Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 10/10/2019
      • PROJET CIRCULATIONS (1ères fac) : SOURCES

          • Charles BAUDELAIRE : « Le Voyage »

            I

             

            Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,

            L'univers est égal à son vaste appétit.

            Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !

            Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

             

            Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,

            Le coeur gros de rancune et de désirs amers,

            Et nous allons, suivant le rythme de la lame,

            Berçant notre infini sur le fini des mers :

             

            Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;

            D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,

            Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,

            La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

             

            Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent

            D'espace et de lumière et de cieux embrasés ;

            La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,

            Effacent lentement la marque des baisers.

             

            Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent

            Pour partir, coeurs légers, semblables aux ballons,

            De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,

            Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

             

            Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,

            Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,

            De vastes voluptés, changeantes, inconnues,

            Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom !

             

            III

             

            Etonnants voyageurs ! quelles nobles histoires

            Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !

            Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,

            Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.

             

            Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !

            Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons,

            Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,

            Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.

             

            Dites, qu'avez-vous vu ?

             

            VII

             

            Amer savoir, celui qu'on tire du voyage !

            Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,

            Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image

            Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui !

             

            Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;

            Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit

            Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,

            Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

             

            Comme le Juif errant et comme les apôtres,

            A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,

            Pour fuir ce rétiaire infâme : il en est d'autres

            Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

             

            VIII

             

            Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !

            Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !

            Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,

            Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons !

             

            Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !

            Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,

            Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?

            Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !

             

            Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, 1955, p. 9.

            « Je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m’apprête à raconter mes expéditions ».

             

            Georges Perec, Ellis Island. Description d’un projet.

            « La statue de la Liberté, qu’il observait depuis longtemps, lui apparut dans un sursaut de lumière. On eût dit que le bras qui brandissait l’épée s’était levé à l’instant même, et l’air libre soufflait autour de ce grand corps. » Franz Kafka, L’Amérique

            Être émigrant, c’était peut-être très précisément cela : voir une épée là où le sculpteur a cru, en toute bonne foi, mettre une lampe. Et ne pas avoir réellement tort. Car au moment même où l’on gravait sur le socle de la statue de la Liberté les vers célèbres d’Emma Lazarus

            Donnez-moi ceux qui sont las, ceux qui sont pauvres, / Vos masses entassées assoiffées d’air pur, / Les rebuts misérables de votre terre surpeuplée, / Envoyez-les-moi, ces sans-patrie ballottés par la tempête, / Je lève ma lampe près de la porte d’or

            toute une série de lois était mise en place pour tenter de contrôler et un peu plus tard de contenir l’afflux incessant des émigrants venus d’Italie du Sud, d’Europe centrale et de Russie. Pratiquement libre jusque vers 1875, l’entrée des étrangers sur le sol des Etats-Unis avait été progressivement soumise à des mesures restrictives, d’abord élaborées et appliqué à l’échelon local (…) ensuite regroupées au sein d’un Secrétariat à l’Immigration dépendant du gouvernement fédéral. Ouvert en 1892 sur un petit îlot de quelques hectares situé à quelques centaines de mètres de Liberty Island, le centre d’accueil d’Ellis Island marque la fin d’une émigration quasi sauvage et l’avènement d’une émigration officialisée, institutionnalisée et, pour ainsi dire, industrielle.

             

            Stefan ZWEIG : Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, p. 480. (1942)

            La chute de l’Autriche produisit dans ma vie privée un changement que je crus d’abord tout à fait sans conséquence et que je considérai comme purement formel : je perdis par là mon passeport autrichien et je dus solliciter du gouvernement anglais, pour le remplacer, une feuille de papier blanc - un passeport d’apatride. Souvent, dans mes rêves de cosmopolite, je m’étais secrètement représenté combien il devait être délicieux, et, à vrai dire, conforme à mes sentiments les plus intimes d’être sans nationalité, de n’avoir d’obligations envers aucun pays et, de ce fait, d’appartenir indistinctement à tous. Mais une fois de plus je dus reconnaître combien notre imagination humaine est insuffisante et que l’on ne comprend vraiment les sentiments les plus importants, justement, que quand on les a éprouvés soi-même. (…)

            Et j’étais forcé de me souvenir sans cesse de ce que m’avait dit des années plus tôt un exilé russe : « Autrefois, l’homme n’avait qu’un corps et une âme. Aujourd’hui, il lui faut en plus un passeport, sinon il n’est pas traité comme un homme. »

            Et de fait, rien peut-être ne rend plus sensible le formidable recul qu’a subi le monde depuis la Première Guerre mondiale que les restrictions apportées à la liberté de mouvement des hommes et, de façon générale, à leurs droits. Avant 1914, la terre avait appartenu à tous les hommes. Chacun allait où il voulait et y demeurait aussi longtemps qu’il lui plaisait. Il n’y avait point de permissions, point d’autorisations, et je m’amuse toujours de l’étonnement des jeunes, quand je leur raconte qu’avant 1914 je voyageais en Inde et en Amérique sans posséder de passeport, sans même en avoir jamais vu un. On montait dans le train, on en descendait sans rien demander, sans qu’on vous demandât rien, on n’avait pas à remplir une seule de ces mille formules et déclarations qui sont aujourd’hui exigées. (…)

            C’est seulement après la guerre que le national-socialisme se mit à bouleverser le monde, et le premier phénomène visible par lequel se manifesta cette épidémie morale de notre siècle fut la xénophobie : la haine ou, tout au moins, la crainte de l’autre. Partout on se défendait contre l’étranger, partout on l’écartait. Toutes les humiliations qu’autrefois on n’avait inventées que pour les criminels on les infligeait maintenant à tous les voyageurs, avant et pendant leur voyage. Il fallait se faire photographier de droite et de gauche, de profil et de face, les cheveux coupés assez court pour qu’on pût voir l’oreille, il fallait donner ses empreintes digitales, d’abord celle du pouce seulement, plus tard celles des dix doigts (…)

            Toute forme d’émigration produit déjà par elle-même, inévitablement, une sorte de déséquilibre. Quand on n’a pas sa propre terre sous ses pieds - cela aussi, il faut l’avoir éprouvé pour le comprendre - on perd quelque chose de sa verticalité, on perd de soi-même. Et je n’hésite pas à avouer que depuis le jour où j’ai dû vivre avec des papiers ou des passeports véritablement étrangers, il m’a toujours semblé que je ne m’appartenais plus tout à fait. (…) moi, le cosmopolite de naguère, j’ai sans cesse le sentiment aujourd’hui que je devrais témoigner une reconnaissance particulière pour chaque bouffée d’air qu’en respirant je soustrais à un peuple étranger. Avec ma pensée lucide, je vois naturellement toute l’absurdité de ces lubies, mais notre raison a-t-elle jamais quelque pouvoir contre notre sentiment propre ? Il ne m’a servi à rien d’avoir exercé près d’un demi-siècle mon coeur à battre comme celui d’un « citoyen du monde ». Non, le jour où mon passeport m’a été retiré, j’ai découvert, à 58 ans, qu’en perdant sa patrie on perd plus qu’un coin de terre délimité par des frontières.

             

            Nicolas BOUVIER : L’Usage du monde (1963) Quarto Gallimard

            Epigraphe :

            « I shall be gone and live

            Or stay and die ». (Shakespeare)

            « Avant-propos »

            J’examinai la carte. C’était une petite ville dans un cirque de montagnes, au coeur du pays bosniaque. De là, il comptait remonter vers Belgrade où l’ « Association des peintres serbes » l’invitait à exposer. Je devais l’y rejoindre dans les derniers jours de juillet avec le bagage et la vieille Fiat que nous avions retapée, pour continuer vers la Turquie, l’Iran, l’Inde, plus loins peut-être… Nous avions deux ans devant nous et de l’argent pour quatre mois. Le programme était vague, mais dans de pareilles affaires, l’essentiel est de partir.

            C’est la contemplation silencieuse des atlas, à plat ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l’envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu’on croise, aux idées qui vous y attendent… Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c’est qu’on ne sait comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon.

            Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou qui vous défait.

            « Une odeur de melon »

            Le voyage fournit des occasions de s’ébrouer mais pas - comme on le croyait - la liberté. Il faut plutôt éprouver une sorte de réduction ; privé de son cadre habituel, dépouillé de ses habitudes comme d’un volumineux emballage, le voyageur se trouve ramené à de plus humbles proportions. Plus ouvert aussi à la curiosité, à l’intuition, au coup de foudre. (p. 133)

            « Afghanistan »

            L’étendue de montagne, le ciel clair de décembre, la tiédeur de midi, le grésillement du narghilé et jusqu’aux sous qui sonnaient dans ma poche, devenaient les éléments d’une pièce où j’étais venu, à travers bien des obstacles, tenir mon rôle à temps. « Pérennité… transparence évidente du monde… appartenance paisible… » moi non plus, je ne sais comment dire… car, pour parler comme Plotin : « Une tangente est un contact qu’on ne peut concevoir ni formuler ».

            Mais dix ans de voyage n’auraient pas pu payer cela.

            Ce jour-là, j’ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s’en trouverait changée. Mais rien de cette nature n’est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr.

            Repris mon passeport paraphé, et quitté l’Afghanistan. Il m’en coûtait. Sur les deux versants du col la route est bonne. Les jours de vent d’est, bien avant le sommet, le voyageur reçoit par bouffées l’odeur mûre et brûlée du continent indien…

            « Et ce bénéfice est réel, parce que nous avons droit à ces élargissements, et, une fois ces frontières franchies, nous ne redeviendrons jamais plus tout à fait les misérables pédants que nous étions. » Emerson. (p. 387)

            Raymond DEPARDON  : Dixième chambre, instants d’audience :

            JUGE : Vous êtes monsieur Kila Meran ou encore Kila Denko. Quel est le bon prénom ?

            PREVENU : Kilan meran

            JUGE : Vous êtes né à Maurice ou en Mauritanie ? Qu’est-ce que Maurice vient faire là-dedans ?

            Votre casier judiciaire, on ne sait pas lequel est le bon.

            Quel était le prénom de votre père ?

            PREVENU : Kila samba

            JUGE : Il ne s’appelait pas Hamad ?

            PREVENU : Non.

            JUGE : Quel était le nom de votre mère ?

            PREVENU : Kila habi

            JUGE : Vous êtes sûr de ce que vous êtes en train de nous dire ?

             

             

             

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