Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 24/10/2017
      • LA PLACE DU PUBLIC : La Mouette (Tchekhov/Thibault Perrenoud/Théâtre de la Bastille)

          • La Mouette, de Tchekhov

            Mise en scène de Thibaud Perrenoud, au Théâtre de la Bastille

             

                            Lorsqu’il entre franchit les portes de la salle, le public se voit obligé de traverser le plateau pour rejoindre sa place. Le Théâtre de la Bastille est impossible à reconnaître, on croirait dans une salle de conférence ou de réunion: quatre ensembles de gradins disposés en carré, laissant au centre un grand espace vide et nu. C’est dans cet espace scénique, qu’on verra par la suite s’élargir, que prendra place la pièce de Tchekhov. La Mouette, mis en scène par Thibaud Perrenoud, raconte un drame familial et social, au cours duquel les relations filiales et amoureuses sont bouleversées. Constant, jeune dramaturge, met en scène Nina, dont il est amoureux, dans des compositions avant-gardistes, fortement dépréciées de sa mère, Irène, qui est quant à elle une actrice de renommée. Dans cette maison de campagne, où chacun semble avoir un avis bien défini sur la littérature et le théâtre, les débats sont très houleux. De plus, les amours s’entremêlent, à cause de la présence de Boris Trigorine, amant d’Irène, dont va tomber amoureuse Nina. Le public a un regard particulier sur la pièce, provoqué par la disposition quadrifrontale et les choix de mise en scène: quelle relation cette dernière établit-elle avec le public?

             

             

            LE PUBLIC INTEGRE A LA PIECE...

            Un public provoqué

            La disposition de la salle oblige le public à être attentif. En effet, l’éclairage est le même que ce soit sur le plateau ou dans les gradins, par conséquent chaque geste du public est visible. Le disposition quadrifrontale permet aux spectateurs de se voir, et par la même occasion les soumet au regard de ceux qui leur font face. Lorsque nous voyons la scène en train de se dérouler, nous voyons aussi une partie du public: elle fait partie du visuel, du spectacle. Lorsque Constant apporte la mouette qu’il a tuée sur scène, il la pose quasiment sur les pieds du public, qui se recouvrent de plumes. Cet acte marque, car il nous met directement en contact avec une mouette concrète, un cadavre en peluche mais un cadavre bien réel pour les personnages, qui l’est donc aussi pour nous. 

            Des interpellations fréquentes

            Plusieurs fois, le public est invité à participer, à donner son avis. L’impression d’appartenance à la société des personnages, déjà initié par le fait que nous soyons assis au même niveau qu’eux, est renforcé lorsque Constant nous enjoint de nous tenir les mains au début de sa pièce, puis de psalmodier les paroles qu’il nous livre. Cela crée une gêne mais aussi un effet comique. Par la suite, énervé, il nous demandera de partir avec insistance. Notre rôle d’amis de la famille est encore confirmé lorsque le docteur nous demande si nous avons aimé la pièce, puis quand Irène fait ses adieux en nous embrassant et en s’adressant à nous. Plusieurs fois, des objets sont confiés aux spectateurs du premier rang par les personnages: le quatrième mur est brisé, nous sommes convaincus d’appartenir à la pièce par le rôle de figurants que nous y jouons. Enfin, les comédiens improvisent en fonction de ce qu’ils voient: Trigorine, inquiet de ne pas être aimé, évoque « le garçon à la capuche rouge » et « le garçon qui garde son manteau sur les genoux pour montrer qu’il ne m’aime pas », périphrases qui décrivent précisément deux jeunes hommes du public.

            Les actions secondaires

            L’impression que le public, s’il n’appartient pas à la pièce, appartient du moins au décor, est renforcée lorsque les comédiens s’approchent de nous pour effectuer des actions secondaires. L’un des personnages, en maillot de bain, se place dans une tranchée latérale pour prendre sa douche au moyen d’un tuyau d’arrosage. L’instituteur, de l’autre côté, en plein milieu des gradins, fait cuire des saucisses. On peut ici questionner la sollicitation d’un troisième sens: après la vue et l’ouïe, l’odorat aurait-il une fonction à remplir dans notre expérience de spectateur? La proximité de ces actions peu importantes, intimes a pour effet de nous impliquer plus fortement.

             

            ...MAIS PARFOIS AUSSI EXCLU DE L'ACTION

            Le hors-champ

            Si l’espace de jeu s’étend hors du carré central jusques aux allées, il les dépasse aussi en s’appropriant les coulisses. Parfois, il s’agit de simples répliques, d’interpellations entre personnages. D’autres fois, des scènes entières ont lieu hors-champs. On pense notamment à la scène du loto, durant laquelle les adultes rient, s’amusent tandis que Treplev sombre dans la dépression, seul sur une scène mal éclairée. Le contraste est alors frappant: le spectateur, alors omniscient, a accès aux deux atmosphères, et perçoit lai sentiment de solitude et d’exclusion du personnage resté sur le plateau. L’action finale, le suicide de Constant, aura lui aussi lieu hors-champs, laissant à l’imagination du spectateur l’occasion de se développer, de se tromper, jusqu’à ce que le docteur confirme notre première intuition.

            Des personnages invisibles?

            Certaines actions des personnages semblent être réalisées dans une totale intimité, et pourtant le public est présent. C’est le cas lorsque Constant prépare sa pièce. Il veut que tout soit parfait avant que ses spectateurs arrivent, pour pouvoir les impressionner, or nous sommes déjà dans la salle, et donc déjà au bord du lac qui lui sert de décor. On a donc l’impression d’être privilégiés, d’avoir accès aux coulisses du spectacle dans le spectacle, et la complicité avec Treplev est renforcée. Plus tard, lorsqu’il s’isolera dans le salon devenu son bureau avec sa radio qui diffuse de la musique macabre, nous serons toujours là pour le voir. Lui ne semble pas s’apercevoir de notre présence, et nous avons encore une fois accès à son intimité, ce qui nous rapproche de lui. 

            Un accès à l’intimité des relation

            De nombreux duos de personnages s’affrontent ou se rapprochent au centre de la scène. Dans ces moments, le public est présent et pourtant ne participe pas, se fait observateur silencieux de l’évolution des rapports. Nina et Trigorine ont une longue conversation, seuls, au cours de laquelle ils se rapprochent progressivement, jusqu’à finir collés l’un contre l’autre. Nous, qui représentions des amis de la famille précédemment, assistons à cette scène d’intimité de couple qui nous remet à notre place de spectateurs, et qui rétablit le quatrième mur. Il en est de même lors de la dispute entre Irène et Boris, puis entre Irène et son fils Constant.

             

             

            UN DIALOGUE ENTRE METTEUR EN SCENE ET SPECTATEURS 

            La mouette

            La pièce de Tchekhov repose sur le symbole de la mouette. Ici, Perrenoud a choisi de la représenter de manière réaliste, s’il avait pu apporter un réel cadavre sur scène il l’aurait certainement fait, mais il a du se contenter d’une sorte de peluche garnie de plumes. Elle est d’abord posée aux pieds du public, provoquant une réaction de dégoût, preuve qu’elle est crédible, puis exposée sur une étagère à la vue de tous, comme un trophée. L’image renvoyée est forte: dès le début de la pièce, le caractère funeste est annoncé. On fera progressivement le lien entre cette mouette abattue et Nina, abîmée voire détruite par son amour pour Trigorine. L’association d’idées se fait sous la direction du metteur en scène, qui a su donner l’importance nécessaire à l’objet matériel pour nous permettre d’en tirer un concept, celui de fin, celui de mort.

            La terre

            La mise en scène reste dans ce registre du concret avec l’omniprésence de la terre sur le plateau. Constant verse deux ou trois sacs de terreaux pour constituer son décor, sous lequel se cachera Nina, puis qui sera déplacée pendant sa pièce. Ensuite, elle représente les berges du lac sur lesquelles Irène et ses amis vont bronzer, et elle est ramenée au centre par Constant pour former un rectangle au centre du plateau. Durant ces manipulations, Treplev se comporte comme un régisseur, on est même confus au début car on ne sait pas s’il est personnage ou non. La terre est représentative de sa mort, annoncée dès ses premiers mots sur scène. À la fin, il prépare lui-même son propre lit de mort.

             

            Les feuilles de Constant

            À la fin de la pièce, Treplev, excédé, envoie voler son manuscrit, qui se décompose et atterrit sur le public. Ce geste de rage, fot, violent, touche directement les spectateurs puisqu’ils sont physiquement atteints. C’est la dernière chose que va faire Constant avant de se tuer: il tue son oeuvre. Cela montre le dégoût qu’il éprouve pour son succès, le mécontentement qu’il a de lui-même, sa mauvaise estime de soi. Lorsque, par curiosité, on regarde les feuilles, on s’aperçoit qu’elles contiennent un texte écrit en russe. Serait-ce un écrit de Tchekhov? Constant serait-il représentatif de son créateur?

             

             

                            La scénographie crée donc un lien particulier avec le public. Ce dernier se retrouve parfois impliqué dans l’action, incapable d’y échapper et donc obligé de consacrer plus d’attention à la pièce, ce qui lui permet ensuite d’être plus sensibles aux scènes auxquelles il ne participe pas, au cours desquelles les liens entre les personnages se nouent et se dénouent. Les messages adressés aux spectateurs peuvent parfois être implicites, et le metteur en scène fait alors confiance à la sensibilité et à la capacité de son public à établir des liens entre les éléments scénographiques et les idées qu’ils véhiculent. J’ai apprécié ce spectacle, car j’ai été réceptive à la tension psychologique qui s’en dégage, et j’ai pu me reconnaître dans certaines situations.

             

            Compte rendu de mise en scène proposé par Lou VARIGNY JUDDE

          • MOUETTE 2.jpg