Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 23/10/2017
      • NOUS, LES HEROS : extraits choisis (2ndes et 1ères)

          • Jean-Luc LAGARCE : Nous, les héros (version sans le père)

            (Texte crée en 1997 par Olivier Py, théâtre de la Coursive, scène nationale de La Rochelle)

             

            PERSONNAGES :

             

            LA MERE (3)

            JOSEPHINE, la fille aînée (fiancée à Raban)

            EDUARDOWA, la fille cadette

            MADAME TSCHISSIK (3)

             

            KARL, le fils

            RABAN

            MAX, son meilleur ami

            MONSIEUR TSCHISSIK

             

             

            SCENE 1 : LA SALLE / LES LOGES

            Ils sortent de scène.

            LA MERE : Belle acoustique de la salle ! Pas un mot ne se perdait !

            Il n’y avait pas même un soupçon d’écho ! On a toujours tort de s’inquiéter.

            Tout s’amplifiait peu à peu, je sentais cela, je ressentais cela, comme si la voix depuis longtemps occupée à autre chose, produisait après coup, soudain, un effet immédiat.
            Chaque mot se fortifiait selon les aptitudes qui lui ont été données. C’était bien. On pouvait même découvrir des possibilités nouvelles de sa propre voix.

            EDUARDOWA : Longtemps que cela ne nous était pas arrivé.

            LA MERE : C’était bien.

            KARL : C’est une usine lamentable !

            MAX : Une baraque à frites avec de la résonance !

             

            JOSEPHINE : Avec une aussi petite loge pour s’habiller, collective de surcroît, il est évident qu’on entre aussitôt en conflit. On sert de scène énervé, chacun se prend pour le plus grand acteur du monde… et s’il advient, dans un endroit si exigu, que l’un par exemple, marche sur le pied de l’autre, le conflit est tout prêt d’exploser.

            KARL : Et non seulement le conflit, mais un grand combat ! Et la bagarre généralisée ! Et les insultes évidemment !

            JOSEPHINE : Les loges, encore, nous pourrions nous en contenter, faire contre mauvaise fortune bon cœur, si seulement nous jouions dans de vrais théâtres, avec de vrais décors et non pas sur cette scène misérable sur laquelle on ne peut pas bouger et s’exprimer véritablement !

            EDUARDOWA : Ne vous plaignez pas toujours !

             

            SCENE 2 : JOSEPHINE EST RISIBLE

            MADAME TSCHISSIK : Provinciaux ! Provinciaux et rien d’autre ! Et Prussiens encore, provinciaux prussiens, et sans goût et sans amour et sans intelligence !

            Ils rient lorsque je parle, je m’entendais parler et je les entendais rire, je m’apprêtais à mourir et je les entendais pouffer, imbéciles peuplades pleines de crétinerie absolue !

            Quelqu’un dans mon dos – est-ce qu’on croit que je n’imagine pas ? – quelqu’un dans mon dos les fait rire, rire et pouffer, lorsque je parle et m’apprête à mourir, peut-on imaginer que je ne m’en rende pas compte ?

            Celle-là (Joséphine), celle-là les fait rire dans mon dos quand je parle, je suis certaine qu’il s’agit d’elle, je suis à l’avant-scène, je m’apprête à mourir et elle les fait rire, rire et pouffer dans mon dos.

            JOSEPHINE : Moi ? Je ne fais rien. Je ne bouge pas, j’écoute, je ne bouge pas, on veut toujours que ce soit moi, chaque fois c’est la même chose, mais je ne bouge jamais, je fais ce qu’on m’a dit, je reste immobile, paralysée. Ce ne peut être moi.

            MME TSCHISSIK : Sans bouger, elle les fait rire quand je parle. Sans même le vouloir, elle les fait rire.

            LA MERE : Elle est comique.

            MADAME TSCHISSIK : Elle n’est pas comique. Elle est risible. Involontairement. J’ai déjà vu des acteurs comiques, je sais ce que c’est, je n’ignore pas ce que c’est, mon mari, là – lui, là, mon mari est lui-même un acteur comique.

            MONSIEUR TSCHISSIK : Tout à fait. Ce n’est pas du tout comparable à ce que fait votre fille.

            MADAME TSCHISSIK : Je sais ce que peut-être le comique.

            Je ne suis pas concernée quand à moi mais je sais ce que c’est.

            Celle-là n’est pas comique, le comique est affaire de volonté, de volonté et de décision, c’est un métier, une manière comme une autre, je suis prête  l’admettre,

            une manière comme une autre d’exercer notre art.

            Non, celle-là est risible sans volonté, sans énergie, elle n’y est pour rien, c’est contre sa propre volonté et voudrait-elle ne pas l’être qu’elle le serait tout de même, malgré elle, envers et contre tout !

            Et parce qu’elle est involontairement hilarante et ridicule, car c’est bien encore de ridicule qu’il est question, parce qu’elle est ridicule et risible – la pauvre malheureuse, elle ne saurait savoir combien, « à quel point », combien elle est risible, combien tout en elle encourage à l’hilarité, et qui plus est chez les masses provinciales, prussiennes et imbéciles et sans goût et sans amour pour l’art

            – parce qu’elle est involontairement risible, ces animaux, car animaux et rien d’autre, ces animaux sans esprit, sans désir de littérature et de beauté, ces animaux, lorsque je parle et m’apprête à mourir, ces animaux rient de la voir, juste immobile, derrière moi, paralysée comme elle dit, expression irrésistible du risible involontaire de l’humanité !

            MONSIEUR TSCHISSIK : C’est sa seule présence, peut-être, en fond de théâtre, c’est sa seule présence qui nuit à la scène et encourage très certainement au rire,

            et la placer dans un coin, peut-être, je ne sais pas…

            Ils la regardent tous, longuement et en effet, involontairement, il faut bien l’admettre, elle est risible.

             

             

            SCENE 3 : KARL LE SINGE

            LA MERE, à Karl : Il est impossible que tu puisses dorénavant te tirer d’affaire sans posséder un habit de cérémonie noir. Tu as vieilli et ce costume de petit singe ne peut plus faire l’affaire,

            nous devons t’habiller autrement et inventer un autre personnage.

            Les enchaînements et les intermèdes sont devenus désormais le point le plus faible du spectacle.

            EDUARDOWA : Celui-là est raccommodé de tous les côtés, il ne tient plus qu’avec des fils et des épingles.

            LA MERE : Cela ne ressemblait à rien, ce soir, une fois de plus. Faire des sauts de côté, en poussant des cris, ce ne peut plus être une solution pour un garçon de ton âge et cela n’a rien à faire avec les autres numéros ! C’est la dernière fois que je te le dis !

            KARL : Je suis indécis. J’ai toujours présenté les numéros de cette manière,

            les enchaînements et les intermèdes sont différents et originaux

            ils apporte une étrangeté qui séduit le public et…

            Je ne ressemble à rien, je suis d’accord et cela m’a toujours convenu !

            Si je ne peux plus pousser des cris d’animaux et danser mes danses personnelles,

            je ne travaillerai plus, terminé, rien d’autre, il faudra me trouver un remplaçant !

            LA MERE : Nous devons parler sérieusement. On ne croit à rien de ce que tu fais. Il faut un minimum de cohésion, nous devons respecter les règles minimales d’une mise en scène cohérente.

            RABAN : Oui, parlons sérieusement.

            KARL : Si nous parlons sérieusement, je vous connais, je perdrai.

            Aucune conversation sérieuse ne se termine à mon avantage. […]

            Tout d’abord, je ne veux pas d’habit noir ! Je garderai le costume du singe,

             je pousserai mes cris d’animaux quand je veux, où je veux,

            ou je m’enfuirai, et vous devrez engager un vrai nain, sans talent, il faudra le payer honnêtement, il faudra même le déclarer à la caisse des contributions artistiques !

            On doit allonger mon costume, et me le renforcer aux genoux

            et tout ira comme avant ! Si je dois enlever mon masque,

             je démissionne sans prévenir et tout le monde devra me regretter !

            LA MERE : Tu dois désormais enfiler un habit noir et parler au public avec distinction, élégance sud-américaine et cheveux gominés.

            Un nouveau style, ce sera séduisant, tu n’imagines pas le plaisir que tu éprouveras !

            EDOUARDOWA : Tu seras joli comme tout.

            KARL : Je ne veux pas être joli comme tout, jamais !

            JOSEPHINE : S’il change de costume et devient élégant, je veux changer aussi, être belle et séduisante !

            MONSIEUR TSCHISSIK : Mais du moins, les cris et les sauts de chimpanzé fou, pourrions-nous savoir où tu les places chaque soir, à quels moments exacts, que nous cessions de sursauter brutalement au beau milieu de la pièce.

            MADAME TSCHISSIK : Il y a incompatibilité, je suis au regret de le dire, il y a incompatibilité entre ce que font vos enfant et l’exercice sérieux de notre art. Essayez de contrôler leurs bestiales innovations !

            Le public est déjà suffisamment primaire, ici, dans ces contrées difficiles, sans que nous soyons agressés systématiquement, à l’arrière, par des initiatives zoologiques.

            EDUARDOWA : Mais ils rient toujours quand il crie ou lorsqu’il se gratte. C’est très rigolo !

            MADAME TSCHISSIK : « C’est très rigolo ! » Exactement, c’est très rigolo.

            Ils rient ! Il n’y a plus que ça ! Ils rient ! Ils s’esclaffent, je suis bien d’accord avec toi, ma pauvre petite. « C’est très rigolo ! ». Mais, c’est justement là le problème !

            N’importe quel provincial, affalé dans son fauteuil rira  toujours grassement d’un grattage de chimpanzé !

            Animaux acteurs pour spectateurs animaux ! Forêt vierge de la sottise et de la vulgarité !

            MAX : Il faut reconnaître que tu fais ça un peu à tort et à travers et que cela peut nuire à l’émotion dramatique que certains, moi, tentent d’exprimer, peuvent tenter d’exprimer.

            KARL : De toute façon, je garderai le masque avec les rouflaquettes du singe. On dira un singe en habit du soir et lorsque je bondirai, ils rigoleront bien.

            LA MERE : Nous ne voulons plus que tu fasses des bonds ! Je ne veux plus que tu fasses des bonds ! Plus personne ici, ne veux que tu fasses des bonds !

            Plus personne, ici, ne veut soudain entendre des cris lorsqu’il parle ou s’apprête à mourir !

            Et il est hors de question, désormais, que tu improvises des cabrioles de primate hystérique.

            Et plus jamais, je ne veux te voir te gratter !

             

            SCENE 4 : RABAN ET MAX : LES FIANCAILLES

            MAX : Je ne te comprends pas. Tu a l’air chaque jour un peu plus mécontent de la vie que tu mènes, chaque détail est une épreuve, et d’un autre côté, les choses les plus importantes, tu t’en accommodes.

            RABAN : Je suis mécontent dans le détail, mais ça n’atteint pas l’ensemble.

            Une chose infime peut me donner envie de tout abandonner, c’est vrai, mais l’existence prise dans son ensemble me convient « au bout du compte ».

            MAX : Tu vas te marier, tu vas te fiancer ce soir, tu vas te marier sans le souhaiter vraiment.

            Sans aimer personne.

            RABAN : Et sans trouver la force – c’est cela que je veux dire- sans trouver la force, ce soir, juste avant de m’engager définitivement, sans trouver la force de renoncer, de m’enfuir, d’aller mon chemin et décider.

            JOSEPHINE (à Raban) : Mes parents ont trouvé un bel appartement pour vous et moi… Lorsque nous serons de relâche, nous pourrons y habiter.

            RABAN : Et moi, j’ai traîné sans résultat tout au long d’un bel après-midi. C’était un bel après-midi, vous savez cela. Mais j’imagine que vous ne l’avez pas même vu.

            MAX (à propos d’Eduardowa) : Il est assez rassurant qu’avec quelques mètres de tissu et l’habileté d’une couturière courageuse, on puisse transformer quelque chose, quelqu’un, en une personne tout à fait plausible.

            JOSEPHINE : Laissez-la tranquille ! (A Raban) Je ne devrais pas le dire, ce sera une surprise ce soir, mais ma mère nous donnera des meubles entreposés dans la réserve à décors. De faux meubles, mais qui donnent vraiment l’illusion d’être vrais. Ça nous fera un début.

            RABAN : Est-ce qu’elle me couchera aussi dans la tombe, à l’issue d’une vie que sa sollicite aura rendue tellement, tellement heureuse ?

            MAX (à propos d’Eduardowa) : Je la regardais pendant le final. Elle est étrange. Quelle famille particulière ! Elle se donne du mal, elle s’efforce, elle imite, c’est devenu sa nature. Le spectateur qu’elle pourrait éventuellement intéresser (mais plus personne ne la regarde), le spectateur doit s’interroger sur ce qu’elle fait, se demander qui elle est, et chercher à comprendre le personnage qu’elle joue.

            JOSEPHINE : Laissez-la. Vous êtes un sale type (elle sort).

            MAX : C’est juste une personnalité inutilisable, ce que je voulais dire, mais la robe est joliment portée…

             

            KARL (entre) : On est toujours après moi. Tu n’interviens pas, ils veulent que je devienne un homme raisonnable, qu’est-ce que j’ai à faire d’être un homme raisonnable ?

            RABAN : Ce ne sont pas mes affaires.

            KARL : Tout l’après midi encore, j’ai réfléchi à mon « Grand saut par la fenêtre ». ça me plaisait assez, l’image du petit singe écrasé cinq étages en contrebas.

            RABAN : Souvent, avant de venir au théâtre – je suis à l’hôtel ou au café et je ne trouve rien à faire, j’attends l’heure de la représentation, et cette heure-là ne vient jamais vite – souvent je réfléchis à ce que je devrais écrire.

            J’arriverais dans les loges, je donnerais ma lettre d’adieu et je m’en irais, j’en aurais terminé avec eux, avec toi aussi, avec vous tous.

            Aujourd’hui, plus encore que les autres jours (nous fêtons des fiançailles) je m’imaginais ainsi avec ce panache, cette sorte de panache.

            Le jour même où je devais épouser ta sœur, la refuser sans raison, poser ma lettre sur la table, remettre mon chapeau sur la tête et abandonner la pièce.

            KARL : Je suis sur le balcon et je me penche. Tout le monde me retient, on crie déjà dans le couloir pour me faire lâcher prise, le petit singe va mourir en vol plané, rien ne peut me garder, je lâcherai prise, je ne les entends pas. Ma place est en bas.

            MAX : Je propose pour la belle soirée d’aujourd’hui les deux initiatives combinées habilement : la lettre de rupture et le looping acrobatique et final.

            RABAN : Mais je suis bien trop empêtré dans la vie, je ne ferai jamais rien.

             

            SCENE 5 : CRITIQUES SUR MME TSCHISSIK

            EDUARDOWA : On m’a raconté, je le tiens d’une source sûre, on m’a raconté qu’à Berlin, Mme Tschissik a été acceptée dans une troupe par pitié. Elle y faisait un pauvre et minable numéro de duettiste sans talent.

            LA MERE : Ici, chez nous, sur la scène, nous avons besoin d’elle. Elle me remplace dans les rôles que je jouais il y a quelques années et elle occupe ton emploi (Josephine) en attendant que tu sois plus âgée et que tu puisses le reprendre. Tu auras sa place et elle retournera sur les routes. Elle est une actrice de transition, dis-toi cela, auprès de nous, elle est juste de passage.

            EDUARDOWA : Elle remplace.

            LA MERE : Elle complète. Et je ne veux plus te voir l’écouter l’air niais, écrasée par ses insultes. Tu dois te défendre et ne pas rester là les bras ballants.

            Nous allons régler ça, je te mettrai ailleurs lorsqu’elle se lamente et s’apprête à mourir !

             

            RABAN : Je les entends la critiquer. Mais personne ne veut la comprendre. Personne ne peut. Sa nature est enflammée.

            KARL : Une fois, elle nous quittait, je me souviens d’elle, elle prenait le train et je courais le long du quai pour lui faire mes adieux, qu’elle sache que je ne voulais pas être abandonné d’elle. Elle se leva et ouvrit la fenêtre et nous fit un léger signe délicat de la main, oui je me souviens tout précisément de cela, un léger signe délicat de la main…

            MAX : Mais le mari, rubicond et goguenard, son mouchoir à carreaux à la main, vint glisser sa tête ) ses côtés et le charme fut rompu.

            RABAN : Je ne comprends pas, c’est un mystère pour moi, je ne comprends pas sa vie. Tout en elle nous dit qu’elle s’est placée volontairement en épousant cet homme, plus bas que le niveau de sa véritable vocation humaine, plus bas que le niveau auquel elle pouvait légitimement prétendre.

            SPECTATEUR : Je ne comprends pas tout, mais c’est bien dit.

             

            LA MERE : Nous ne pouvons la renvoyer. Elle est bonne actrice.

            EDUARDOWA : Elle a souffert. La misère, les privations, tout cela a pu le rendre aigrie, il faut la comprendre. Les tournées l’ont fatiguée, les accouchements, les avortements, et les compromissions de tout ordre…

            LA MERE : Ce sont, sous leur orgueil, de pauvres gens.

            JOSEPHINE : Ils sont des domestiques, des employés, nous ne devons pas perdre ça de vue, ils sont nos employés, des fainéants notoires et des profiteurs.

            Nous les avons engagés et nous les subissons car nous y sommes obligés mais nous n’avons rien à faire avec eux et dès que nous le pourrons, lorsque je serai mariée et lorsque je commanderai – je commanderai – nous les abandonnerons et ils erreront à nouveau en se lamentant.

            EDUARDOWA : Elle chantera dans les cours de fermes et il jouera de l’accordéon mécanique à bretelles.

             

            RABAN (à Mme Tschissik) : Est-ce que je peux vous parler ?

            MADAME TSCHISSIK : Vous allez me dire les mêmes choses que tous les autres soirs.

            RABAN : Aujourd’hui est un jour différent. Ce soir, nous fêtons des fiançailles et lorsque cette nuit sera terminée, demain, je serai prisonnier et plus rien ne m’autorisera à revenir en arrière…

            MADAME TSCHISSIK : Prisonnier ? Vous serez un joli petit jeune homme, futur bon époux et futur bon père de famille, vous ne pourriez espérer une meilleure existence. Dans quelques années, vous aurez repris cette entreprise florissante, vous commanderez à la troupe, vous aurez une liaison avec celle qui me remplacera. La jeune fille, un peu empâtée par quelques grossesses heureuses, vous aidera à la comptabilité. Vous aurez juste quelques regrets à l’heure de la sieste et de la digestion.

            RABAN : Vous n’allez pas m’empêcher ?

            MADAME TSCHISSIK : Et si je devais encore vous empêcher, faudrait-il ensuite que je vous enlève et vous cache loin d’ici ? Et que je promette de vous aimer toujours… Tout ?

            RABAN : Lorsque je serai fiancé, rien ne pourra me faire revenir sur mes pas. Je serai un homme honnête.

            MADAME TSCHISSIK : J’entends la menace. C’est terrible et j’en tremble.

             

            SCENE 6 : LUCIDITE DE MONSIEUR TSCHISSIK

            MONSIEUR TSCHISSIK : Je n’aurais jamais pu épouser une jeune fille avec laquelle j’aurais vécu toute une année dans la même ville. Si j’avais dû m’installer définitivement quelque part, j’aurais épousé une femme laide et sans esprit, et du même âge que moi…

            En devenant sédentaire, une jolie femme se prend à rêver. Elle se fait des amis nouveaux, un amant trouve le moyen d’entrer dans votre maison et un beau matin, séduite par l’attrait du voyage, elle est partie voir le monde.

            On me l’aurait enlevée.

            Les femmes au foyer rêvent d’aventures. Celle-là, si nomade, ne rêve que d’un foyer, sans personne d’autre que moi à ses côtés.

            Non pas qu’elle m’aime, non, mais je la reposerai toujours de ses errances.

            Eternellement en route, lorsque nous nous posons quelque part, elle aspire à la vie quotidienne et à la tranquillité du mariage bourgeois.

            En tournée, en ville, elle peut séduire, laisser derrière elle une légère trace de regret.

            Je ne nie pas qu’elle puisse même avoir de passagères aventures, mais rien ne peut nuire à notre union : le lendemain, nous reprendrons ensemble le train, notre fidélité est sans faille.

            Et quoi que lui apportent les séductions de l’étape, jamais, au matin, lorsque nous devons repartir, elle ne manquera.

            SPECTATEUR : Elle est une épouse fidèle, pourquoi ne pas penser juste cela ?

            MONSIEUR TSCHISSIK : Parfois (je ne pense jamais qu’elle m’aime d’amour), parfois, juste ça, je songe que, pour rien au monde, elle ne raterait la représentation suivante.

            SPECTATEUR : Elle est une professionnelle.

             

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