Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 18/03/2014
      • LE CANARD SAUVAGE (Ibsen/Braunschweig) : un espace vivant

          • Par Sophie Vacant et Romaric Bertrand

            UN ESPACE MOUVANT

            Au tout début de la pièce, il y a sur le devant du plateau un grand mur blanc qui prend toute la scène avec une petite porte blanche. Il y est projeté une vidéo. Ce mur disparaît ensuite et laisse place à une étrange pièce qui constitue le salon/bureau/salle-à-manger de chez Hjalmar. Cette pièce fait penser, par sa couleur brun clair à l'intérieur d'une boîte en carton. Son mobilier, simple et épuré, évoque la marque Ikéa. Cette pièce, assez vide montre bien la pauvreté du ménage.

            On comprend peu après l'arrivée de Gregers dans ce foyer, que le grand mur du fond est en réalité constitué de deux gigantesques portes coulissantes. Une fois ouvertes, celles-ci donnent sur une minuscule forêt, constituée de grands conifères. Il y a également des animaux qu'on ne voit pas: des lapins, des pigeons, et un canard sauvage. Cette forêt semble imposante malgré sa petite taille, or selon Gina ce ne sont rien de plus que "de vieux sapins de noël récupérés". Pour le spectateur, cette forêt semble pourtant réelle, tout comme pour le grand-père, peut-être nous est-elle présentée à travers les yeux de cet ancien chasseur. En effet, celui-ci n'est dans son élément que dans cette pièce. Fait pour le grand air, le vieillard s'accroche à cette illusion pour se donner une raison d'exister, oublier son enfermement, c'est son "mensonge vital". Il rappelle ce canard sauvage, lui aussi enfermé dans cette petite pièce, il n'est pas à sa place et est confronté à une perpétuelle réalité: il n'est plus libre et, blessé à l'aile, il ne le sera plus jamais.

            On a déja pu voir que le décor est mobile par ces énormes portes coulissantes mais le spectateur n'est pas au bout de ses surprises: c'est toute la pièce qui va ensuite se déplacer. En effet, lorsque Hjalmar découvre qu'il n'est pas le père biologique d'Hedvig et que la vérité éclate, le plateau se met à bouger. Très lentement, imperceptiblement, il se penche vers les spectateurs, puis s'arrête lorsque la tension est maximale. On sent comme un danger, le plateau est complètement penché et on a l'impression que le mobilier va glisser d'une minute à l'autre. Les acteurs y évoluent avec peine, ils marchent, grimpent presque à quatre pattes pour se déplacer à travers cette pièce. Juste après le suicide de l'adolescente, le décor redescend, toujours aussi lentement, comme si la tension s'était apaisée, comme si la mort de cette fille dont l'existence reposait sur un mensonge était suivie d'une résignation, d'une acceptation de la vérité, comme si, finalement, cette mort était nécessaire à la quête d'idéal de Gregers. (Sophie Vacant)

             

            Cette pièce soulève la même question de société que dans Le Misanthrope de Molière, faut-il toujours dire la vérité ? Ici Greggers se justifie par sa quête de l'idéal. Il tient à réparer tout le désordre que son père a fait et restituer la vérité dans cette famille, il lui en veut beaucoup pour des histoires passées à propos de sa mère.

            En allant chercher loin, on pourrait aller jusqu'à dire que cette famille rentre dans les critères du diagnostic d'un complexe d'œdipe. On sait que Greggers était très proche de sa mère et qu'il agit farouchement à l'inverse de son père, mais ce serait analyser sur des suppositions bancales.

            Ce canard sauvage nous ressemble par certains aspects. Il a quitté son habitat naturel pour s'installer dans un lieu artificiel où il n'a plus de liberté mais possède un certain confort. Le paradoxe réside dans le fait que c'est un canard sauvage domestiqué. Malgré son origine sauvage, il s'adapte à un milieu complètement différent où il n'a plus d'habitat naturel (la mare). Peut-être que sa passivité provient du fait qu'il a frôlé la mort antérieurement (les canards sauvages une fois blessés préfèrent se suicider en s'accrochant aux algues du fond de la mare avec leur bec plutôt que de se laisser dévorer ou attraper). La vie n'a plus de sens pour ce canard sauvage qui a perdu ses repères, comme Hjalmar.

            Dans l'ensemble, j'ai aimé cette pièce car l'intrigue était forte mais je regrette qu'il y ait eu des moments de flottement ou la tension est relâchée. Le contexte de la pièce m'a fait penser a Festen, une histoire de famille liées à des fautes du père qui implique des pressions psychologiques sur les enfants. (Romaric Bertrand)

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