine. Un grand auteur.

            NINA : Bonjour. Je suis très heureuse. Je vous lis tout le temps… C’est une pièce étrange, non ?

            TRIGORINE : Je n’ai rien compris. Mais bon, j’ai regardé avec plaisir. Vous avez joué avec tellement de sincérité. Et le décor est splendide. Il doit y avoir du poisson dans le lac. J’adore la pêche. Pour moi, il n’y pas de plus grand plaisir.

             

            ARKADINA : Bon, et si on rentrait ?

            SORINE : Bonne idée. Partez devant, je vous suivrai de loin, j’ai mal aux jambes. (Seul). Et ben peut-être que je n’y comprends rien ou que je suis fou, mais cette pièce, elle m’a plu.

            KONSTANTIN : Il n’y a plus personne;

            SORINE : Ben si… je suis là moi.

            KONSTANTIN : Et cette Macha qui me suit partout, je n’en peux plus.

            SORINE : Konstantin, tu sais, moi, ta pièce, elle m’a plu énormément. Elle est un peu étrange mais elle a quelque chose de puissant. Je suis sûr que tu as du talent. Il faut continuer.

            KONSTANTIN : Où est Nina ?

            SORINE : Elle est rentrée chez elle.

            KONSTANTIN : Il faut que je la voie.

            SORINE : Du calme.

            MACHA : Konstantin, il faut rentrer à la maison, ta mère t’attend, elle s’inquiète.

            KONSTANTIN : Dis-lui que je suis parti. Et puis laisse-moi, arrête de me suivre tout le temps comme ça. Je m’en vais.

            SORINE : Ah jeunesse, jeunesse.

            MACHA : Quand on n’a plus rien à dire on dit : jeunesse, jeunesse… (Elle sort une cigarette).

            SORINE : Jette-ça, c’est vraiment idiot de commencer, surtout à ton âge. Pourquoi est-ce que tu t’habilles toujours en noir ?

            MACHA : Je suis en deuil de ma vie. Je ne connais pas le bonheur.

            SORINE : Ah bon ? Pourquoi ? Je ne comprends pas. Tu es en bonne santé. Tu n’as pas de problème d’argent.

            MACHA : ça n’est pas une question d’argent. Même un pauvre peut être heureux.

            SORINE : Alors ? (Silence. Il se lève pour partir).

            MACHA : Attends. J’ai envie de te parler un petit peu. Il n’y pas beaucoup de personnes à qui je peux parler. Toi, je sens que peux. Aide-moi. Aide-moi ou je vais faire une bêtise. Je vais gâcher ma vie.

            SORINE : Mais qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

            MACHA : Je souffre. Personne ne sait ce que ressent. J’aime Konstantin.

            SORINE : Oh la ! Qu’est-ce que vous êtes nerveux, tous… Tous ces gens amoureux… Mais qu’est-ce que je peux faire pour toi, moi ? Hein ? Qu’est-ce que je peux faire ?

             

            TRANSITION : LA PREMIERE FOIS QUE JE ME SUIS SENTI VRAIMENT LIBRE

             

            ACTE II : Midi, chaleur, soleil. Un terrain de croquet dans le parc. Au loin le lac, la maison. A l’ombre d’un tilleul, un banc où sont assis les personnages. KONSTANTIN (OLEG et Orlando), NINA (CONSTANCE et Anouk), ARKADINA (SARAH et Aminata), TRIGORINE (VINCENT et Jean), SORINE (TEDDY et Samuel), MACHA (KENZA et Adèle)

             

            ARKADINA (à Macha) : Macha, lève-toi. Mets-toi à côté de moi. Tu as 15 ans, moi j’en ai presque le double. (à Sorine) : Laquelle de nous deux a l’air le plus jeune ?

            SORINE : Vous, bien sûr.

            ARKADINA : Et voilà. Et pourquoi ? Parce que je travaille, je vis, je sens, je suis dans un tourbillon, et toi, tu ne bouges pas, tu ne vis pas…

            MACHA : Moi, je ne sais rien faire.

            ARKADINA : Et puis j’ai une règle : je ne pense jamais à la vieillesse, ni à la mort.

            MACHA : Et moi, mon impression c’et que je suis née il y a très très longtemps. Ma vie, je la tire comme un boulet. Et souvent d’ailleurs, je n’ai pas envie de vivre. Mais c’est du vent, bien sûr. Il faut se secouer, se débarrasser de tout ça.

            ARKADINA : Et puis je me serre la vis, comme on dit, tout le temps bien coiffée, bien habillée. Jamais je ne sortirai en T-shirt ou mal coiffée. Jamais. Je n’ai jamais été mollasse, je ne me suis jamais laissée aller comme les autres. Et voilà. Comme la rose. Je pourrais jouer une gamine de quinze ans. (Nina entre).

            SORINE : Nina ! Ça y est, ils t’ont libérée, tes parents ? Miracle ?

            NINA : Oui, ils sont partis pour trois jours. Je n’arrive pas à y croire !

            SORINE : On lit la suite ou pas ?

            ARKADINA : Non, on s’arrête. Où est mon fils ? Je ne le vois jamais. Qu’est-ce qu’il a en ce moment ? Pourquoi est-ce qu’il est si déprimé ?

            MACHA : Il est déprimé. Nina, tu peux nous redire le début de sa pièce ?

            NINA (haussant les épaules) : C’est une blague ? Tu es sérieuse ? Bon. « Les hommes, les lions, les aigles et les coqs de bruyère, les cerfs aux vastes bois, les oies, les araignées, les poissons muets qui vivent dans l’eau, les étoiles de mer, en un mot, toutes les vies, toutes les vies, toutes les vies, se sont éteintes. La terre ne porte plus un seul être vivant. Le froid, le froid, le froid. Le vide, le vide, le vide. La peur, la peur, la peur…

            MACHA : Quand c’est lui qui le dit, il a une belle voix triste ! On dirait un poète. (Sorine dort).

            ARKADINA : Tu dors ?

            SORINE : Pas du tout.

            ARKADINA : Il faut te soigner.

            MACHA : Pfff ! A son âge… Il ferait surtout mieux d’arrêter de fumer.

            NINA : Et de boire.

            SORINE : Quoi, à mon âge ? Mais j’ai envie de vivre moi, je n’ai pas encore vécu, j’ai envie de vivre.

            ARKADINA (à Konstantin, au loin) : Konstantin, viens nous rejoindre !

            MACHA : Il est temps de passer à table. (Elle s’en va)

            ARKADINA : Ah… qu’est-ce qu’il peut y avoir de pire que la campagne ? Que l’ennui de la campagne ? Il faut chaud, tout est calme, et personne ne fait rien. Je suis bien avec vous, hein, j’aime bien vous écouter, mais… rester seule, dans sa chambre d’hôtel, à apprendre son rôle, c’est tellement mieux.

            NINA : Oh je vous comprends.

            SORINE : Ah ben oui, la ville, c’est mieux. Les voitures, le bruit, l’agitation, tout ça, c’est la vie…

            ARKADINA : Allez, en route pour le grand événement : on va manger. (Tous sortent sauf Nina)

            NINA (seule) : C’est drôle, on peut être une artiste aussi célèbre et s’ennuyer. Et Trigorine : on parle de lui dans les journaux, il est adoré du public, ses romans sont traduits dans toutes les langues, et lui, toute la journée, il pêche à la ligne, et il est tout content d’avoir pris deux carpes. Moi je croyais que les gens célèbres étaient hautains, inaccessibles, pleins de mépris. En fait ils sont plutôt simples, ils jouent aux cartes et ils pêchent.

             

            KONSTANTIN (entre, une mouette morte à la main) : Tu es toute seule ?

            NINA : Oui. (Il pose la mouette à ses pieds).

            KONSTANTIN : J’ai tué cette mouette aujourd’hui. Je te la donne.

            NINA : Ça ne va pas ? Qu’est-ce qui t’arrive ?

            KONSTANTIN : C’est comme ça que je me tuerai bientôt.

            NINA : Je ne te reconnais pas.

            KONSTANTIN : Eh ben moi non plus je ne te reconnais pas. Tu as changé, je sens que je te gêne.

            NINA : C’est toi qui es tout le temps énervé, tu dis des phrases incompréhensibles, avec des espèces de symboles. Cette mouette, là, par exemple, ça doit être un symbole, mais excuse-moi, je le comprends pas. (Elle pose la mouette sur le banc).

            KONSTANTIN : Tout ça, ça a commencé le soir de ma pièce. Les femmes ne pardonnent pas l’échec. Tu dis que tu ne me comprends pas, mais qu’est-ce qu’il y a à comprendre ? Ma pièce n’a pas plu, donc tu me trouves banal, je comprends hein, je comprends très bien. (Voyant venir Trigorine) TIens, voilà le vrai talent, il marche, comme Hamlet, avec un livre à la main : « Des mots, des mots, des mots… ». Et là, ça y est, tu souris. Bon, je ne voudrais pas vous déranger.

            NINA : Boris, Boris ! Bonjour.

            TRIGORINE (un carnet à la mains) : Nina. Je crois qu’on va partir aujourd’hui, et c’est bien dommage parce que je n’ai pas souvent l’occasion de rencontrer des jeunes filles, des jeunes filles jeunes, surtout des jeunes filles séduisantes. Je n’arrive pas bien à imaginer comment on se sent quand on est une jeune fille de 16, 17 ans, c’est pour ça que dans mes textes en général, les jeunes filles sont fausses. Donc j’aurais bien aimé être avec toi pendant une petite heure. Pour savoir comment tu penses. Et ce que tu es, comme spécimen.

            NINA : C’est plutôt moi qui voudrais pouvoir un peu être comme vous.

            TRIGORINE : Comme moi ? Pourquoi faire ?

            NINA : Pour savoir ce que ressent un écrivain célèbre. Qu’est-ce que ça vous fait d’être célèbre ?

            TRIGORINE : Ce que ça me fait ? Rien. Je crois. Je n’y ai jamais pensé. Je crois que soit tu t’exagères ma célébrité, soit ça ne fait rien d’être célèbre.

            NINA : Non ! Je ne vous crois pas. Les gens se ressemblent tous, ils ont des vies ennuyeuses, ils sont malheureux. Vous, votre vie, elle est splendide !

            TRIGORINE : Qu’est-ce qu’elle a de si bien ? Je suis obsédé par une pensée : je dois écrire, je dois écrire, je dois écrire. Dès que j’ai fini un récit, je ne sais pas pourquoi, je dois en écrire un autre, puis un troisième, puis un quatrième… Je ne peux pas faire autrement. C’est une vie de fou. Là, je te vois, je suis ému, et en même temps, je pense que je dois finir mon texte. Je vois un nuage en forme de piano et je me dis : il faudra que j’écrive ça quelque part : un nuage en forme de piano passa. Sans arrêt, sans arrêt.

            NINA : Je ne vous crois pas. En fait vous êtes gâté par le succès.

            TRIGORINE : Mais quel succès ? Je n’ai jamais été satisfait. Je ne m’aime pas comme écrivain. Je vois que la vie et la science prennent toujours de l’avance, de l’avance, et moi, je prends du retard, du retard. Finalement je ne sais rien faire d’autre que de peindre un paysage, et pour tout le reste, je suis faux, je suis complètement faux.

            NINA : Vous dites ça parce que vous ne voulez pas prendre conscience de votre valeur. Mais pour les autres, vous êtes grand, vous êtes splendide. Vous êtes au-dessus de nous, sur un char…

            TRIGORINE : C’est ça, oui, je suis sur un char, je suis Agamemnon c’est ça ? (il rit)

            NINA : Mais moi, pour le bonheur d’être écrivain, d’être artiste, je serais prête à tout, à subir la haine des autres, à vivre sous les toits, à manger du pain noir, mais en retour j’exigerais la gloire, une gloire éclatante…

            VOIX D’ARKADINA : Boris ! Boris !

            TRIGORINE : Ah, on m’appelle. Ça doit être pour les bagages. Mais je n’ai pas envie de partir. (se retournant vers le lac). Quel paradis ici !

            NINA : Vous voyez cette maison, sur l’autre rive ?

            TRIGORINE : Oui.

            NINA : C’est là que je suis née. J’ai passé toute ma vie près de ce lac. Je connais tout ici.

            TRIGORINE : Et ça, c’est quoi ?

            NINA : Une mouette. C’est Konstantin qui l’a tuée.

            TRIGORINE : Un bel oiseau. Ah vraiment je n’ai pas envie de partir. Tu pourrais essayer de convaincre Irina de rester ? (Il écrit quelque chose dans son carnet).

            NINA : Qu’est-ce que vous écrivez ?

            TRIGORINE : Rien, un petit sujet pour une nouvelle : au bord d’un lac vit une jeune fille, comme vous. Elle aime le lac, elle est heureuse et libre, comme une mouette. Mais par hasard survient un homme, il la voit et pour passer le temps, il la détruit, comme cette mouette.

            VOIX D’ARKADINA : Boris ! Où est-ce que tu es ?

            TRIGORINE : J’arrive !

            VOIX D’ARKADINA : Finalement on ne part pas aujourd’hui.

            TRANSITION : LETTRE SUR LE METIER DE MES REVES

            ACTE III : Matin. Salle à manger de Sorine. Une table. Des médicaments. Des valises. Petit déjeuner de Trigorine (une semaine plus tard).

            KONSTANTIN (JULIEN et Matéo), NINA (ELIETTE et Anouk), ARKADINA (AMINATA et Sarah), TRIGORINE (JEAN et Pierre), SORINE (TEDDY et Samuel), MACHA (EVA et Kenza)

             

            MACHA (debout) : Tout ça, je vous le raconte parce que vous êtes écrivain. Vous pouvez vous en servir. Je vous le dis franchement : s’il s’était blessé sérieusement, je n’aurais pas vécu une minute de plus. Et pourtant je suis courageuse. La preuve, j’ai pris une décision : cet amour-là, je vais me l’arracher du fond du coeur, je vais me l’arracher jusqu’aux racines.

            TRIGORINE (assis à table, petit-déjeune) : En faisant quoi ?

            MACHA : Je me marie. Avec l’instituteur.

            TRIGORINE : Je ne vois pas trop pourquoi.

            MACHA : Attendre et attendre, pendant des années, sans espoir… Dès que je serai mariée, j’aurai autre chose à faire que de penser à l’amour. Les nouveaux soucis étoufferont le passé. Ça fera du changement. On remet ça ? (elle remplit deux verres).

            TRIGORINE : ça ne va pas faire un peu trop ?

            MACHA : Mais non. Ne me regardez pas comme ça. Il y a plus de femmes qui boivent que vous ne pensez. Une minorité boit au grand jour, comme moi, et la majorité, en cachette. Oui. (Elle trinque). À la vôtre !. Vous êtes quelqu’un de bien, ça me fait de la peine de vous quitter. (Ils boivent).

            TRIGORINE : Moi non plus, je n’ai pas envie de partir.

            MACHA : Eh ben demandez-lui de rester.

            TRIGORINE : Non, maintenant elle ne restera plus. A cause de fils qui fait n’importe quoi. Un jour il essaie de se tuer, maintenant il veut me provoquer en duel. Et en quel honneur ? Il boude, il veut des formes nouvelles… mais il y a de la place pour tout le monde, les anciens et les modernes, je ne comprends pas pourquoi il est agressif comme ça.

            MACHA : Bon et puis la jalousie. Enfin ça ne me regarde pas. (Nina entre). Mon futur mari, c’est pas une lumière, mais il est gentil, et puis il m’aime. Je le plains. Enfin bon, je vous souhaite d’être heureux. Essayez de ne pas garder un mauvais souvenir de moi. (Elle lui serre la main). Je suis heureuse de vous avoir connu. Ça me ferait plaisir de recevoir vos livres, avec une dédicace surtout. N’oubliez pas. Mais pas une formule tout faite hein ? Vous pouvez écrire : « A Macha, qui vit dans ce monde nul ne sait pourquoi. » Adieu. (Elle sort).

            NINA (tend ses poings vers Trigorine) : Droite ou gauche ?

            TRIGORINE : Droite.

            NINA (soupirant) : Raté. Je voulais tirer au sort : être ou ne pas être actrice ? Si quelqu’un pouvait me donner des conseils.

            TRIGORINE : Là-dessus, impossible de donner des conseils.

            NINA : Nous nous quittons et… nous n’allons plus nous revoir je pense. J’ai un petit cadeau d’adieu pour vous, pour que vous gardiez un souvenir de moi : c’est un pendentif, j’ai fait graver vos initiales… et de l’autre côté le titre d’un de vos livres : Les jours et les nutis.

            TRIGORINE : C’est gentil, c’est une idée vraiment charmante. Merci.

            NINA : Souvenez-vous de moi de temps en temps.

            TRIGORINE : Je me souviendrai. Je me souviendrai de vous dans la robe que vous portiez il y a une semaine, le jour de la mouette, sur le banc, vous vous souvenez ?

            NINA (pensive) : Oui, la mouette…

            ARKADINA : Boris ! Boris !

            NINA : J’y vais.

            ARKADINA (entre avec Sorine) : Qui est-ce qui vient de sortir ? Nina ? Pardon, je dérange… J’ai fini les bagages je crois. (Elle s’assied). Je n’en peux plus.

            TRIGORINE (lit le pendentif) : Les jours et les nuits, page 121, lignes 11 et 12.

            SORINE : Les cannes à pêche aussi tu les emportes ?

            TRIGORINE : Ah bah oui, surtout les cannes à pêche. On a mes livres, ici, dans cette maison ?

            SORINE : Oui, dans le bureau, dans l’armoire du coin. (Trigorine sort en répétant le numéro de la page).

            ARKADINA : Ne viens pas avec nous à la gare, tu devrais te reposer, tu es fatigué.

            SORINE : Non, il faut que je sorte de cette vie de cloporte, sans ça je vais rester à moisir ici comme un vieux fume-cigare. Je vais partir en même temps que vous.

            ARKADINA : Je voudrais que tu veilles sur Konstantin quand je serai partie. Je ne sais toujours pas vraiment pourquoi il a voulu se brûler la cervelle. Si c’est la jalousie, plus vite j’emmènerai Boris, mieux ça vaudra.

            SORINE : J’ai un peu la tête qui tourne. (Il se tient à la table). Je ne me sens pas très bien.

            ARKADINA (le soutenant) : Piotr, Piotr ! Au secours ! Au secours ! Quelqu’un ! On a besoin d’aide ! (Entre Konstantin, la tête bandée). Il se sent mal.

            SORINE : Non c’est rien, c’est déjà passé.

            KONSTANTIN : Ne t’inquiète pas, ce n’est pas grave, ça lui arrive souvent maintenant. Mon oncle, il faut que tu t’allonges un peu.

            SORINE : Oui, mais je vous préviens, je viens quand même en ville avec vous.

            KONSTANTIN : C’est ça. Maman, tu peux me changer mon pansement ? Tu fais ça très bien.

            ARKADINA (prends une compresse) : Assieds-toi. Avec ton turban, on se demande de quelle nationalité tu es. C’est presque entièrement cicatrisé. Bon, tu ne vas pas profiter de mon absence pour refaire des bêtises hein ?

            KONSTANTIN : Mais non. C’était un moment de folie, je ne sais pas ce qui m’a pris. Ça ne recommencera plus. Tu fais ça bien. Ça me rappelle la fois où tu t’es occupée d’une voisine qui s’était battue. J’étais tout petit, tu allais tout le temps la voir pour la soigner. Tu lavais même ses enfants. Tu te souviens ?

            ARKADINA : Non.

            KONSTANTIN : Tu sais j’ai l’impression, là depuis quelques jours, que je t’aime comme avant, comme quand j’étais tout petit, avec la même tendresse. A part toi maintenant, je n’ai plus personne. Je ne comprends pas pourquoi ce type est venu se mettre entre nous deux.

            ARKADINA : Tu ne l’aimes pas, mais c’est parce que tu ne le comprends pas. C’est quelqu’un de très bien.

            KONSTANTIN : Tu parles, c’est un lâche, je veux me battre avec lui et lui, il a tellement peur qu’il s’enfuit.

            ARKADINA : Mais c’est moi qui lui ai demandé de partir, qu’est-ce que tu crois. Ecoute Konstantin, je peux comprendre que ça soit dur à accepter pour toi, mais je suis libre et je vis avec qui je veux.

            KONSTANTIN : Eh ben moi aussi je suis libre, je suis libre de penser ce que je veux de lui, surtout quand je le vois en train de crâner avec Nina, de lui faire croire qu’il est un génie alors que ses romans sont nuls.

            ARKADINA : ça c’est de la jalousie. Les gens prétentieux qui n’ont pas de talent, tout ce qui leur reste, c’est de critiquer les vrais talents. C’est lamentable.

            KONSTANTIN : Les vrais talents ! Les vrais talents ! Ça c’est la meilleure. Mais moi j’ai plus de talent que vous tous réunis. (Il arrache son bandage). Vous tous, là, qui occupez le devant de la scène, qui repoussez tout ce que vous ne comprenez pas ! Mais moi je ne vous reconnais pas, je ne vous reconnais pas, ni toi, ni lui !

            ARKADINA : Décadent !

            KONSTANTIN : Retournes-y, à ton cher théâtre, à tes pièces minables.

            ARKADINA : Mais toi, même un vaudeville minable tu n’es pas capable de l’écrire. Parasite !

            KONSTANTIN : Ringarde ! (il s’assied et pleure).

            ARKADINA : Miteux ! Nullité ! (Elle s’approche de lui, pleure à son tour). Ne pleure pas. Je ne veux pas que tu pleures. Mon petit enfant, pardon. Pardon. Pardonne à ta mère.

            KONSTANTIN : Si tu savais, j’ai tout perdu. Elle ne m’aime pas, ça y est. Je ne peux plus écrire.

            ARKADINA : Ne t’inquiète pas, tout va s’arranger quand on ne sera plus là. Elle va se remettre à t’aime. Ça va aller.

            KONSTANTIN : Oui. Ça va aller. Mais je ne veux pas le revoir, je ne veux pas lui dire au revoir.  C’est au-dessus de mes forces (Entre Trigorine). J’y vais. (Il ramasse son bandage et sort).

            TRIGORINE : page 121… lignes 11 et 12, voilà (il lit) : « Si un jour tu as besoin de ma vie, viens et prends-là ».

            ARKADINA : Tes valises sont prêtes j’espère ?

            TRIGORINE : Oui oui. Si un jour tu as besoin de ma vie, viens et prends-la. Restons encore un jour! Restons.

            ARKADINA : Mon chéri, je sais ce qui te retient ici. Mais domine-toi. Sois lucide.

            TRIGORINE : Toi aussi, sois lucide, je t’en supplie. Sois une vraie amie, laisse-moi ma liberté.

            ARKADINA : C’est aussi sérieux que ça ?

            TRIGORINE : Je te parle et c’est comme si je dormais et que je la voyais en rêve.

            ARKADINA : Tu ne peux pas me parler comme ça, Boris. Si tu me quittes, même pour une heure, je ne le supporterai pas, je deviendrai folle. Il n’y a que moi qui t’apprécie vraiment, il n’y a que moi qui te dise la vérité. Tu viens ? Hein ? Tu ne me quitteras pas ?

            TRIGORINE : Et voilà : je n’ai aucune volonté propre. Je n’ai jamais eu de volonté propre. Morne, lâche, toujours soumis. Ça peut plaire à une femme ça ? Allez emmène -moi, mais il ne faut pas me quitter d’un pouce. (Ils sortent. Trigorine revient seul en disant) J’ai oublié ma canne !

            NINA (cachée, se montre) : Boris !

            TRIGORINE : C’est toi ? Nous allons partir…

            NINA : J’ai pris ma décision, une fois pour toutes, je monte sur scène. Demain je ne serai plus ici, je quitte mes parents, j’abandonne tout, je commence une nouvelle vie. Je pars comme vous… à Moscou. Nous nous verrons là-bas ?

             

            TRANSITION : POURQUOI JE NE FERAI PAS CE METIER / ENQUÊTE SOCIOLOGIQUE SUR LE CHOIX DES CARRIÈRES ARTISTIQUES

             

            ACTE IV. Deux années plus tard. Soir. Vent, pluie. Salon de Sorine transformé en bureau pour Konstantin. Des livres. Pénombre. Une lampe.

            KONSTANTIN (ORLANDO et Oleg), NINA (ELENI et Eliette), ARKADINA (EMMA et Elena), TRIGORINE (les 3), SORINE (SAMUEL et Teddy), MACHA (CHARLOTTE et Eva)

             

            SORINE : Je te plains ma petite Macha.

            MACHA : Il ne manquait plus que ça.

            SORINE : Oui je te plains. Je vois tout tu sais, je comprends tout.

            MACHA : N’importe quoi. L’amour désespéré, ça n’est que dans les romans. Du vent. Evidemment il ne faut pas se laisser aller, il ne faut pas rester toujours à attendre  quelque chose. Si l’amour a pris dans le coeur, il faut l’arracher. Ils ont promis de muter mon mari dans une autre académie. Dès qu’on aura déménagé, j’oublie tout. J’arrache tout de mon coeur, jusqu’aux racines. Tu comprends ?

            SORINE : Ben oui je comprends.

            MACHA : L’essentiel, c’est de ne plus l’avoir devant les yeux. Pourvu que mon mari obtienne sa mutation, et là, dans un mois, je l’aurai oublié. C’est du vent tout ça.

            Konstantin entre en portant un oreiller, un drap et une couverture, il ne dit rien.

            MACHA (à Konstantin) : Qu’est-ce que tu fais Konstantin ?

            SORINE : Il fait ça pour moi, pour que je me repose au rez-de-chaussée, ça me fatigue trop les escaliers.

            MACHA : Mais c’est son bureau maintenant, comment est-ce qu’il va faire pour travailler?

            SORINE : Oh mais moi tu sais, je ronfle sans faire de bruit. Tu ne me crois pas? Où est ma soeur ?

            MACHA : Elle est partie à la gare accueillir Trigorine. Elle arrive.

            SORINE : Si elle a pris la peine de venir, c’est que je suis plus malade que je ne le croyais.

            MACHA : Mais non, elle a envie de vous voir, et puis de respirer l’air de la campagne.

            SORINE : Tu sais que j’ai un sujet de nouvelle pour Konstantin. Le titre : » L’homme qui a voulu ». Quand j’étais jeune, j’ai voulu devenir un homme de plume, ça ne s’est pas fait. J’ai voulu parler avec distinction, et j’ai parlé comme un cochon, j’ai voulu me marier et je ne me suis pas marié, j’ai toujours voulu vivre en ville, et voilà, je finis ma vie à la campagne.

            MACHA : On empêche Konstantin de travailler.

            KONSTANTIN : Non, ça ne fait rien.

            SORINE : Mon meilleur souvenir, c’est la ville de Gênes.

            MACHA : Pourquoi Gênes ?

            SORINE : Il y a plein de monde dans les rues, le soir, on avance dans la foule, on se mélange à tous ces gens et on commence à croire que c’est vrai, qu’il peut y avoir une âme universelle, un peu comme ce que décrivait Nina dans ta pièce, Konstantin. Qu’est-ce qu’elle est devenue, cette petite d’ailleurs ? Tu le sais ?

            KONSTANTIN : Elle va bien, je suppose.

            SORINE : On m’a dit qu’elle a mené une vie un peu… spéciale. C’est vrai ?

            KONSTANTIN : (silence). Elle s’est enfuie de chez elle et elle a vécu avec Trigorine.

            SORINE : Oui ça je le savais.

            KONSTANTIN : Elle a eu un enfant. L’enfant est mort. Trigorine a cessé de l’aimer et il est revenu à ses anciennes amours, comme on pouvait s’y attendre. Enfin bref, pour ce que j’en sais, la vie personnelle de Nina a été un échec complet.

            SORINE : Et la scène ?

            KONSTANTIN : Encore pire, j’ai l’impression. Elle a fait ses débuts près de Moscou dans un petit théâtre puis elle est partie en province. Elle essayait toujours des grands rôles mais elle jouait sans finesse, sans goût. Je l’ai vue jouer plusieurs fois. Elle avait des moments parfois, elle pouvait avoir un cri, jouer une mort avec talent, mais ça n’était que des moments.

            SORINE : Donc, elle en a quand même, du talent ?

            KONSTANTIN : C’est difficile à comprendre. Maintenant elle est ici.

            MACHA : Ici ?

            KONSTANTIN : En ville, dans une auberge, elle est là depuis plusieurs jours. J’ai voulu la voir mais elle ne reçoit personne.

            MACHA : Elle va sûrement venir nous voir ici.

            KONSTANTIN : Non, elle ne viendra pas.

            SORINE : Elle était charmante, cette jeune fille. (On entend des rires, des conversations).

            MACHA : Ils arrivent de la gare, je crois.

            KONSTANTIN : Oui, j’entends maman.

             

            (Entrent Arkadina et Trigorine).

            ARKADINA : Bonjour mes chéris.

            TRIGORINE : Bonjour à tous, bonjour Piotr. Alors comme ça vous êtes encore malade ? Qu’est-ce qui vous arrive ? Bonjour Macha.

            MACHA : Vous m’avez reconnue ?

            TRIGORINE : Alors, mariée ?

            MACHA : Depuis longtemps.

            TRIGORINE : Heureuse ?

            TRIGORINE : Konstantin, Irina m’a dit que tu avais oublié le passé, et que tu n’étais plus fâché. C’est vrai ? (Konstantin lui tend la main).

            ARKADINA : Tiens, Boris a apporté une revue avec ta dernière nouvelle.

            KONSTANTIN : Merci, c’est vraiment gentil de votre part.

            TRIGORINE : Vos admirateurs vous saluent. À Moscou, tout le monde se pose des questions à votre sujet: quel âge a-t-il ? Est-ce qu’il est brun ? Est-ce qu’il est blond ? Avec votre pseudonyme, personne ne sait qui vous êtes.

            KONSTANTIN : Vous pensez rester longtemps ?

            TRIGORINE : Non je repars demain, mais avant je veux revoir l’endroit du jardin où vous avez joué votre pièce. J’ai envie d’écrire quelque chose à partir de ça.

            ARKADINA : Bon, et ben moi je m’ennuie déjà ! Qui veut bien faire un jeu de société ? En automne ici, on joue au rami. On y jouait déjà quand on était enfants. Vous ne voulez pas qu’on fasse une partie tous ensemble avant le dîner ? C’est un jeu vraiment ennuyeux, mais une fois qu’on s’est habitués, ça va. (Elle commence à distribuer les cartes). Tu joues Konstantin ?

            KONSTANTIN : Non, pas maintenant, je vais faire un petit tour.

            (Tous commencent à jouer)

            ARKADINA : Si vous saviez l’accueil qu’on m’a fait à Kharkov ! C’était incroyable !

            MACHA : 10 !

            ARKADINA : Les étudiants m’ont fait un triomphe. Et des fleurs, des fleurs, partout.

            TRIGORINE : 12!

            MACHA : Encore ?

            ARKADINA : J’avais un costume merveilleux. On dira ce qu’on voudra mais pour ce qui est de s’habiller, je m’y connais.

            SORINE : Irina, tu sais je m’inquiète pour Konstantin, je sens qu’il ne va pas bien.

            TRIGORINE : Il faut dire qu’ils écrit de drôles de textes quand même, jamais un seul personnage vivant…

            MACHA : Onze !

            SORINE : Moi je crois en Konstantin. Il y a quelque chose dans ses textes. Il pense par images, moi ça me parle très fort. Est-ce que tu es contente au moins que ton fils soit écrivain ?

            ARKADINA : Ecoute, en fait je ne l’ai toujours pas lu. J’ai pas eu le temps…

            MACHA : Treize !

            (Konstantin entre sans bruit et se place à sa table de travail).

            TRIGORINE : 28 ! C’est pour moi !

            ARKADINA : Il a toujours de la chance celui-là.

            MACHA : Bravo !

            ARKADINA : Bon, on arrête, c’est l’heure de manger, on continuera après le dîner. Vous venez ? Konstantin, laisse tes textes, viens avec nous.

            KONSTANTIN : Non, merci. Je n’ai pas faim. Allez-y sans moi.

            SORINE : Moi aussi, je viendrai plus tard, je suis fatigué, je vais me reposer un peu. (Il s’allonge).

            ARKADINA : Bon, comme vous voudrez. (Ils sortent).

             

            KONSTANTIN (à sa table de travail, s’apprête à écrire, parcourt ce qu’il a déjà écrit) : Je parlais tout le temps de formes nouvelles, et maintenant, je sens que je tombe dans une sorte de routine. (Il lit) : « L’affiche sur la palissade clamait… Un pâle visage, encadré de cheveux bruns… ». Clamait. Encadré. C’est mauvais. (Il biffe. Silence). Le problème, ça n’est pas que les formes soient anciennes ou nouvelles, mais qu’on écrive sans se soucier d’aucune forme, qu’on écrive parce que ça sort du fond de l’âme. (Quelqu’un frappe à la fenêtre). Il y a quelqu’un ? Il y a quelqu’un ? (Nina entre). J’en étais sûr, je savais que tu allais venir.

            NINA : Tu es seul ? Il y a quelqu’un ici.

            KONSTANTIN : C’est mon oncle, mais il dort.

            NINA : Il faut chaud ici, il fait bon. C’était un salon avant non ? J’ai beaucoup changé ?

            KONSTANTIN : oui. Tu as maigri. Et tes yeux sont plus grands. Ça me fait un peu étrange de te voir. Pourquoi tu n’es pas venue avant ?

            NINA : Je suis venue plusieurs fois mais je n’ai pas osé entrer. Je peux m’assoir ? Il fait bon ici, on est bien. Tu entends le vent ? Je suis une mouette… Non, ce n’est pas ça. (Elle se passe la main sur le front) De quoi est-ce que je parlais ? (elle pleure).

            KONSTANTIN : Nina ?

            NINA : Ce n’est rien. Ça me soulage. Ça me fait du bien. Alors tu es devenu écrivain… Tu es écrivain, et moi je suis actrice. On est pris dans le grand tourbillon. Je me souviens de comment j’étais quand j’étais enfant. J’étais joyeuse, je rêvais de gloire. Et maintenant ? Demain je prends le train en troisième classe pour jouer devant des marchands cultivés. Elle est grossière la vie. (Montrant Sorine). Il va mal ?

            KONSTANTIN : Oui. (Silence). Nina je t’ai détestée, tu sais. Mais je n’arrive pas à ne plus t’aimer. Depuis que je t’ai perdue et que j’ai commencé à publier, la vie m’est devenue insupportable. Je suis malheureux.

            NINA : Mais pourquoi tu dis ça ?

            KONSTANTIN : Ce que j’écris, c’est toujours sec et noir. Je voudrais que tu restes.

            NINA (met son manteau) : Je dois partir. Donne-moi de l’eau. (Il lui donne à boire).

            KONSTANTIN : Où vas-tu aller maintenant ?

            NINA : En ville. (Elle écoute). Irina est ici ?

            KONSTANTIN : oui, elle est venue pour mon oncle qui ne va pas bien.

            NINA : Je suis si fatiguée. Je voudrais me reposer. Je suis une mouette… ce n’est pas ça. Je suis une actrice. Eh oui ! (Elle écoute les bruits de la salle d’à côté) J’entends la voix de Boris. Lui aussi, il est là. Il ne croyait pas au théâtre, il se moquait toujours de mes rêves. Alors moi aussi j’ai perdu la foi, toute ma force est retombée. Je suis devenue mesquine, je jouais mal. Je ne savais pas quoi faire de mes mains, je ne savais pas me tenir sur scène, je ne maîtrisais pas ma voix. Tu ne peux pas comprendre ce que c’est, de sentir qu’on joue si mal. Je suis une mouette. Non, ce n’est pas ça. Tu te souviens, que tu avais tiré sur une mouette ? Survient un homme, il la voit, et pour passer le temps, il la détruit. Ce n’est pas ça. (Elle se passe la main sur le front). De quoi est-ce que je parlais ? Oui, je parle  de la scène. Tu sais, je suis déjà une véritable actrice, je joue avec bonheur, avec exaltation. Et maintenant, depuis que je suis ici, je réfléchis, et je sens que quelque chose en moi grandit. Konstantin, maintenant je sais que dans notre partie (parce que c’est la même chose, jouer et écrire), dans notre partie ce qui compte ce n’est pas la gloire, c’est la patience, la longue patience. J’ai la foi maintenant, et j’ai moins mal, et quand je pense à ma vocation, je n’ai plus peur de la vie.

            KONSTANTIN: Toi tu as trouvé ta voie, tu sais où tu vas, mais moi je ne sais pas ce que c’est, ma vocation.

            NINA : Chut, j’y vais. Adieu. Quand je serai devenue une grande actrice, tu viendras me voir un jour. D’accord ? J’y vais, je suis fatiguée. C’était bien avant, tu te souviens ? (Elle jette sur sa tête un drap qu’elle a pris sur le lit et elle récite) : « Les hommes, les lions, les aigles et les coqs de bruyère, les cerfs aux vastes bois, les oies, les araignées, les poissons muets qui vivent dans l’eau, les étoiles de mer, en un mot, toutes les vies, toutes les vies, toutes les vies, se sont éteintes. La terre ne porte plus un seul être vivant. Le froid, le froid, le froid. Le vide, le vide, le vide. La peur, la peur, la peur.  (Tandis qu’elle récite, Sorine se réveille et se met debout. Elle rejette le drap, serre dans ses bras Konstantin puis Sorine, et part).

            KONSTANTIN : Il ne faut pas dire à maman qu’elle est venue.

            Pendant deux minutes, il déchire tous ses manuscrits et les jette sous la table puis sort. Toute la compagnie revient après le repas, très animée, pour reprendre le jeu. Tout à coup, un coup de feu. Tout le monde se fige.

             

            FIN : SCENE MUETTE SUR LES MÉTIERS RÊVÉS

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