Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 02/01/2017
      • PHEDRE LE MATIN : UNE SUITE (d'après Marie Piémontèse)

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            TABLEAU 1 : ENFANCE DE PHEDRE

             

            PHEDRE 1 : Quand j’étais enfant j’allais me baigner à la mer très tôt le matin.

            Après c’était interdit. A cause du soleil. Je sentais l’eau mouiller le sable entre mes orteils.

            Tous les matins même avant d’aller à l’école.

            Souvent je ne me baignais pas plus que ça. Juste la plante des pieds.

            Et quand le sable se retirait je sentais le sable en dessous qui restait collé à la peau entre les orteils. C’était presque agaçant et en même temps agréable, rugueux et doux à la fois.

            Je regardais la mer s’étaler devant moi comme si elle cherchait à s’étirer le plus loin possible sur le sable.

            Je regardais son contour se redessiner et moi je remontais les pieds petit à petit… pour voir ce qu’elle pourrait encore venir lécher, la mer, jusqu’où elle pourrait encore monter.

             

            PHEDRE 2 : Quelques années après ces matins sur la plage

            je me suis trouvée en voyage avec un groupe d’autres filles dans un pays de lacs.

            L’eau d’un de ces lacs était tellement pure ! Limpide, vert clair, j’étais fascinée !...

            Sans bien savoir pourquoi je me suis jetée dedans.

            J’ai sauté à pieds joints d’un rocher de peut-être quatre, cinq mètres de haut.

            J’ai touché le sol sous le lac, ce n’était pas très profond.

            J’ai été surprise de sentir un fond visqueux un peu informe et mou, qui s’est immédiatement transformé en nuage de boue.

            Je me suis retrouvée entourée de vase et d’eau trouble

            Du sable très fin compact et gluant est rentré dans mes narines, sur ma langue. (…)

            Et j’ai pensé – je m’en souviens très bien – j’ai pensé : « un pavé dans la mare »… «  un pavé dans la mare ».

            J’ai commencé la photo très peu de temps après.

             

            PHEDRE 3 : Tu sais c’est un des premiers mots pour dire la photographie,

            « héliographie », d’hélios, le soleil.

            C’est un rêve : écrire avec les rayons du soleil quelque chose que l’on voit.  (…)

            J’ai photographié pour me dégager des sables mouvants familiaux, des marécages qu’on m’avait donnés en héritage.

            C’est la photo qui m’a sauvée. (…)

            J’ai photographié. J’ai photographié les corps, les bras, les jambes, les visages.

            J’ai été un temps de ma vie obsédée par la clarté.

            Aujourd’hui je me passionne pour les zones d’ombres en photographie.

             

            PHEDRE 4 : Je vais te raconter une histoire qui s’est passée à Corinthe…

            Tu m’écoutes ? Tu ne m’écoutes pas.

            Il y a très longtemps. Il y avait une fille d’à peu près ton âge.

            Son fiancé devait partir pour une guerre. (…)

            La jeune fille ne pouvait pas le retenir mais elle pouvait peut-être retenir la vue qu’elle avait de lui.

            Elle a tenté de le faire.

            Elle a marqué un trait autour de l’ombre sur le mur.

             Elle a tracé l’ombre de l’homme qu’elle aimait.

            L’ombre a bougé, le jeune homme est parti, mais le contour est resté sur la pierre.


             

             

            TABLEAU 2 : DOULEUR DE PHEDRE

             

            (IMPRO) NOURRICE

            Je ne me suis jamais plainte.

            On se connaît depuis longtemps, c’est un peu comme ma sœur.

            C’est toujours à moi qu’elle demande conseil quand elle a un problème. Elle veut avoir mon avis.

            Elle est toujours au centre de la conversation : c’est toujours d’elle qu’il faut s’occuper, comme si moi je n’avais jamais de problèmes, jamais de moments tristes, jamais de déceptions. Pour moi, c’est comme si tout allait bien, toujours.

            Maintenant c’est établi comme ça : je la protège, c’est moi qui dois la protéger.

            Avant j’avais beaucoup d’influence sur elle. Mais maintenant je n’ai plus la même emprise.

            Elle a changé. Je n’ai pas vu les choses venir, je ne sais pas à quel moment elle est devenue comme ça, comme folle. Je protège une fille folle.

             

            EURIPIDE (Perla/Gaëlle ; Mounia/Dounia ; Rose/Jeanne)

            PHEDRE : Ah ! malheureuse, qu'ai-je fait ?

            jusqu'où ma raison s'est-elle égarée ?

            Remets le voile sur ma tête. J'ai honte de ce que j'ai dit.

            Cache-moi. Mes larmes coulent malgré moi.

            Mes yeux ne voient plus rien que honte.

            C'est pour souffrir que je reviens à la raison.

            Combien je voudrais mourir sans reprendre conscience. [...]

            LA NOURRICE : Allons, reprends plus de douceur,

            chasse ces sombres pensées. [...] Accorde-moi rien qu'un mot, un regard.

            Ma peine est inutile. Comme toujours je parle à une sourde.

            Ecoute : en voulant mourir tu trahis tes fils,

            l'Amazone va en profiter pour donner un maître à tes enfants,

            tu le connais : Hippolyte.

            PHEDRE : Ah ! dieux ! Tu veux ma mort, nourrice ! Au nom du ciel,

            je t'en supplie, ne répète pas le nom de cet homme.

             

            LA NOURRICE : Tes mains, ma fille, sont pures de tout sang ?

            PHEDRE : Mes mains, oui, mais une tache souille mon coeur.

            Un être cher me perd, malgré moi, malgré lui.

            LA NOURRICE : Thésée a-t-il quelque tort envers toi ?

            PHEDRE : Si seulement je pouvais n’en avoir aucun envers lui.

            LA NOURRICE : Quel remords te pousse à mourir ?

            PHEDRE : Laisse-moi à ma faute. Elle n'est pas tournée contre toi.

            LA NOURRICE : Moi te laisser ? jamais ! quand ma vie dépend de la tienne.

            PHEDRE : Que me veux-tu ? Tu me fais violence, suspendue à ma main.

            LA NOURRICE : Et à tes genoux, que je ne lâcherai plus.

            PHEDRE : Quelle douleur pour toi, infortunée, si je parle, quelle douleur !

            LA NOURRICE : Quel malheur plus grand que s'il t'arrivait... ah ! qu'il n'en soit rien!

             

            (EURIPIDE) PHEDRE : Ô ma mère, malheureuse, de quel amour tu as brûlé !

            LA NOURRICE : Que veux-tu dire ?

            PHEDRE : Et toi, ma pauvre soeur, qui épousas Dionysos !

            LA NOURRICE : Que dis-tu ? Tu outrages les tiens !

            PHEDRE : La troisième, à mon tour, je meurs infortunée.

            LA NOURRICE : Où veux-tu en venir ?

            PHEDRE : C'est de ce passé-là que date mon malheur.

            LA NOURRICE : Je ne comprends pas mieux ce que je veux savoir.

            PHEDRE : Que signifie-t-on lorsqu'on dit que les hommes aiment ?

            LA NOURRICE : Ce qu'il existe de plus doux, mon enfant, et aussi de plus douloureux.

            PHEDRE : Je n'en aurai goûté que la douleur.

            LA NOURRICE : Quoi ? tu aimes ? qui aimes-tu ?

            PHEDRE : Cet homme, tu le connais... ce fils de l'Amazone...

            LA NOURRICE : Hippolyte ?

            PHEDRE : C'est toi qui prononces son nom.


             

             

            TABLEAU 3 : L’AVEU DE LA NOURRICE / COLERE D’HIPPOLYTE

             

            PHEDRE 5 : Aujourd’hui (énonçant la date du jour)…

            Aujourd’hui je cherche la nuit. La nuit me manquait.

            La lumière sent qu’elle existe en se cognant contre un mur. Un mur ou une plaque d’étain.

            J’ai été impressionnée par Hippolyte. (…)

            J’ai repris la photographie pour photographier Hippolyte.

            Je ne suis coupable de rien. Mon regard était… usé. (…)

            Avant Hippolyte j’avais posé mon objectif. Peut-être pour toujours.

            J’ai recommencé à m’en servir en le suivant, en suivant Hippolyte toutes les nuits.

            C’est vrai j’avais posé mon objectif. Hippolyte est celui qui a redonné la vie à mon regard.

            Hippolyte longtemps m’a déplu. Je n’ai pas aimé sa beauté.

            J’ai cru voir son père mais en plus… féminin peut-être… et bizarrement en plus arrogant.

             

            (EURIPIDE) PHEDRE ECOUTE LA REACTION D’HIPPOLYTE (Cassandre et Liway + le Chœur)

            PHEDRE (écoutant à la porte du palais) : Femmes, silence, je suis perdue.

            LE CORYPHEE : Que se passe-t-il là, qui te fait peur ?

            PHEDRE : Silence, que je puisse distinguer les paroles.

            LE CORYPHEE : Je me tais, mais ce début m’inquiète.

            PHEDRE : O malheureuse, combien je souffre !

            LE CORYPHEE : Quelle voix veux-tu dire ? que signifie ton cri ? Parle-nous. Pourquoi trembles-tu ?

            PHEDRE : Je suis perdue, approchez de la porte / et entendez cette clameur dont tremble la maison.

            LE CORYPHEE : A toi de saisir les paroles qui viennent de là. Quel malheur arrive ? Ah parle, parle donc.

            PHEDRE : C’est le fils de la cavalière, de l’Amazone, Hippolyte. Il insulte affreusement ma servante.

            LE CORYPHEE : J’entends bien crier, mais sans rien comprendre. Que signifie ce cri qui traverse la porte ?

            PHEDRE : Moi j’entends bien. « Infâme entremetteuse, Qui viens vendre le lit de ton maître ».

            LE CORYPHEE : Tu es trahie, trahie par une amie ! Ton secret est dévoilé, tu es perdue !

            PHEDRE : Malheur ! Elle me tue en disant ma misère.

            LE CORYPHEE : Que vas-tu faire ?

             

            (EURIPIDE) COLERE D’HIPPOLYTE

            Hippolyte et la nourrice sortent du palais. Phèdre est tout à fait à l’écart et Hippolyte ne la voit pas.

            HIPPOLYTE : Qu’est-ce que tu viens de dire ?

            LA NOURRICE : Tais-toi, je t’en prie. Peut-être on écoute tes cris.

            HIPPOLYTE : Me taire ? Après ce que tu as osé me dire !

            LA NOURRICE : Tais-toi, je t’en prie, par ta belle main…

            HIPPOLYTE : N’avance pas la tienne. Ne touche pas mon vêtement.

            LA NOURRICE : Par tes genoux, ne me perds pas.

            HIPPOLYTE : Tu prétends n’avoir rien dit de mal ?

            LA NOURRICE : Respecte les dieux par qui tu as juré.

            HIPPOLYTE : Ma bouche a juré, pas mon cœur.

            LA NOURRICE : Que vas-tu faire ? Pardonne-moi.

            HIPPOLYTE : Zeus, pourquoi as-tu mis parmi nous ces êtres frelatés, les femmes ?

            Si tu voulais perpétuer la race humaine, il ne fallait pas la faire naître d’elles.

            Nous n’avions qu’à déposer dans les temples de l’or ou de l’argent pour acheter des semences d’enfants. On aurait vécu libéré des femmes !

            Alors que nous faisons le contraire : on se ruine pour faire entrer chez nous cette disgrâce.

             

            PHEDRE 6 : Mon corps a absorbé cette lumière et l’a retenue en lui, voilà.  

            Je la prends, cette lumière interdite, celle de son mouvement glissant la nuit.

            Ton reflet est entré en moi comme dans une chambre fermée depuis trop longtemps.

            Les sels d’argent prennent la pellicule pour en faire une image parfaite. (…)

            Il suffit d’une certaine durée et d’une certaine intensité pour rendre n’importe quelle matière photosensible, apte à retenir une image.

            Il suffit d’un rapport entre une durée et la puissance de la lumière.

            L’image d’Hippolyte flotte en moi, absorbée.

             


             

             

             

            TABLEAU 4 : AVEU DE PHEDRE

             

            PHEDRE 6 : Hippolyte, lui, toute la journée, traîne.

            Il cherche quelque chose. On croit qu’il cherche quelque chose.

            On le voit passer, pieds nus, ses deux jambes allongées, ses épaules, parfaites.

            Plus la journée avance, plus il se réveille.

            Et puis le soir arrive. Une toile invisible se tisse entre lui et ses amis.

            A une heure où le reste du monde rentre chez soi, ils sortent. Ils se retrouvent.

            Ils sont des filles, des garçons. Un peu toujours les mêmes.

            Rassemblés dans un grand corps à plusieurs têtes.

            Je crois qu’il s’est aperçu assez vite que je le suivais toutes les nuits.

             

            (SENEQUE) AVEU DE PHEDRE

            PHEDRE (évanouie, dans les bras d’Hippolyte) : Qui me ramène à mes douleurs ?

            J’avais sombré, j’étais bien.

            HIPPOLYTE : Je te ramène à la lumière. Pourquoi refuser sa douceur ?

            PHEDRE : Je t’en prie, viens à l’écart, écoute-moi. Que personne ne nous entende

            HIPPOLYTE : C’est fait, nous sommes seuls

            PHEDRE : J’allais parler, mais j’ai la gorge serrée, les mots ne passent pas

            HIPPOLYTE : C’est un désir qui est en toi et qui ne peut s’exprimer ? (…) Mère, confie-moi ta peine !

            PHEDRE : « Mère » : quel nom me donnes-tu là ?

            Appelle-moi sœur, ou plutôt esclave. Appelle-moi ta petite esclave

            Protège-moi. Pitié pour une veuve !

            HIPPOLYTE : Mon père va revenir sain et sauf bientôt, très bientôt (…)

            Je ferai tout pour que tu oublies ton abandon

            Je tiendrai auprès de toi, en personne, le rôle de mon père

            PHEDRE : Espoir fou des amants ! Amour trompeur ! Ai-je assez parlé ?

            Pitié, entends la prière d’un cœur qui se tait. Je voudrais parler, mais…

            HIPPOLYTE : Quel est ton mal ?

            PHEDRE : Ce mal, en croirais-tu capable une belle-mère ? (…)

            Le feu embrase mon cœur et l’affole comme un incendie sauvage,

            il court dans mes veines  et me ravage la chair

            HIPPOLYTE : C’est bien Thésée que tu aimes ?

            PHEDRE : Hippolyte. Oui, c’est vrai, c’est bien le visage de Thésée que j’aime,

            Ce visage qu’il avait autrefois, adolescent, avec ces joues lisses.

            C’était le visage de Diane, la déesse que tu aimes,

            Ou le visage de son frère Apollon qui fonda ma famille,

            Ou plutôt, non, c’était ton visage. Oui, il avait ton visage quand il a séduit son ennemi…

            (RACINE) PHEDRE : Ah ! cruel, tu m'as trop entendue !
            Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur.
            Eh bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur.
            J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime,

            Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-même,
            Ni que du fol amour qui trouble ma raison,
            Ma lâche complaisance ait nourri le poison.
            Objet infortuné des vengeances célestes,
            Je m'abhorre encor plus que tu ne me détestes.
            Les dieux m'en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc
            Ont allumé le feu fatal à tout mon sang ;
            Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle
            De séduire le coeur d'une faible mortelle.
            Toi-même en ton esprit rappelle le passé.
            C'est peu de t'avoir fui, cruel, je t'ai chassé :
            J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine,
            Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine.
            De quoi m'ont profité mes inutiles soins ?
            Tu me haïssais plus, je ne t'aimais pas moins.
            Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
            J'ai langui, j'ai séché, dans les feux, dans les larmes.
            Il suffit de tes yeux pour t'en persuader,
            Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.


             

             

            TABLEAU 5 : HIPPOLYTE ET THESEE

             

            (IMPRO) HIPPOLYTE (Bastien B)

            C’est la deuxième femme de mon père. Enfin, ils ne sont pas mariés mais elle s’est installée chez nous. Je peux dire que c’est sa femme. Il dit « ma femme » quand il parle d’elle.

            Elle est plus jeune que lui.

            Elle est plutôt du genre discret. Je pense que ça la dérange que son mari ait déjà un enfant.

            Elle n’a jamais eu l’air de m’apprécier beaucoup, elle ne m’a jamais beaucoup parlé. Juste les phrases obligatoires, à table, ou en rentrant le soir.

            Mais depuis quelques jours, elle a changé sa manière d’être avec moi.

            Ça me fait bizarre de dire ça, je sais que c’est ridicule… mais j’ai l’impression qu’elle me drague. Elle me drague ouvertement.

             

            (EURIPIDE)

            HIPPOLYTE : Quoi ? C’est ta femme que je vois morte !

            Elle que je quittais à l’instant, qui, tout à l’heure, voyait encore la lumière.

            Pourquoi est-elle sans vie ? (Un temps)

            Mon père, c’est à toi de me le dire. (…)

            THESEE : Pourquoi n’avons-nous pas un moyen sûr pour discerner l’ami sincère et le menteur ?

            Tous les hommes devraient avoir deux voix,

            Celle qui trompe serait réfutée par celle qui dit vrai, on ne s’y tromperait pas.

            HIPPOLYTE : Mais qu’y a-t-il ? Est-ce quelqu’un m’aurait calomnié, alors que je suis innocent ?

            THESEE : Regardez bien cet homme qui, né de moi, voulut déshonorer mon lit.

            La preuve est là, donnée par la morte elle-même, irréfutable,

            qu’il est le plus pervers des hommes. (Hippolyte se détourne)

            Montre, puisque déjà tu m’as souillé de ton approche,

            Montre ici ton visage, en face de ton père.

            Te voilà donc, un homme au-dessus du commun des mortels,

            Qui fréquente les dieux ?

            Toi, vertueux ? Toi, pur de tout péché ?

            Phèdre n’est plus. Tu crois que sa mort va te sauver ?

            Mais c’est justement ce qui te confond, misérable.

            Quels serments, quels discours pourraient l’emporter sur elle qui t’accuse ?

            HIPPOLYTE : Mon père… je sais mal me défendre en public.

            C’est ma mauvaise fortune qui me force à parler ici

            Tu vois cette lumière et cette terre :

            En aucun lieu n’existe un homme plus vertueux que moi.

            J’honore les dieux, je choisis des amis droits et justes

            et d’une chose je suis innocent : celle où tu crois me prendre en faute :

            Je n’ai jamais aimé, mon âme est pure.

            THESEE : Le voyez-vous, l’imposteur qui pense triompher de moi par ce ton radouci

            Après m’avoir bafoué, moi son père !

            HIPPOLYTE : Pour ma défense tout est dit.

            Sur un seul point j’ai gardé le silence.

            Je peux au moins jurer : par le sol de cette terre, jamais je n’ai eu le désir, pas même la pensée

            de toucher à ton épouse.

            Non, je veux périr obscur et sans nom, sans patrie, sans maison,

            errant et banni si je suis un homme coupable.

            THESEE : Que c’est donc bien parler !

            Eh bien selon ton propre verdict, chassé de ton pays natal, errant sur terre,

            Tu traîneras à l’étranger une existence douloureuse.

            HIPPOLYTE : Que vas-tu faire ? tu me chasseras loin d’ici ?

            Sans attendre que le temps t’éclaire sur moi ?

            THESEE : Oui, et par delà le Pont et les bornes d’Atlas si j’en avais le pouvoir, tant je te hais.

            HIPPOLYTE : Tu n’entendras rien ? Tu me banniras sans m’avoir jugé ? (…)

            THESEE : Ah tes grands airs me sont insupportables.

            Va t’en !  loin d’ici !


             

             

             

            TABLEAU 6 : RECIT DE LA MORT D’HIPPOLYTE

            (EURIPIDE) MESSAGER : Nous entrions déjà dans un pays désert.

            Le rivage au-delà n’appartient plus à ce pays,

            Car c’est l’entrée du golfe Saronique.
            De là parvient un bruit, comme si Zeus avait tonné sous terre,

            Puis un profond grondement qui nous fit tressaillir.
            Droites au ciel se dressent les têtes et les oreilles des chevaux.

            Une folle terreur nous prend à nous demander d’où vient ce bruit.

            (SENEQUE) MESSAGER : Soudain la mer au large s’enfla, bouillonna,
            S’éleva jusqu’au ciel. Sans nul souffle de vent,

            Nul grondement en nul endroit du ciel serein,
            L’eau calme est agitée par sa propre tempête. (…)

            La mer se gonfle, immense, en un mont prodigieux,

            Gros d’un monstre, son flot fonce vers le sol ferme. (…)

            La masse d’eau s’ébranle à grand bruit, se hérisse,

            Se brise sur la rive, elle y dépose un être

            A faire plus que peur. (…) L’effroi nous saisit tous.

            Ah ! quel horrible aspect avait son vaste corps !

            Taureau portant haut dans les airs un cou bleu sombre, (…)

            Muscles fermes saillant sur une nuque épaisse,

            Vastes naseaux béants, aspirant à grand bruit,

            Larges flancs mouchetés de rougeâtre fucus (…).

            Tout tremble à terre (…)

            Tous les chasseurs, le sang glacé d’effroi, s’horrifient. (…)

            Ton fils se lève, et, toisant le monstre d’un œil superbe,

            S’écrie, la voix tonnante et la face impassible :

            Ce vain épouvantail n’abat pas mon courage,

            Chez moi, de père en fils on sait vaincre un taureau !

            Mais ses chevaux, cessant d’obéir à leurs rênes,

            Vite emportent le char, et, sortant du chemin,

            Affolés, vont partout où leur terreur panique

            Les lances, se jetant à travers les rochers. (…)

            L’affreux monstre cornu dresse son large mufle et bloque toute issue.

            Lors les chevaux piaffants, cabrés par l’épouvante,

            Se rebellent, luttant pour s’arracher au joug,

            Et, dressés sur leurs pieds, jettent à bas le char.

            Lui tombe sur la tête, et sa chute embarrasse

            Dans les rênes son corps. Entravé, plus il lutte

            Et plus docilement se resserrent ses liens,

            (RACINE) THERAMENE : Excusez ma douleur : cette image cruelle
            Sera pour moi de pleurs une source éternelle.
            J’ai vu, seigneur, j’ai vu votre malheureux fils
            Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
            Il veut les rappeler, et sa voix les effraie ;
            Ils courent : tout son corps n’est bientôt qu’une plaie.
            De nos cris douloureux la plaine retentit.
            Leur fougue impétueuse enfin se ralentit :
            Ils s’arrêtent non loin de ces tombeaux antiques
            Où des rois ses aïeux sont les froides reliques.
            J’y cours en soupirant, et sa garde me suit :
            De son généreux sang la trace nous conduit ;
            Les rochers en sont teints ; les ronces dégouttantes
            Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.
            J’arrive, je l’appelle ; et me tendant la main,
            Il ouvre un œil mourant qu’il referme soudain.


             

             

             

            TABLEAU 7 : MORT DE PHEDRE

            (SENEQUE)

            THESEE : Quelle douleur t’égare, et quels furieux transports,

            Pourquoi ce fer, pourquoi ces hurlements, pourquoi

            Te meurtrir sur un corps qui devrait t’être odieux ?

            PHEDRE : Ô toujours dur Thésée, dont jamais le retour

            Ne laissa saufs les tiens ! Ton père et ton fils morts l’expièrent tous deux.

            Hippolyte ! Est-ce ainsi qu’il me faut voir ta face,

            L’ai-je ainsi transformée ?

            Où a fui ta beauté, hélas pour moi, où sont mes étoiles, tes yeux ?

            Ah ! reviens un instant, écoute, en mes paroles nulle impudeur.

            Ma main va rendre à ta vengeance son dû,

            Et poignardant mon sein impie, ensemble délivrer Phèdre

            Et de la vie et de son crime,

            Puis je te suivrai, folle, à travers le Tartare,

            Ses eaux, ses lacs, son Styx et ses fleuves de feu.

            vois, pour apaiser ton ombre, ces cheveux

            Pris à mon front meurtri, dépouilles de ma tête.
            Faute d’unir nos cœurs, j’unirai nos destins.

            Ô mort, ô seul soulagement de cet amour maudit,

            Ô mort, meilleur asile à mon honneur blessé,

            Sois mon refuge, et ouvre-moi ton sein paisible.

            Ecoutez, Athéniens, et toi, funeste père

            Pire qu’une marâtre ! Oui, je l’ai calomnié,

            L’accusant du forfait qu’en mon cœur dément, folle, j’avais conçu !

            Tu as puni d’un faux inceste ton fils,

            par mon mensonge est mort ce garçon chaste, pur, sans péché. (Elle se poignarde)

             (RACINE)

            Le fer aurait déjà tranché ma destinée ;

            Mais je laissais gémir la vertu soupçonnée :

            J’ai voulu, devant vous exposant mes remords,

            Par un chemin plus lent descendre chez les morts.

            J’ai pris, j’ai fait couler dans mes brûlantes veines

            Un poison que Médée apporta dans Athènes.

            Déjà jusqu’à mon cœur le venin parvenu

            Dans ce cœur expirant jette un froid inconnu ;

            Déjà je ne vois plus qu’à travers un nuage

            Et le ciel et l’époux que ma présence outrage ;

            Et la mort à mes yeux dérobant la clarté,

            Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté.

             

            PHEDRE 8 : Un jour cette histoire sera entendue par tous, je le sais.

            Je serai reconnue par tous, vous verrez.

            On en parlera, parce que j’en ai parlé.

            Et encore très longtemps après moi on racontera qui je suis.

            Je suis venue pour dire,

            pour que toi et vous qui m’écoutez

            et ceux à qui vous en parlerez sachent ce que j’ai dans le corps

            et que tout le monde entende parler de moi et de cette histoire.

            Parce que je suis Phèdre.

            La lumière.

             

          • MARIE PIEMONTESE.jpg