Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 29/04/2014
      • LILIOM (Molnar/Stoev) : la fête que nous ne verrons pas (lettre ouverte d'Hanna à Galin Stoev)

          • Liliom ou la fête que nous ne verrons pas

            Lettre à Galin Stoev

            (par Hanna Blakowski)

             

            Galin Stoev, met en scène Liliom de Ferenc Molnár au théâtre de la Colline. L’histoire est celle d’un homme de foire qui semble ne pouvoir aimer personne d’autre que lui-même, et qui pourtant tombe amoureux. Galin Stoev choisit de mettre en avant l’ambiance de fête foraine, en ayant beaucoup d’acteur sur le plateau, ainsi que de donner à la pièce une résonance actuelle. Cela mérite bien une lettre, non ?

             

             Cher M. Stoev,

             

            Tout d’abord bravo. Oui bravo, car votre Liliom m’a plu. J’ai mis un peu de temps à me décider, mais, après réflexion, je suis arrivée à cette conclusion : j’ai aimé votre pièce. Ah ! mais vous me direz, c’est un peu facile ça ! C’est un peu facile d’exprimer un avis (qu’il soit bon ou mauvais) sans l’argumenter, le développer ou l’expliquer. Et je suis bien de votre avis.

            Tout d’abord, pour ne pas trop vous flatter, je tiens à vous préciser que c’était la première mise en scène que je voyais de Liliom. Je n’avais même pas vu le film, et ne connaissais pas l’histoire, ce qui est (admettons le …), un net avantage pour vous puisque je n’avais donc aucun moyen de comparaison.

             

            L’histoire se passe dans une banlieue moyenne de Budapest, et plus précisément dans une foire. Cela veut déjà dire plein de choses, car qu’est-ce qu’une foire ? Un endroit en extérieur, bourré de monde, où l’on rit et s’amuse… Un endroit où les gens de classe moyenne espèrent oublier leurs soucis le temps d’une soirée, se noyer dans cette foule, cette masse d’euphorie, d’ivresse et de bonne humeur, loin de leurs problèmes qu’ils retrouveront intacts une fois chez eux. La foire de Liliom est un mouvement permanent, sans temps mort. Cela est, selon moi, la plus grande force de votre mise en scène : vous ne vous contentez pas de nous montrer les scènes de l’histoire de Liliom, mais aussi celles de l’histoire du lieu. Régulièrement des acteurs portant des costumes de forain traversent la scène. Ils se changent, passent, poussent des cris ou écoutent les dialogues. Ils semblent avoir leur propre histoire, ne faisant que passer dans celle de Liliom, s’arrêtant parfois pour écouter l’intrigue. Ils se battent, s’embrassent, passent en courant et parfois ne font qu’errer sur scène, comme s’ils n’étaient pas vraiment sûrs de ce qu’ils devaient faire.

            Vous nous rappelez ainsi à chaque instant M. Stoev, que nous sommes dans une fête foraine, mais que vous avez choisi de ne jamais nous montrer ! Tout se passe dans une petite pièce à côté, et nous n’obtenons de l’extérieur que des bruits, ou des passants. Et pourtant, cette foire semble devenir un personnage à part entière de la pièce, assistant aux évènements en même temps que nous. Tout est à vue, il n’y a pas de pudeur entre ces personnages. Certains nous rappellent alors par leurs costumes voyants et fantaisistes les clowns et les fous de Shakespeare : ces personnages présents dans presque toutes ses pièces, témoins souvent impuissants des évènements, mais qui par leur statut de fou, peuvent se permettre toutes les critiques. Vous arrivez alors à un véritable tour de force : nous donnez l’impression d‘un mouvement perpétuel alors que finalement, votre décor ne change jamais.

             

            Parlons-en de ce décor. Vous avez opté pour un décor très réaliste, semblable à l’intérieur d’un petit appartement. On y trouve un mobilier de la vie de tous les jours : des placards, un frigo, un téléviseur … On retrouve même dans un coin de la scène le studio de la vieille photographe, dont les portes vitrées nous laissent voir tout ce que les personnages y font. Tout est à vue on vous dit ! Vous laissez beaucoup de vide et d’espaces pour que vos acteurs puissent se déplacer. Cependant, par un élément de la scénographie, vous nous rappelez encore et toujours que c’est de la foire que vient Liliom. Car au fond de la scène, il y a une estrade, comme celle sur laquelle ce dernier montait il n’y a pas si longtemps. Cet appartement deviendra aussi une ruelle sombre, dans laquelle Liliom écoute un oiseaux, et un tribunal de l’au-delà dans lequel son destin sera scellé. Ainsi, si vous ne faites jamais varier concrètement le décor, c’est parce que vous faites confiance à notre imagination et notre intelligence, et je vous en remercie. Votre décor comporte également beaucoup d’ouvertes, de fenêtre et de portes en tout genre (coulissantes, vitrées…), qui permettent aux personnages de rentrer et sortir à leur guise. Que ce soit la jeune Julie qui essaie de s’enfuir par la fenêtre au début de la pièce, ou au contraire Liliom qui l’utilise pour rentrer à la fin (un très joli parallèle d’ailleurs) ; que ce soit les forains qui passent d’une porte à l’autre en courant, au alors ces étranges créatures de l’au-delà, faites de peluches et de morceaux de papiers, on en revient encore et toujours à ce mouvement permanent que vous avez instauré sur scène.

             

            Dans Liliom, tous les personnages sont haut en couleurs. Sans doute, me direz-vous, car ils sont tous un peu désespérés, et qu’ils ont besoin de vivre pour s’en sortir. Vous avez choisi une traduction moderne pour une pièce écrite en 1909, qui correspond ainsi avec votre mise en scène, comme dans la mise en scène du Canard sauvage d’Ibsen, elle aussi au théâtre de la Colline (peut être l’avez-vous vu). Ce choix de traduction donne à vos acteurs un ton naturel, et nous permet de nous identifier aux personnages plus facilement. Les comédiens sont très justes dans la représentation pleine de forces et de failles des personnages. Madame Muscat, la patronne de Liliom, est méchante et insupportable car elle est flouée par l’homme qu’elle aime ; Julie semble sans défense quand elle aime, mais est finalement capable d’une grande autorité… Liliom est magnifiquement interprété par Christophe Grégoire : un homme plein de paradoxes qui frappe la femme qu’il aime alors qu’il voudrait la caresser, qui fait les mauvais choix alors qu’il voudrait prendre un nouveau départ, et qui est ému par un chant d’oiseaux alors qu’il s’apprête à commettre un crime. Un homme que nous, spectateurs, voudrions trouver pathétique par ses faiblesses, ses erreurs et sa violence, mais à qui on ne peut finalement jamais en vouloir. Nous finissons par lui trouver une forme de grandeur.

             

            Pour conclure cette lettre M. Stoev, je voudrais vous remercier pour la très bonne soirée que j’ai passée grâce à vous et vos acteurs. Plus particulièrement pour la scène de l’annonce de la grossesse de Julie, dans laquelle Liliom laisse exploser sa joie dès que la femme qui l’aime ne peut plus le voir. Une très belle musique, et une vraie sincérité de la part des acteurs … Voilà une scène dont je me souviendrai longtemps.

             

            Cordialement,

            Hanna Blakowski.


             

             

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