Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 02/01/2017
      • PETITES PAUSES POETIQUES (d'après Sylvain Levey)

          • PETITES PAUSES POETIQUES : SYLVAIN LEVEY

             

            SEQUENCE 1 : LE REPAS DE FAMILLE

            A table.

            JULES : Le problème, c’est que les places de cinéma sont trop chères.

            Et qu’il n’existe qu’une seule catégorie de prix.

            Aller au cinéma, ça devient une activité réservée à une élite et finalement, le cinéma ne touche plus les gens comme avant.

            Si les places étaient moins chères, les gens seraient moins tentés de télécharger illégalement les films.

            AURELIEN : Moi je voudrais qu’il n’y ait plus de Conseil de Sécurité à l’ONU.

            De deux choses l’une : Soit on donne le droit de veto à tous les pays (mais ce ne serait pas très malin, on ne prendrait plus aucune résolution)

            Soit on supprime le droit de veto pour accélérer les discussions (Aurélien)

            SARAH : Il y a quelque chose qui me révolte depuis ce matin, depuis le résultat des élections aux Etats-Unis.

            Je ne comprends pas comment des gens peuvent voter pour quelqu’un qui estime connaître les gens d’après leur couleur de peau ou d’après leur origine géographique.

            Je trouve ça révoltant que des gens puissent penser comme lui.

            Le monde a évolué. On sait qu’il y a une race humaine.

            Il y a des labradors blancs et des labradors noirs. C’est la même race.

            Comment est-ce qu’on peut juger quelqu’un parce qu’il a une peau de couleur « tropicale » ?

            MARION : Les gens passent leur temps à caricaturer les adolescents.

            On dit tout le temps : « Tu es un adolescent, tes idées sont limitées ».

            C’est complètement faux.

            Nous sommes dans un âge intermédiaire entre l’enfance et l’âge adulte, c’est un âge unique, et c’est pour ça qu’on voit des choses que personne d’autre ne peut voir. (Marion)

            ALICE : Scandale autour du rosbif frites.

            Ma grande soeur nous a annoncé qu’elle organisait, avec ses copains une grande révolution pour le mois de juin, que l’heure de la victoire approchait, que ce serait bientôt le matin du grand jour, qu’ils avaient décidé d’instaurer une véritable démocratie qui donnerait un vrai pouvoir au peuple.

            Mon père a posé sa fourchette, s’est mordu les lèvres, s’est gratté le front, a enlevé ses lunettes et a fini par dire :

            THYL : « Tu vas me faire le plaisir d’arrêter immédiatement tes conneries. C’est la fille Beauvieu qui te donne toutes ces mauvaises idées ? »

            Mon frère a répondu qu’il n’avait pas besoin du fils Beauvieu pour se construire sa propre culture révolutionnaire (elle parle bien ma soeur) et qu’elle connaissait tous les héros modernes qui défendent les opprimés et n’hésitent pas à mourir pour leurs idées.

            Ma mère s’est mise à hurler, parce que ma soeur, en parlant comme cela, prouvait qu’elle ne l’aimait pas, elle a dit qu’elle ne repasserait plus ses affaires et qu’elle ne voulait plus la voir porter ce tee-shirt avec le chevelu et son béret dessus.

            LILOU : « Che Guevara maman, Che Guevara » a soupiré mon frère

            et elle a commencé à parler de commerce équitable, d’énergies écologiques, de nouveaux modes de consommation, elle a dit qu’elle était altermondialiste.

            MARION : « Oh mon dieu »

            a dit ma mère et elle a couru dans la cuisine pour pleurer.

            Mon père ne disait plus rien, ma sœur a continué, elle a parlé de forum social européen, de rassemblement, du Larzac, mon père s’enfonçait dans sa chaise et regardait son assiette.

            Pauvre papa, il avait l’air abattu.

            THYL : « Et tu va quand même passer ton bac ? » il a murmuré

            mais ma sœur n’a pas eu le temps de répondre, ma mère est arrivée dans la salle à manger avec le calendrier des postes à la main,

            -« Elle est pour quand ta révolution ? » elle a demandé,

            -« Les 6 et 7 juin » a répondu ma soeur,

            -« Impossible c’est le mariage de ta cousine » a dit ma mère

            et ma sœur très ennuyée a appelé sa copine Beauvieu pour lui demander  si elles ne pouvaient pas faire la révolution plutôt le week-end d’après.

            Ça arrangeait sa copine aussi. A cause des examens.

             

            SEQUENCE 2 : LES DEVOIRS/L’ECOLE

             

            Tandis qu’on dessert la table

             

            -Maman ! maman ! C’est quoi le 8 mai ?

            -Vois ça avec ton père ma chérie.

            -Papa. Papa. Papa. C’est quoi le 8 mai ?

            -Oui mon amour.

            -C’est quoi le 8 mai ?

            -C’est un jour où je travaille pas mon amour.

            -Papa. Papa. Papa, c’est qui de Gaulle ?

            -Oui mon amour.

            -C’est qui de Gaulle ?

            -Monte dans ta chambre mon amour.

            --Papa. Papa. Papa .C’est qui de Gaulle ?

            -Cherche dans un dictionnaire mon amour. (L’enfant cherche)

            -Papa. C’est un aéroport de Gaulle. Un aéroport.

            -Oui c’est ça mon amour c’est un aéroport. Un aéroport avec des avions.

            -Maman ?

            -Oui mon amour.

            -Et Clémenceau ? C’est qui Clémenceau ?

            -Vois ça avec ton père mon amour. (L’enfant consulte le dictionnaire)

            -Maman ! Maman ! C’est quoi la différence entre un porte-avions et un aéroport ?

            -Vois ça avec ton père mon amour.

            -Papa ! C’est quoi ?

            -C’est la même chose.

            -Ah bon ?

            -Oui.

            -C’est bizarre.

            -C’est bizarre mais c’est comme ça.

             

            THYL : Je trouve qu’on devrait revoir les méthodes d’apprentissage.

            Ce sont des gens qui viennent de l’ancien monde qui sont chargés de former les jeunes.

            Ils ne connaissent pas grand-chose aux nouvelles technologies et ils prétendent éduquer les jeunes qui vont faire le monde de demain.

            On devrait être formés par des gens plus jeunes et plus ouverts d’esprit.

            Quand on rédige un devoir, on nous dit : c’est faux, il fallait adopter tel plan et pas tel autre. Mais le monde avance ! Il n’y a pas qu’un seul plan possible sur une question !

            Le monde de demain ne peut pas être contrôlé par des gens qui appartiennent au passé.

             

            LORRAINE : Il faudrait surtout que les jeunes puissent choisir leur orientation plus tôt.

            Ou au moins qu’ils puissent arrêter certaines matières dans lesquelles ils sont en échec pour en choisir d’autres.

            Certaines matières pèsent sur nous pendant des années : elles nous habituent à l’échec.

             

            ALICE : Elles nous donnent l’impression que nous ne pourrons jamais réussir.

            Bien sûr, toutes les matière sont importantes, n’empêche que deux ans plus tard, on fait un choix d’études supérieures qui porte sur une, deux ou trois matières : les autres, on n’en entend plus parler.

             

            SEQUENCE 3 : LES ADULTES SONT PARFAITS

            -Papa.

            -Oui mon amour ?

            -C’est qui ?

            -C’est qui quoi ?

            -Qui meurt ?

            -Qui meurt quoi ?

            -Qui meurt tout court

            -Tout le monde.

            -Même toi.

            -Même moi.

            -Même moi ?

            -Même toi.

            -Même le chien, le chat, les hamsters ?

            -Même le chien, le chat, les hamsters.

            -Même maman ? Papa ! dis ! Même maman ? Elle va mourir aussi ?

            -Surtout maman. Allez maintenant sois gentille. Monte dans ta chambre.

             

            LILOU : Quand j’étais enfant, je pensais que ma mère était une déesse. Je voulais tout faire comme elle. Je mettais ses talons.

            A 6 ans, sur la photo de classe, je suis la seule à avoir les jambes croisées. C’est ce qu’elle fait d’habitude quand elle est assise.

             

            LORRAINE : Je trouvais que les adultes étaient totalement différents de moi.

            Ils appartenaient à un autre monde, qui était séparé du mien par une barrière.

            Je croyais que j’allais toujours rester enfant.

             

            SARAH : Eh ben moi, quand j’étais petite je pensais déjà que j’étais grande.

            J’avais l’impression de tout faire comme les adultes, de penser comme eux, de prendre les mêmes décisions qu’eux.

            A 7 ans, je séparais les gens qui se battaient.

             

            CAMILLE : Etre adulte, c’était la liberté. Pouvoir voyager, choisir sa vie, décider de tout…

             

            JULES : Moi aussi j’avais hâte d’être une grande personne.

            Pourtant, je voyais bien que certains adultes étaient rudes avec les enfants.

            Je me disais qu’ils ne devaient pas se souvenir de comment ils étaient petits.

            J’avais noté dans un carnet ce qui ne me plaisait pas dans leur attitude pour être sûr de ne pas faire comme eux plus tard.

             

            MARION : Moi les adultes m’inquiétaient un peu.

            En fait j’avais peur d’eux. A cause de leur taille surtout.

            Un jour, ma maîtresse m’a demandé mon âge et elle m’a dit : « A 7 ans, on ne pleure pas » (j’étais une grosse pleurnicheuse). Elle m’a hurlé de me mettre dans le couloir.

             

            LILOU : Un jour, mon maître a pris un banc et l’a retourné brutalement en le claquant par terre dans la classe parce qu’il était énervé.

            Du coup, il s’est fait mal au pouce et il a dit que c’était de notre faute.

            Monsieur Quête. Il s’appelait Monsieur Quête.

            Ce jour-là, j’ai découvert que les adultes pouvaient avoir des défauts.

             

            THYL : Ah non : pour moi, le monde entier allait super bien.

            J’étais dans l’école du bonheur, tout le monde était gentil.

            Quand il faisait beau, la récréation durait toute la journée.

            Il y avait seulement cette maîtresse qui voulait avoir le silence lorsqu’elle racontait l’histoire et qui nous mettait du scotch sur la bouche pour qu’on se taise…

            Si on l’enlevait, elle s’arrêtait et elle le remettait.

             

            SEQUENCE 4 : LA RENCONTRE

            PIERRE : Salut

            LEA : …

            PIERRE : Salut.

            LEA : …

            PIERRE : Salut.

            LEA : …

            PIERRE : Ouasmok ?

            LEA : Pardon.

            PIERRE : Comment tu t’appelles ? C’est de l’arabe.

            T’as quel âge ? T’habites où ? T’es fille unique ?

            T’étais où en vacances ? T’es partie avec tes parents ? T’as fait quoi ?

            LEA : Pourquoi je te répondrais ? On ne se connaît pas il me semble.

            PIERRE : Justement. C’est une méthode révolutionnaire.

            Grâce à ce principe, on se connaît plus vite et on sait tout de suite si on a une chance de former un couple heureux. C’est génial. Non ?

            LEA : C’est surtout très masculin. Désolée faut que j’y aille.

            PIERRE : C’est pas l’heure.

            LEA : L’heure de quoi ?

            PIERRE : De prendre ton bus. Tu prends le 45, celui de 17h24. Tu t’assois toujours le plus près possible du chauffeur, tu descends à Stalingrad, tu poses une lettre, tu achètes une rose et avec la monnaie tu te payes un truc à la boulange, ensuite tu prends le 34 jusqu’à Mirabeau et après…

            LEA : Et après ?

            PIERRE : Après je ne sais pas. Tu cours trop vite. Alors t’es en cinquième.

            LEA : Comment tu sais tout ça ? T’es un gitan ?

            PIERRE : En troisième, c’est les Grecs, en quatrième c’est Voltaire et en cinquième c’est Molière. On t’oblige à lire Molière donc tu es en cinquième.

            LEA : Et le reste ?

            PIERRE : Quoi le reste ?

            LEA : Le reste ? Le bus ? L’arrêt ? La place ?

            PIERRE : Le hasard ma chère Léa.

            LEA : Parce que tu sais aussi comment je m’appelle. T’es un dingue ! Un obsédé ou quoi ?

            PIERRE : Léa. C’est marqué sur ton livre. Donc tu es en cinquième.

            LEA : Pour la deuxième année de suite si tu veux tout savoir.

            PIERRE : Moi j’aurais dû rester en sixième. Salut, moi c’est Pierre.

            LEA : Pourquoi t’aurais dû ?

            PIERRE : J’étais le plus nul de mon ancien collège. La faute des profs d’après ma mère. On m’a inscrit ici. C’est ma dernière chance a dit mon père. Le directeur a regardé mes notes et il a dit « Pierre, votre avenir nous inquiète. » Ça y est je t’ai fait rire !

            LEA : Non.

            PIERRE : Si. J’ai vu tes dents.

            LEA : J’en ai pas.

            PIERRE : Et toi pourquoi t’es là ? Tu as bien une raison. On a tous une raison d’être à Notre-Dame du Vieux Cours.

            LEA : …

            PIERRE : Très bien n’en parlons plus. Parlons d’autre chose. Et si je t’avoue qu’à dix-huit ans je veux être une femme. Dès que je suis majeur, je me fais opérer, je mets des robes, du vernis à ongles, je me fais appeler Rosetta ou Linda et je deviens mannequin… Ah gagné ! Deuxième sourire en deux minutes. En progrès. Doit poursuivre ses efforts. Elève studieuse. Troisième sourire. Incroyable mesdames et messieurs. Elle a souri trois fois. Tu ne peux pas nier.

            LEA : Tu t’en vas ?

            PIERRE : Et maintenant elle parle ! Extraordinaire ! Oui mademoiselle Léa, je pars. Voilà mon père. Faut que j’y aille. A demain.

            LEA : Non. A lundi.

            PIERRE : A demain.

            LEA : Non à lundi. Demain c’est samedi.

            PIERRE : Justement. On aura plus le temps.

             

            SEQUENCE 5 : JE T’AIME

             […] (Musique)

            PIERRE : Faut absolument que je te dise quelque chose.

            LEA : Plus tard. On n’a pas le temps.

            PIERRE : S’il te plaît, c’est important.

            LEA : Hein…

            PIERRE : Faut que je te dise une chose très importante.

            LEA : Je travaille.

            PIERRE : Ecoute.

            LEA : Parle plus fort. J’entends rien.

            PIERRE : Baisse la musique.

            LEA : Je sais pas comment on fait.

            PIERRE : Ce que je dois te dire va transformer ta vie.

            LEA : Tant mieux.

            PIERRE : Léa, je crois que je t’aime.

            LEA : Quoi ?

            PIERRE : Je t’aime.

            LEA : Plus fort.

            PIERRE : Je t’aime.

            LEA : Encore plus fort.

            PIERRE : Je t’aime.

            LEA : C’est ça le truc si important ?

            PIERRE : Oui.

            LEA : Moi aussi je t’aime et j’en fais pas une montagne.

            PIERRE : Toi aussi ? C’est une bonne nouvelle. Et tu crois… Enfin je veux juste savoir si, enfin tu devines, puisque tu m’aimes c’est possible que là… Bientôt… Enfin je voudrais juste savoir si c’est possible que nous deux on s’embrasse ?

            LEA : Chaque chose en son temps. On verra plus tard. Il y a du boulot. Et puis c’est pas sûr.

            PIERRE : Pourquoi c’est pas sûr ?

            LEA : Je sais pas.

            PIERRE : Faut savoir pourquoi on n’est pas sûr ou faut être sûr. C’est important.

            LEA : Parfois t’es vraiment un pauvre crétin.

            PIERRE : Merci pour le compliment. Ça commence bien.

            LEA : Dis-moi, quand j’aurai des rides et des joues creuses, et le dos voûté et les hanches beaucoup plus larges. Tu m’aimeras ?

            PIERRE : …

            LEA : Tu vois.

            Tu feras comme les autres. Tu iras voir ailleurs.

            Tu as vu le nombre de vieilles femmes qu’on voit marcher toutes seules dans les rues.

            Je pense que tu vas me quitter au troisième enfant.

            PIERRE : Juste une précision madame la féministe.

            Si les femmes sont seules c’est que les maris meurent plus tôt parce qu’ils travaillent plus dur.

            Mais pour savoir cela, il ne faut pas dormir en cours.

             

            SEQUENCE 6 : LA FONTAINE

             

            -Elle est chaude.

            -Non. Elle est gelée.

            -T’es toujours en train de me contredire. Elle est tiède je te dis.

            -Elle est bonne on va dire. Fraîche comme il faut.

            Il boit.

            -Eau non potable tu sais pas lire.

            -j’avais lu potable mais j’avais pas vu le non avant potable.

            -Recrache. Recrache. Vite. Recrache.

            -Trop tard. Je crois que c’est trop tard.

            -Tu vas mourir alors ?

            -Oui. Sans doute.

            -Faut que je te dise quelque chose alors.

            -Dis-le vite alors.

            -Puisque tu vas mourir. Je vais te le dire. Je t’aime.

            -Si tu m’aimes embrasse-moi avant que je sois mort pour de bon.

            -Je t’embrasse parce que je t’aime et que tu es bientôt mort pour de bon.

            Elle l’embrasse.

            -Mouillé les lèvres. Je me suis juste mouillé les lèvres.

            -Hijo de puta !

            SEQUENCE 7 : LE CLOCHER, LES GENS SONT DES CONS

             

            Léa arrive. Il est déjà là.

            LEA : Salut. Je peux m’asseoir ?

            PIERRE : Non. (Silence) Je plaisante.

            LEA : A quoi tu penses ?

            PIERRE : A rien.

            LEA : On pense toujours à quelque chose. Les gens qui ne pensent à rien ont des problèmes affectifs très graves. C’est la psychologue scolaire qui a dit ça.

            PIERRE : Je sais. (…)

            LEA : Tu viens souvent ici ?

            PIERRE : Tous les jours, depuis deux jours.

            Il y a une minute j’étais heureux, j’étais seul à connaître cet endroit.

            LEA : Eh bien maintenant on est deux. Je veux qu’on s’excuse.

            PIERRE : Qu’on s’excuse c’est pas français.

            Tu peux t’excuser si ça te fait plaisir. Moi j’ai rien à me reprocher.

            LEA : Excuse-moi.

            PIERRE : Tu ne devrais pas être en cours d’histoire à cette heure ? (…)

            LEA : Ah ! S’il te plaît. Pas de leçons de morale aujourd’hui. Aujourd’hui c’est jour de fête.

            PIERRE : Ah bon pourquoi ?

            LEA : Parce qu’on s’est réconciliés et qu’on a trouvé cet endroit magnifique.

            PIERRE : C’est moi qui l’ai trouvé. (…) C’est moi le premier qui ait découvert ce lieu.

            Mais je t’autorise à monter aussi souvent que tu le voudras. (Un temps) Pardon pour l’autre fois.

            LEA : Quand ?

            PIERRE : L’autre fois tu sais bien.

            LEA : C’est pas grave. (…) Regarde comme c’est beau.

            PIERRE : Fais gaffe  quand même.

            LEA : T’inquiète pas pour moi.

            PIERRE : Te penche pas trop quand même.

            LEA : T’as peur. Je suis sûre que tu as peur. T’es vraiment un trouillard.

            PIERRE : Je ne veux pas qu’on nous remarque c’est tout.

            LEA : Regarde plutôt comme c’est beau. Regarde. C’est comme quand on prend l’avion.

            PIERRE : T’as déjà pris l’avion toi ?

            LEA : Non mais je sais. Les gens sont des cons. (Un temps) Les gens sont des cons et je plains les anges

            PIERRE : Pourquoi ?

            LEA : Ils voient ça toute la journée.

            PIERRE : Ne regarde plus.

            LEA : T’es un trouillard.

            PIERRE : Non je ne suis pas un trouillard.

            LEA : Si t’es un trouillard. Faut pas avoir honte de le dire.

            PIERRE : Mais je n’ai pas honte car je suis pas un trouillard.

            LEA : Si t’es un trouillard. Tous les enfants pourris gâtés sont des trouillards.

            PIERRE : Te penche pas trop Léa. Tu le fais exprès ?

             

            LILOU : Les gens ne se rendent pas compte de la manière dont ils regardent les autres

            Ils ont tendance à toujours se comparer aux autres, à se moquer. Parfois ils sont simplement méprisants. Ils ont l’air de n’avoir aucune idée de ce que ça provoque chez celui qui subit ce regard-là.

            LAURENT : Il faudrait arrêter d’avoir un modèle unique de bonheur et de réussite. Tout le monde a l’air de penser qu’il faut être grand, mince, et faire des études longues pour être heureux. Tout le monde présente ça comme un idéal. En réalité, il y a plein de manières de réussir sa vie, et plein de formes de beauté.

            CAMILLE : J’aimerais que nos parents, lorsqu’ils ont quelque chose à nous reprocher, au lieu de passer par une dispute et de nous punir en nous enlevant notre téléphone ou en nous privant de sortie, ne nous disent rien. Je crois que ce silence-là nous ferait comprendre bien mieux que toutes les confiscations à quel point ce qu’on a fait est grave et à quel point ils sont déçus.

             

            SEQUENCE 8 : LE MARIAGE

             

            LORRAINE : Quand j’étais petite, à l’école on organisait des mariages pour les gens qui étaient en couple. Sur la terrasse de l’école. Il y en avait un qui faisait le prêtre, un autre le témoin, un autre le garçon d’honneur. Un fille avait fait un trou dans un bouchon de colle pour faire les alliances. (Lorraine)

             

            PIERRE : Tu n’as pas changé d’avis ?

            LEA : Non et toi ? Tu es toujours d’accord ?

            PIERRE : Plus que jamais.

            LEA : Il faut le faire alors.

            PIERRE : On n’a plus le choix.

            LEA : Quelle aventure ! A cinq on y va.

            PIERRE :Un… Deux… Trois… Quatre… Cinq.

            LEA : Monsieur Pierre, acceptes-tu de prendre pour épouse mademoiselle Léa, pour le reste de tes jours ?

            PIERRE : Oui je le veux

            LEA : Amen

            PIERRE : Mademoiselle Léa, acceptes-tu de prendre pour époux monsieur Pierre, pour le reste de tes jours ?

            LEA : Trois fois oui.

            PIERRE : Amen. Tu as écrit le texte ?

            LEA : Evidemment.

            PIERRE : Alors lis-le.

            LEA : En ce 12 octobre, monsieur Pierre épouse mademoiselle Léa et vice versa. Ils acceptent tous les deux de mettre en commun leur patrimoine pour fonder une famille. Voilà signe là et encore là. Voilà  un pour moi et un pour toi.

            PIERRE : Attends. Tu as oublié les règles en cas de divorce. Faut savoir si chacun reprend ses affaires ou si on donne tout aux pauvres. C’est important. On ne peut pas s’engager à la légère.

            LEA : On donne tout aux pauvres.

            PIERRE : Allez à toi de commencer.

            LEA : Non toi.

            PIERRE : Non toi.

            LEA : Non toi d’abord je préfère.

            PIERRE : Alors je déballe.

            LEA : Non c’est moi en premier.

            PIERRE : …

            LEA : ALors, tout d’abord, j’ai pensé à une boite à musique avec toutes mes dents de lait à l’intérieur,

            le menu de repas de ma première communion,

            des sacs poubelles, quatre bougies Oh ! mais je n’ai pas pris d’allumettes.

            Il aurait fallu que j’achète des allumettes, des boîtes, un radio-cassette et une cassette.

            Voilà c’est à peu près tout… Un plan de Paris, deux verres et deux cuillères.

            Cette fois c’est fini pour de bon. (…) Allez à toi.

            PIERRE :  Non j’ose plus. Je vais être ridicule.

            LEA : Allez vas-y. Fais pas le crétin.

            PIERRE : J’ai peur maintenant.

            LEA : Allez tu m’énerves.

            PIERRE : Bon. D’accord. Alors : une bouteille de champagne, un couteau, des torchons, du thon en boite, des biscottes, des livres pour faire une bibliothèque.

            LEA : Ovide… Connais pas.

            PIERRE : Encore des biscottes, du chocolat, et de la bière !

            LEA : Tu bois de la bière ?

            PIERRE : Pas encore mais il faudra bien que j’essaye. Tous les hommes mariés boivent de la bière.

            Moi aussi j’ai des bougies mais moi j’ai pensé aux allumettes.

            LEA : Tu as pensé aux allumettes ! Tu es génial, je suis bien contente de t’avoir comme mari.

            PIERRE : Voilà c’est fini pour moi aussi.

            LEA : Je crois que nous sommes prêts. Nous avons tout ce qu’il faut pour passer notre premier week-end en amoureux dans notre nouvel appartement.

            PIERRE : Tu es vraiment sûre que personne ne peut venir ?

            LEA : Oui. Le clocher est trop dangereux, personne ne monte.

            (Ils trinquent) A notre premier jour de jeunes mariés dans notre appartement de jeunes mariés !

             

            SEQUENCE 9 : ENCEINTE

            SARAH : Quand j’étais petite, je me voyais déjà avec ma maison. Je tombais tout le temps amoureuse parce qu’il fallait un père pour mes enfants. Quand j’avais un amoureux, on se cachait dans la cour, dans un interstice entre deux murs, pour s’embrasser. On disait qu’on « faisait l’amour ».

             

            Tard dans la nuit.

            LEA : Au fait mon chéri.

            PIERRE : Quoi encore ?

            LEA : Non, tu ne dois pas me répondre comme cela. On reprend. Au fait mon chéri.

            PIERRE : Oui ma chérie.

            LEA : Redis ça pour voir.

            PIERRE : Oui ma chérie.

            LEA : ça fait bizarre.

            PIERRE : ça fait quatre fois que tu me fais le coup. Tu voulais me dire quoi ?

            LEA : A chaque fois j’oublie.

            Pierre. Mon chéri de mon cœur bien aimé.

            J’ai faim.

            PIERRE : Encore.

            LEA : Je suis peut-être enceinte.

            Oh Pierre ! Je suis enceinte, je suis enceinte !

             Après le mariage, les femmes sont toujours enceintes.

             Je suis vraiment heureuse d’être enceinte.

            Pierre mon amour.

            Je suis enceinte.

            PIERRE : Ne mange pas tout. Il faut tenir jusqu’à lundi.

            LEA : Oui mais moi j’ai faim.

            PIERRE : Moi aussi mais je me retiens.

            LEA : Oui mais moi je suis enceinte. On aurait dû prévoir plus.

            PIERRE : Tu aurais dû prévoir plus. Moi j’ai déjà amené beaucoup de choses et j’ai même pas pu manger la moitié.

            LEA : Il bouge !

            Je crois que c’est un garçon.

            Ou peut-être que c’est une fille.

            Si c’est un garçon je l’appellerai Victor et si c’est une fille Victoria.

            Pierre. Je crois que c’est des jumeaux.

            Pierre je suis enceinte de deux jumeaux.

            Je suis si heureuse.

            Et toi Pierre ? Tu es content aussi ?

            PIERRE : Il fait trop froid et j’essaye de dormir.

            LEA : A leur communion, on fera une grande fête dans notre jardin.

            Pierre, il va falloir acheter une maison avec un jardin et trois chambres.
            C’est bien ici mais avec les enfants…

            Pierre, il faudra leur apprendre à être honnêtes.

            Pierre. C’est des prématurés. J’ai les premières contractions !

            PIERRE : Si tu veux mais laisse-moi dormir.

            LEA : Il faudra pas que nos enfants soient pourris gâtés comme toi.

            PIERRE : Arrête avec ça.

            LEA : Excuse-moi. C’est sorti tout seul.

            Je rigolai.

            Il faut excuser les femmes enceintes, elles perdent leur équilibre.

            Tu sais bien que c’était pas méchant.

            PIERRE : C’est pas méchant mais c’est dit.

            LEA : Je t’adore mon Pierrot.

            PIERRE : Et ne m’appelle plus Pierrot. Bonne nuit.

             

            SEQUENCE 10 : L’AMOUR, LA GRANDE AVENTURE

             

            CAMILLE : Je voulais absolument être en couple. Alors j’avais plusieurs amoureux. Dans la cour, on se cachait sous le toboggan pour s’embrasser. Il m’offrait de bouquet de feuilles mortes. Il me portait dans ses bras. J’avais l’impression que ma vie était un film.

            LILOU : Nous on s’embrassait dans le parc à côté de notre école. J’avais peur que ma nounou nous surprenne, alors je me levais toutes les cinq minutes pour aller voir.

            JULES : Tout le monde était amoureux de tout le monde pourtant il ne se passait rien. On devait être très timides ?

            THYL : Il n’y avait pas de différence entre les garçons et les filles. En tout cas moi, à ce moment-là, je n’en voyais pas.

            SARAH : Ça, c’est parce que tu es un garçon

             

            LEA (Marion) : Tu sais Pierre, l’amour c’est la plus grande aventure de toute la vie. Je suis heureuse Pierre.

            Evidemment ce n’est pas aussi facile que je l’avais imaginé.

            Il faut bien reconnaître que l’on n’est pas toujours d’accord sur tout.

            Par exemple, tu trouve que je parle trop et moi je trouve que tu ne parles pas assez.

            Pourquoi tu parles de moins en moins ?

            Ça va être long pour moi si tu parles plus pendant les cinquante prochaines années. (…)

            En tout cas Pierre, j’ai jamais été aussi heureuse. C’était une belle cérémonie.

            C’est bon le champagne mais ça tourne un peu la tête. Pierre, aujourd’hui c’est la première fois de plein de choses.

            La première fois que je bois du champagne, la première fois que je passe la nuit avec un garçon, un garçon qui est mon mari.

            Par contre ce n’est pas la première fois que je suis mariée mais la première fois que j’ai des enfants,

            Et deux d’un coup s’il vous plaît.

            Pierre je crois que j’ai un peu fini la bouteille.

            (Elle prend un livre) Les Métamorphoses d’Ovide. Elle lit :

            « Elle lutte longtemps mais la raison ne peut triompher de son délire. « C’est en vain que tu résistes se dit-elle. Ce jeune homme je l’ai vu tout récemment pour la première fois, d’où vient que je crains pour sa vie si ce n’est l’amour. Je le forcerai à prendre les dieux à témoin de notre amour, mais si un jour il est capable de me préférer une autre, qu’il périsse l’ingrat ».

             

            SEQUENCE 11 : LE DIVORCE

             

            LORRAINE : Quand mes parents se sont séparés (c’était deux jours après mon anniversaire, chaque année j’y pense à cause de la date), toute l’idée que je m’étais faite des adultes s’est effondrée.

             

            PIERRE : C’était pour rire.

            LEA : Pour rire ?

            PIERRE : Oui pour rire. Le mariage, la cérémonie. C’était pour passer le temps.

            LEA : Pour rire ?

            Pour passer le temps ?

            PIERRE : Ecoute Léa, j’en ai marre d’avoir faim, j’en ai marre d’avoir froid, de dormir par terre, d’être ici.

            Tout est sale, sombre et humide.

            LEA : C’est normal mon chéri, on est pauvres. Il faut être patient.

            PIERRE : Ta respiration. Elle gêne la mienne. J’arrive pas à dormir. Je me concentre pour ne pas entendre mais à force de me concentrer, j’ai mal à la tête.

            LEA : Je vais plus respirer. D’accord Pierre ? Pour que tu puisses bien dormir.

            PIERRE : Arrête Léa.

            LEA : Désolée, je parle plus.

            PIERRE : C’est de ta faute, tout est allé beaucoup trop vite.

            LEA : C’est vrai. Je suis désolée.

            PIERRE : (…) Après c’était trop tard. Tu n’écoutais plus rien et de toute façon, j’arrivais pas à te le dire.

            LEA : Maintenant c’est dit.

            PIERRE : C’est mieux comme ça.

            LEA : Et les enfants ?

            PIERRE : Léa.

            LEA : Et la maison ? La communion ?

            PIERRE : Il n’y a jamais eu d’enfants. Il n’y aura jamais de communion ni de maison. Il n’y a plus de mariage ni de mari. C’est fini.

            LEA : Pierre.

            PIERRE : Qu’est-ce que tu fais ?

            LEA : Je vais sauter.

            PIERRE : Léa, descends.

            LEA : Je vais faire l’avion. Je vais retrouver les anges.

            PIERRE : Arrête avec tes anges. Allez descends.

            LEA : Pierre, tu m’as déjà trompée ? Tu as une maîtresse ?

            PIERRE : C’est stupide Léa. Evidemment que non .

            LEA : Je te crois pas. A trois je saute. Un.

            PIERRE : T’es complètement folle.

            LEA : Deux. Tu vas le regretter toute ta vie.

            PIERRE : Léa !

            LEA : Je vous salue Marie pleine de grâce, le Seigneur est avec vous. (…)  Pierrot ! Pierrot ! Pierrot !

            Je t’appelle trois fois Pierrot et tu ne dis plus rien. Tu me fais honte.

            Au lieu de pleurer, fais quelque chose. Retiens-moi. Dis-moi que tu m’aimes.

            PIERRE ; Je t’aime.

            LEA : C’est trop tard. Trois.

            PIERRE : Léa.

            LEA : C’est romantique comme fin. Tu ne trouves pas ? Réponds.

            PIERRE : Oui.

            LEA : Eh bien ce serait trop facile. Mais non mauviette, je ne vais pas sauter. Evidemment que je vais pas sauter.

            C’était pour rire, pour passer le temps comme tu dis toi-même et moi je trouve que c’était drôle et j’ai pas vu l’heure passer.   Adios Pierre

            .

            SEQUENCE 12 : NOUVELLE RENCONTRE

             

            LA GAMINE : Léa n’a pas voulu assister au déménagement. Ils ont tout donné aux pauvres, comme c’était prévu. Quelques semaines plus tard, Léa a quitté le Nord pour le Sud. Chaque soir elle achète une rose. Avec le reste de la monnaie elle s’offre un truc à la boulange et poste deux lettres. Une pour Pierre et une pour Grégoire.

             

            PIERRE : Salut

            LA GAMINE: …

            PIERRE : Salut.

            LA GAMINE: …

            PIERRE : Salut.

            LA GAMINE: …

            PIERRE : Ouasmok ?

            LA GAMINE: Pardon.

            PIERRE : Comment tu t’appelles ? C’est de l’arabe.

            T’as quel âge ? T’habites où ? T’es fille unique ?

            T’étais où en vacances ? T’es partie avec tes parents ? T’as fait quoi ?

            LA GAMINE: Pourquoi je te répondrais ? On ne se connaît pas il me semble.

            PIERRE : Justement. C’est une méthode révolutionnaire.

            Grâce à ce principe, on se connaît plus vite et on sait tout de suite si on a une chance de former un couple heureux. C’est génial. Non ?

            LA GAMINE: C’est surtout très masculin. Désolée faut que j’y aille.

            PIERRE : C’est pas l’heure.

            LA GAMINE: L’heure de quoi ?

            PIERRE : De prendre ton bus.

             

             

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