Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 15/04/2015
      • QUAND LE MONDE PERD SES COULEURS : La Bête dans la jungle (James/Duras/Célie Pauthe - Théâtre de la Colline)

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             «  Je vivrais pour vous si je le pouvais. Mais je ne peux pas » : Célie Pauthe met en scène la pièce de Marguerite Duras La bête dans la jungle publiée en 1962. Inspirée de la nouvelle d’Henri James The Beast in the Jungle, la pièce met en scène un homme et une femme qui se redécouvrent dix ans après leur première rencontre. Alors que la femme garde une image  précise de ce moment, l’homme, lui, n’en a plus qu’un vague souvenir. Ils retracent ensemble les contours d’un passé flou qui les a timidement liés dans l’amour, lorsque l’étrange secret de John, confié à Catherine des années auparavant refait surface. Celui d’être voué à un destin extraordinaire et tragique, l’impression depuis sa plus tendre enfance d’être guetté par une bête tapie dans la Jungle. John, aux côtés de Catherine, se lance alors dans l’interminable attente de la bête qu’il surveille jour et nuit. « Ai-je vécu ? » se demande Henri James lorsqu’il écrit cette nouvelle vers la fin de sa vie.

             

                 Une scénographie et des costumes qui suggèrent le temps qui passe : l’approche progressive de la mort.

             

                        La mise en scène de Célie Pauthe rend compte du  temps qui passe, des nombreuses années d’attente qui s’écoulent tout au long de la pièce. C’est tout le temps perdu d’une existence, celle de John Marcher, aveuglé par son égocentrisme et persuadé d’être victime  d’une force maléfique, qui se dévoile sous nos yeux. Les quelques éléments de décor,  déplacés, supprimés ou rajoutés d’une scène à l’autre sur le plateau, suggèrent une évolution dans le château de Weatherend qui vieillit en même temps que John et Catherine. Les bouquets de fleurs ne sont pas les mêmes et sont positionnés différemment selon la période de la vie des deux personnages. Les fauteuils sont tantôt placés au centre, tantôt sur les côtés de la scène. Le grand miroir placé au fond de la scène est usé par le temps. Plus les années passent et plus les objets s’accumulent dans la salle du château, qui semblait au début n’être qu'un musée vide, dans lequel John et Catherine admiraient le tableau du quatrième marquis de Weatherend. Un buste, un lampadaire, des livres, un fauteuil finissent par s’entasser dans un coin comme de vieux objets abandonnés dans un grenier.

            Le décor nous renseigne aussi sur le temps qui passe au sein d’une seule  journée. Les tasses de thé indiquent que nous sommes en fin de journée, les coupes de champagne en début de soirée. Le vin, que boivent Catherine et John lors d’un dîner aux chandelles, suggère que la nuit est déjà avancée.

            Les comédiens aussi semblent  vieillir sur scène. D’abord vêtus de gris, ils vont et viennent d’un bout à l’autre de la scène. Plus tard dans la pièce, leurs costumes, devenus noirs, annoncent  la mort  et le deuil à venir. Leurs déplacements sont réduits, Catherine reste assise dans un fauteuil à côté duquel est placé un bouquet de lys, symbole de mort.  Elle apparaît pour la dernière fois vêtue d’une unique robe de chambre, cheveux  décoiffés et pouvant à peine marcher. Puis elle s’endort dans son lit de mort, fatiguée d’observer John scruter inlassablement l’horizon à la recherche de la bête qu’il laisse bondir dans son dos. C’est Marguerite Duras qui choisit d’enfermer les personnages dans cette unique pièce du château de Weatherend, plutôt que de représenter, comme dans la nouvelle de James, plusieurs appartements, « de façon que ce soit aussi le décor qui témoigne du temps qui passe entre Catherine et John ».

             

                        La scénographie traduit aussi l’ambiguïté de la relation de John et Catherine. La salle du château de Weatherend est représentée par trois pièces ouvertes les unes sur les autres de moins en moins larges dans la profondeur de champs.  Catherine et John se perdent dans ces différents espaces, se cherchent, se croisent, se surprennent. C’est une recherche aussi bien physique que sentimentale qui reflète la difficulté des personnages à s’aimer.

                        Au fond de la scène, un grand miroir dans lequel se reflètent tour à tour John et Catherine. Mais leurs reflets ne se croisent jamais, comme leurs vies n’arrivent pas à se lier autrement que par cette sorte d’amour platonique. Le miroir met aussi le spectateur au centre de la scène : nous nous y voyons. Jean Genet écrit dans son prologue des Bonnes « je vais au théâtre afin de me voir sur la scène ». La présence de ce miroir nous rappelle que ce que nous voyons sur cette scène de théâtre n’est autre que le reflet de notre propre existence.

             

            Le travail des lumières et des couleurs  : une scène décolorée

             

                        Le plateau apparaît parfois en noir et blanc, comme si la vie sans amour -car c’est bien de l’absence d’amour que souffrent John et Catherine – perdait toute sa saveur. Les couleurs  des costumes, des objets, et des murs de la pièce, qui varient dans un camaïeu de gris, contribuent à la décoloration de la pièce. Des taches de couleur se détachent pourtant de cette pièce monochrome. D’abord lorsque Catherine se couvre  d’un châle vert qu’elle reçoit de John pour son anniversaire. Couleur considérée comme maléfique au théâtre (Molière serait mort en habit vert), c’est le pacte diabolique passé avec John qui pèse sur les épaules de Catherine. Le vert symbolise aussi l’espérance ; on  peut y voir l’espoir pour Catherine de faire comprendre à John  que la bête, cette présence vivante qui le hante, n’est autre que la possibilité de manquer son amour. Elle apparaît une autre fois vêtue d’un tricot rouge, couleur qui symbolise à la fois la mort et la passion. Cette dernière couleur, qu'elle porte avant de disparaître, semble être le symbole d’une ultime chance pour John de voir en elle l’amour. Et c’est parce qu’il  n’a pas reconnu cet amour pourtant si puissant que Catherine meurt : «  Je vivrais pour vous si je le pouvais. Mais je ne peux pas ».

            On trouve toutefois  un peu d’intimité au cœur de cette atmosphère glaciale. Catherine et John se réunissent autour d’un piano éclairé par une lampe de chevet, d’un dîner aux chandelles qui brillent dans le noir. Les lumières du plafond aussi varient parfois dans des tonalités plus chaudes. De cette lueur d’amour timide enfouie sous le narcissisme de John naît une forme de tragique puisque nous voyons briller ce que lui ne voit pas, l’amour.

            La transition des scènes se fait dans une lumière obscure bleutée, presque noire, doublée d’un fond sonore inquiétant qui nous plonge dans les vertigineux abîmes du malaise de John.

             

             

            La maladie de la mort, suite de la pièce ?

             

                        Célie Pauthe choisie de souder deux textes de Marguerite Duras ; elle fait suivre la Bête dans la Jungle de la Maladie de la Mort une pièce énigmatique. Un homme paie une femme pour passer chaque nuit avec lui pendant plusieurs jours. Il l’observe nue, dans son lit, pleure dans ses bras, il veut essayer. « Essayer quoi ? D’aimer »

            On retrouve dans les deux pièces des thèmes communs, une relation énigmatique entre une femme et un homme incapable d’aimer, l’attente passive d’un événement mystérieux qui changera sa vie, l’absence de désir…

                        Mais au-delà de ces  points communs qui rassemblent les deux textes, on peut voir dans cet assemblage une suite. La maladie de la mort s’inscrit dans la continuité de La bête dans la jungle. John, après avoir réalisé qu’il avait détruit son existence en n’aimant pas Catherine, essaie d’aimer comme pour rattraper toutes ces années perdues. Mais comment aimer après le deuil ? Est-il  possible d’aimer une autre femme que celle qu’on a perdue, celle qui donnait un sens à sa vie ? John vit encore, le comédien n’a pas changé, seulement il n’est plus aux côtés de Catherine qui se transforme en narratrice attentive. Sa  présence dans ce huis clos fait d’elle le souvenir qui hante John, le ronge d’une atroce  et perpétuelle souffrance. Il voudrait bien la voir  à la place de cette femme, mais il ne peut pas ; Catherine n’existe plus que dans cet amer souvenir. Il est intéressant de constater l’évolution du personnage de John entre les deux pièces. Dans La bête dans la jungle, l’idée d’aimer une femme effleure à peine son esprit, tandis qu’il s’y efforce avec acharnement et désespoir dans La maladie de la mort. Seulement il ne sait pas comment faire : « Vous demandez comment le sentiment d'aimer pourrait survenir »

            La pièce expose aussi tout ce qui est totalement absent de La bête dans la jungle d’une manière crue et radicale. Le contraste est net ; alors que la sexualité est complètement tue dans la première pièce, La maladie de la mort expose le corps nu d’une femme, qui s’offre à un homme. Comme si John, dans la précipitation de rattraper son temps perdu, passait d’un état où l’amour est absent et inconnu, à un rapport brusque à l’amour, construit uniquement sur le désir sexuel et non les sentiments amoureux. Car de sentiments amoureux, il ne peut en avoir, c’est là « la maladie de la mort ».

            « Vous regardez la maladie de votre vie, la maladie de la mort. »

             

            La mise en scène témoigne cette fois de ce profond malaise qui transpire à l’extérieur de John, ce néant sentimental aussi sombre que la mer qui respire calmement derrière les murs de la chambre. La femme semble s’enrouler dans un linceul plutôt que dans un drap. L’espace, réduit par le lit, traduit l’oppression de John qui suffoque aux  faibles lumières de la scène. Sous cet éclairage macabre, c’est à la lente descente aux enfers de John que nous assistons. La femme s’en va, John s’assied sur une chaise, il comprend qu’il n’y arrivera pas, la maladie de la mort l’a emporté. Il reste seul avec le souvenir de Catherine, et le bruit de la mer.

            « L’aimer, voilà quelle eut été l’issue ; alors, alors il aurait vécu »

             

            D’abord parce qu’elle rend compte du temps qui passe, mais aussi de la relation amère  de Catherine et John, la mise en scène de Célie Pauthe rend compte du tragique de la pièce de Marguerite Duras. La proposition de faire suivre ces deux textes est intéressante, parce qu’elle nous permet de connaître la suite, de savoir comment évolue John après avoir perdu Catherine. Mais elle nous invite aussi à réfléchir à la question de ce que devient l’amour après la mort ; comment aimer après le deuil ? Et plus simplement ; qu’est-ce qu’aimer ?

             

                   

                   

          • Bete 1