Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 28/12/2017
      • LES TROIS SOEURS : Acte I (distribution)

          • Anton TCHEKHOV : Les Trois Sœurs (1901) traduction André Markowicz

             

            OLGA : Tania, Hindou, Capucine, Lorraine

            MACHA : Allyssia, Louise, Léa, Eloise  + KOULYGUINE : Ernesto + Alexandre VERCHININE : Malo

            IRINA : Léah, Anouk ; Lucy, Camille, Eloise, Marion  + Nicolas TOUZENBACH : Jules

            NATACHA : Alice, Jade   +   Andréi PROZOROV : Aurelien

            Ivan TCHEBOUTYKINE : Vassilis

             

            ACTE I : L’ANNIVERSAIRE D’IRINA (mois de mai, midi)

             

            1/FIN DU DEUIL, NOUVEAUX ESPOIRS

            OLGA : Tania et Capucine ; IRINA : Léah et Camille ; MACHA

            OLGA : Papa est mort il y a juste un an, un an aujourd’hui même, le 5 mai, le jour de ton anniversaire, Irina. C’était il y a un an et ça semble si déjà si loin… Aujourd’hui, tout est si léger, si doux avec ce soleil… Tu as déjà mis ta robe blanche ? ça te va bien, tu es magnifique ! Je me souviens du cimetière. Il n’y avait pas beaucoup de monde, c’est bizarre pour un général quand même ?

            IRINA : Stop les souvenirs ! Olga, fais un effort : c’est mon anniversaire, pense à la journée d’aujourd’hui, ça va être joyeux !

            OLGA : Tu as raison, il fait doux, on peut laisser les fenêtres grandes ouvertes. Je me souviens du jour où on a quitté Moscou pour venir ici, c’était il y a onze ans. Je n’ai absolument rien oublié.

            IRINA : Olga, c’est ma journée…

            OLGA : Oui, mais tu sais, quand je me suis réveillée ce matin, j’ai vu le printemps, et j’ai eu tellement envie de retourner à Moscou !

            TCHEBOUTYKINE : Compte là-dessus ! / TOUZENBACH : N’importe quoi.

            Macha, songeuse, penchée sur son livre, siffle doucement une chanson.

            OLGA : Ne siffle pas, Macha ! Ecoute, je suis au lycée tous les jours, et après ça je donne des leçons, jusqu’au soir, j’ai tout le temps mal à la tête. Il n’y a qu’une seule chose qui me fait tenir…

            IRINA : Partir à Moscou. Vendre la maison, en finir avec tout ici, et hop ! à Moscou…

            OLGA : Oui ! Vite, à Moscou. (Tcheboutykine et Touzenbach rient.)

            IRINA : Notre frère, sans doute, il sera professeur d’université ; de toute façon il ne restera pas vivre ici. Le seul obstacle, c’est la pauvre Macha.

            OLGA : Macha viendra chaque année passer tout l’été à Moscou.

            Macha sifflote doucement sa chanson.

            IRINA regardant par la fenêtre : Qu’est-ce qu’il fait beau aujourd’hui ! Ce matin, en réalisant que c’était mon anniversaire, je me suis sentie pleine de joie.

            OLGA : Tu es vraiment belle aujourd’hui Irina. Et Macha aussi, elle est belle. Andréï, il pourrait être beau, mais il a beaucoup grossi, ça ne lui va pas du tout. Et moi, j’ai vieilli, j’ai beaucoup maigri, à force de me mettre en colère contre les élèves au lycée. Mais aujourd’hui je suis libre ! je suis à la maison et je n’ai pas mal à la tête ! Je me sens même plus jeune qu’hier. J’ai 28 ans, ce n’est pas vieux 28 ans. Mais je crois que si je me mariais, et si je pouvais rester chez moi toute la journée, ce serait mieux.

            TOUZENBACH à Tcheboutykine : Tu dis n’importe quoi. Arrête… Tu m’énerves. (Entrant dans le salon)  Vous aurez la visite de notre nouveau commandant de batterie, Verchinine.

            OLGA : Bonne nouvelle !

            IRINA : Il est vieux ?

            TOUZENBACH : Non, ça va. Quarante, quarante-cinq maximum. Un brave type, ça se voit. Pas bête, ça c’est sûr. Seulement… il parle beaucoup.

            IRINA : Il est bien ?

            TOUZENBACH : Oui, pas mal, seulement il a une femme, une belle-mère, et deux petites filles. Sa femme, c’est une espèce de folle, elle n’a que de grands mots à la bouche, elle fait de la philosophie, et des tentatives de suicide pour énerver son mari.

             

            2/LE TRAVAIL

            IRINA : Camille (suite) ; OLGA : Lorraine et Tania ; MACHA

             

            TCHEBOUTYKINE (lisant le journal en marchant) : Contre la chute des cheveux… deux billes de naphtaline pour une demi-bouteille d’alcool… bien agiter et appliquer chaque jour… D’accord.

            IRINA : Ivan, Ivan !

            TCHEBOUTYKINE : Quoi ma petite ?

            IRINA : Pourquoi suis-je si heureuse aujourd’hui ? Pourquoi ? Aujourd’hui, quand je me suis réveillée, brusquement, j’ai eu l’impression que tout était clair, pour moi, que je savais comment il fallait vivre. Ivan, je sais tout. L’homme doit travailler, c’est ça le sens et le but de sa vie.

            Il vaut mieux être un bœuf, et travailler, plutôt que d’être une jeune femme qui se lève à midi !

            Si je ne commence pas à me lever et à travailler, refuse-moi ton amitié, Ivan.

            TCHEBOUTYKINE : D’accord…

            OLGA : Papa nous avait dressés à nous lever à sept heures. Aujourd’hui, Irina se réveille à sept heures, mais elle reste au lit au moins jusqu’à neuf heures !

            TOUZENBACH : La nostalgie du travail, comme je comprends ça ! Moi, je n’ai jamais travaillé de ma vie. Quand je rentrais de l’école militaire, le domestique me retirait mes bottes et moi, pendant ce temps-là, je faisais des caprices. Ma mère me regardait avec adoration. On me préservait du travail. Mais le temps est arrivé, et dans trente ans tout au plus, chaque homme travaillera. Chaque homme !

            TCHEBOUTYKINE : Je ne travaillerai pas, moi.

            TOUZENBACH : Toi, tu ne comptes pas. Dans vingt-cinq ans, tu seras mort.

            TCHEBOUTYKINE : Moi, c’est vrai que je n’ai jamais rien fait. Depuis que j’ai eu mon diplôme, je n’ai pas levé le petit doigt, je n’ai pas lu un seul livre, je n’ai lu que des journaux. (Préparant une surprise) Ah ! On m’appelle ! Je reviens tout de suite.

            IRINA : Il mijote quelque chose.

            TOUZENBACH : Oui. Je parie qu’il va t’apporter un cadeau.

            IRINA : Non !

            MACHA (récite : « Le Prince d’Aquitaine à la tour abolie » Elle se lève et chantonne tout bas).

            OLGA : Tu n’es pas gaie aujourd’hui, Macha. (Macha, tout en chantonnant, remet son chapeau)

            Où vas-tu ?

            MACHA : Je rentre

            TOUZENBACH : Partir un jour de fête !

            MACHA : Pas d’importance… Je reviendrai ce soir. (Elle embrasse Irina) Je te le souhaite une fois de plus : sois heureuse. Du temps de papa, à nos fêtes, il y avait trente ou quarante officiers, c’était bruyant. Aujourd’hui, il n’y a pas un chat… Je m’en vais… Je ne me sens pas bien gaie, ne m’écoute pas. Je vais marcher un peu.

            IRINA (mécontente) : Toi alors…

            OLGA : Je te comprends, Macha.

            MACHA : Tu ne vas pas pleurnicher !

            Entre Tcheboutykine avec son cadeau. Rumeur de surprise et de réprobation :

            OLGA : Un samovar ! Mais tu es complètement fou !

            IRINA : Ivan, qu’est-ce que tu as fait !

            TOUZENBACH : Je vous l’avais dit.

            TCHEBOUTYKINE : Mes petites, vous êtes tout ce que j’ai, ce que j’ai de plus cher au monde. Moi je suis vieux, je n’ai rien de bon en moi, à part l’amour que j’ai pour vous.

            IRINA : Mais pourquoi des cadeaux aussi chers !


             

            3/VERCHININE

            IRINA : Leah et Lucy ; MACHA : Allyssia et Lea Y ; OLGA : Lorraine 

             

            Verchinine apparaît. TOUZENBACH (le présente) : Ah ! Lieutenant-colonel Alexandre Verchinine.

            VERCHININE : Bonjour, je m’appelle Alexandre. Très heureux de me trouver enfin chez vous.

            IRINA : Asseyez-vous, je vous en prie. C’est un grand plaisir pour nous.

            VERCHININE : Ecoutez, je suis vraiment heureux de vous voir. Vous étiez trois sœurs. Je me souviens – trois petites filles. Je ne me souviens plus de vos visages, mais je me souviens que votre père, le colonel Prozorov, avait trois petites filles, et je vous ai vues, de mes yeux vues. Comme le temps passe !

            TOUZENBACH : Alexandre est de Moscou.

            IRINA : De Moscou ? Vous êtes de Moscou ?

            VERCHININE : Oui, de Moscou. Votre père y était commandant de batterie, moi, j’étais officier dans la même brigade. (A Macha) Votre visage à vous, je crois que je m’en souviens un peu.

            MACHA : Moi, pas du tout !

            IRINA : Olga ! Olga ! Olga, mais viens donc ! Figure-toi qu’Alexandre Verchinine est de Moscou.

            VERCHININE : Vous êtes donc Olga, l’aînée… Et vous, Macha… Et vous, Irina, la benjamine…

            OLGA : Vous êtes de Moscou ?

            VERCHININE : Oui, et je viens de recevoir une batterie dans cette ville, me voilà transféré.

            Je ne me souviens pas vraiment de vous, mais je me souviens que vous étiez trois sœurs.

            J’allais souvent chez vous, à Moscou…

            OLGA : Moi qui croyais me souvenir de tout le monde…

            VERCHININE : Je m’appelle Alexandre.

            IRINA : Alexandre, vous êtes de Moscou. Quelle surprise !

            MACHA : Oh, mais je me souviens maintenant ! Tu te souviens, Olga, on disait chez nous : « le major amoureux ». Vous étiez lieutenant, à l’époque, et je ne sais pas de qui vous étiez amoureux, mais histoire de se moquer, on vous appelait le « major amoureux »…

            VERCHININE rit : Mais oui, oui, Le major amoureux, c’est ça…

            MACHA : Comme vous avez vieilli ! Comme vous avez vieilli !

            VERCHININE : Oui, quand on m’appelait le major amoureux, j’étais jeune encore, j’étais amoureux. A présent, c’est fini, tout ça.

            OLGA : A présent, moi aussi, je me souviens de vous. Je me souviens.

            VERCHININE : J’ai connu votre maman.

            IRINA : Elle est enterrée à Moscou.

            MACHA : Figurez-vous que je commence déjà à oublier son visage. Nous aussi, c’est pareil, on ne se souviendra plus de nous. On nous oubliera.

            MACHA (s’arrête pour écouter) : Vous entendez ? C’est notre frère, André, il est à côté.

            IRINA : Le savant de la famille. Il est promis à un grand avenir !

            OLGA : Nous nous sommes trop moquées de lui aujourd’hui. Il est un peu amoureux, on dirait.

            IRINA : D’une demoiselle d’ici. Elle va venir aujourd’hui normalement.

            MACHA : Mon Dieu, comme elle s’habille ! ça n’est pas que ce soit laid, ou démodé, ça fait tout simplement pitié. Une espèce de petite jupe, criarde, jaunâtre, avec une petite frange vulgaire, comme ça, et un petit haut cerise.

            OLGA : André n’est pas amoureux, je ne peux pas croire une chose pareille, tout de même, il a du goût. C’est juste pour se moquer de nous, pour faire l’intéressant. (vers la porte) André, viens donc, rien qu’une minute ! (André entre) Voici mon frère, André.

            VERCHININE : Alexandre Verchinine.

            ANDREI : André. Vous êtes notre commandant de batterie ?

            OLGA : Tu t’imagines ? Alexandre est de Moscou !

            ANDREI : Vraiment ? Alors félicitations, mes sœurs ne vous laisseront plus en paix, à présent ! On peut se tutoyer ?

             

            4/NATACHA

            OLGA : Hindou ; IRINA : Anouk/Marion ; NATACHA : Alice/Jade ; MACHA

            KOULIGUINE (entre) : Joyeux anniversaire Irina ! Mon cadeau : l’histoire de notre lycée depuis un demi-siècle, écrite par moi. Bonjour ! (A Verchinine) Kouliguine, professeur au lycée. (A Irina) Dans ce livre, tu trouveras la liste de tous ceux qui sont sortis diplômés de notre lycée en l’espace d’un demi-siècle. (Il embrasse Macha)

            IRINA : Mais tu m’as déjà offert le même livre à Pâques !

            KOULIGUINE : Pas possible ! Dans ce cas, rends-le-moi, ou tiens, donne le à ton invité : tenez, vous le lirez un jour. Macha, à quatre heures aujourd’hui, nous sommes invités chez le directeur. On prépare une promenade des enseignants et de leurs familles.

            MACHA : Je n’irai pas.

            VERCHININE : Je vous remercie. Je suis très heureux d’avoir fait votre connaissance…

            OLGA : Vous partez ? Non, non !

            IRINA : Restez déjeuner avec nous, je vous en prie.

            OLGA : Je vous le demande.

            VERCHININE : Je crois comprendre que c’est votre anniversaire. Pardonnez-moi, je ne savais pas…

            OLGA : Mes amis, je vous en prie, le repas est servi ! Un pâté en croûte !

            TCHEBOUTYKINE : Un pâté ? Epatant !

            MACHA : Mais attention : tu ne bois rien aujourd’hui. Tu as entendu ? ça te fait mal de boire.

            KOULIGUINE : A la vôtre colonel ! Je suis le mari de Macha.

            VERCHININE : A la vôtre ! (tous se dirigent vers la table, sauf Irina et Touzenbach)

            OLGA : Andréï, mais viens donc à la fin !

            ANDREI (en coulisses) : J’arrive. (Il entre et se dirige vers la table)

            IRINA (à Touzenbach) : Macha est de mauvaise humeur aujourd’hui. Elle s’est mariée à dix-huit ans, elle le prenait pour l’homme le plus intelligent du monde. A présent, ce n’est plus ça. C’est le meilleur des hommes, mais pas le plus intelligent.

            TOUZENBACH : Laisse-les se mettre à table. A quoi penses-tu ? Moi j’ai dix-sept ans, et toi tu viens de les avoir aujourd’hui. C’est tellement jeune ! On a encore tellement d’années devant nous, tu finiras bien par m’aimer…

            IRINA : Nicolas, ne me parle pas d’amour. Tu dis que la vie est belle, mais pour nous, les trois sœurs, la vie n’a pas encore été belle. Elle nous a étouffées comme de la mauvaise herbe. La seule chose qui puisse encore nous sauver, c’est le travail. Il faut travailler, travailler, pour être sûr de construire qqchose.

            Entre Natalia, elle porte une robe rose à ceinture verte.

            NATACHA : Ils passent déjà à table… je suis en retard. (Elle s’arrange devant la glace). La coiffure, je crois que ça peut aller… (apercevant Irina) Irina, bon anniversaire ! Bonjour Nicolas.

            OLGA : Ah, voilà Natalia. Bonjour ! (Elles s’embrassent)

            NATACHA : Bonjour ! Vous recevez beaucoup de monde, je suis confuse…

            OLGA : Ce sont des amis. Vous avez mis une ceinture verte !

            NATACHA : Ca porte malheur ?

            OLGA : Non, simplement, ça ne va pas… ça fait bizarre…

            NATACHA : Vous croyez ? Mais ce n’est pas exactement vert… (Elle suit Olga. Tous à table).

            KOULIGUINE : Je te souhaite, Irina, un fiancé très bien. Il est temps que tu te maries.

            TCHEBOUTYKINE : Natalia, toi aussi, je te souhaite un petit fiancé

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