Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 29/10/2018
      • TEXTE REUNIFICATION (enfants, mémoire, enceinte)

          • ENFANTS

             

            Une femme en habit de nourrice, le regard tourné vers la porte d’entrée. Bruit de clefs. Entre une femme, suivie d’un homme.

            LA FEMME : Bonsoir.

            LA NOURRICE : Bonsoir Madame.

            LA FEMME : ça a été ? Pas trop compliquée la soirée ? (Elle va en direction de la chambre)

            LA NOURRICE (mal à l’aise) : Non, très bien.

            L’HOMME : Bonsoir Madame.

            LA NOURRICE : Bonsoir Monsieur.

            L’HOMME : ça va ? ça a été ?

            LA NOURRICE (mal à l’aise) : Oui oui.

            L’HOMME : Tout s’est bien passé au moment du repas ?

            LA NOURRICE : oui… Très bien.

            L’HOMME : Ils étaient pas trop agités ?

            LA NOURRICE : Non non.

            L’HOMME : Ils sont un peu agités, hein ? (la nourrice ne répond pas. La femme revient).

            LA FEMME (l’air affolé) : Où sont les enfants ?

            LA NOURRICE : Comment ?

            LA FEMME : Où sont les enfants ? A cette heure là ?

            L’HOMME : Qu’est-ce que tu racontes ?

            LA FEMME : Les enfants ne sont pas dans les chambres, je vous demande où sont les enfants ?

            LA NOURRICE : Je ne comprends pas.

            L’HOMME : Qu’est-ce que vous racontez ? Y sont pas dans notre chambre ? (il sort)

            LA FEMME : Madame je vous demande où est-ce que vous avez mis nos enfants ?

            LA NOURRICE : Et moi je vous dis, je comprends pas ce que vous dites. (elle a un rire nerveux inquiétant).

            LA FEMME : Elle est dingue cette femme. (à l’homme revenant) Dans la salle de bains, les toilettes, va voir. (Il sort en courant). Je vous demande de nous répondre ! Où sont-ils ?

            LA NOURRICE (effrayée, riant de plus en plus nerveusement) : Arrêtez s’il vous plaît. Arrêtez-vous !

            L’HOMME (revenant) : Non ils n’y sont pas ! Qu’est-ce qui se passe ? C’est quoi ce cauchemar ?

            LA FEMME (à son mari) : Elle est complètement folle !

            L’HOMME : Si vous ne répondez pas immédiatement, je vous préviens, je vais devenir violent. Dites-nous ce qui se passe avec nos enfants !

            LA NOURRICE : Y a pas d’enfants.

            LA FEMME (de plus en plus paniquée) : Je veux pas qu’il leur soit arrivé du mal.

            L’HOMME : Calme-toi.

            LA FEMME (criant) : Appelle la police !

            L’HOMME : Je veux que vous nous disiez ce que vous avez fait de mes enfants !

            LA NOURRICE : Il n’y avait pas d’enfants… (…)

            LA FEMME : Vous êtes complètement folle. S’il est arrivé quoi que ce soit à mes enfants je vous tue.

            L’HOMME : Arrête ! On va les retrouver. (à la nourrice) Vous leur avez pas fait de mal, hein ? Vous aimez les enfants n’est-ce pas ? (…)

            LA NOURRICE : Je n’aurais jamais dû accepter de faire ce que vous m’avez demandé.

            L’HOMME : C'est-à-dire ?

            LA NOURRICE : De garder les enfants alors qu’il n’y avait pas d’enfants.

            L’HOMME : Il n’y avait pas d’enfants ?

            LA NOURRICE : Non vous n’avez pas d’enfants… et vous le savez très bien.

            LA FEMME : On est en train de perdre du temps là… Tu te rends pas compte que nos enfants sont quelque part dans la nature et qu’on est là à rien foutre…

            L’HOMME (explosant) : T’as une autre solution ? Tu veux faire quoi ? On doit essayer de comprendre ce qu’elle a dans la tête cette bonne femme…

            LA FEMME : Ben moi j’appelle la police. (elle sort son portable)

            L’HOMME : (reprenant son calme) : Vous dites qu’on n’a pas d’enfants ?

            LA NOURRICE : Non.

            L’HOMME : Et pourquoi on vous les aurait confiés ce soir et demandé de les garder ?

            LA NOURRICE : Parce que vous faites comme si !

            L’HOMME : Ah bon ? Mais pourquoi on ferait ça ?

            LA NOURRICE : Parce que vous en avez besoin, vous m’avez dit !

            LA FEMME : J’en peux plus de l’écouter… Qu’est-ce qui foutent les flics ?

            LA NOURRICE : En partant vous m’avez dit : nos enfants sont vraiment essentiels pour nous, faites en sorte qu’il ne leur arrive rien… J’ai répondu que j’allais faire tout mon possible… J’étais très mal.

            LA FEMME : Elle est démente, j’ai très peur, Franck.

            L’HOMME : Madame s’il vous plaît, en fait ça sert à rien de discuter avec vous, vous êtes folle… Je vous en supplie, c’est tout… Rendez-les nous sains et saufs, je vous en supplie. Ayez pitié, tout simplement.

            L’HOMME ET LA FEMME (suppliants): Si vous nous retirez nos enfants, notre vie s’arrêtera. On n’existera plus. Notre histoire perdrait son sens, tout s’effondrerait. Car dans le fond on doit vous avouer, nous n’avons rien à nous dire de vraiment important, rien à partager… rien à faire ensemble d’important sans nos enfants. C’est ce qui tient en vie notre couple. Sans nos enfants nous disparaissons. Alors rendez-les nous !

            La nourrice reste silencieuse.

            LA NOURRICE : Bon ben je vais vous laisser peut-être… maintenant. Est-ce que malgré tout vous pourriez me payer ? Je suis désolée, j’en ai besoin en ce moment…

            L’HOMME : Bien sûr. (à sa femme) Tu as de l’argent toi ? Liquide ?

            LA FEMME : Va te faire foutre connard.

            L’HOMME : Bien sûr. Tenez.

            LA NOURRICE : Merci.

            L’HOMME : Merci. Désolée.

            LA NOURRICE : Et moi je suis désolée… pour vous… Au revoir.

            L’HOMME : Au revoir.

             

            MEMOIRE

             

            Une allée dans un parc d’hôpital. Un homme semble attendre une femme qui hésite à suivre.

            L’HOMME : Viens, on va marcher un petit peu Cécile.

            LA FEMME : Pourquoi ?

            L’HOMME (nerveux, faisant des efforts pour garder un ton modéré) : Parce que c’est l’heure de marcher, de se promener un peu… Comme tous les jours, et puis parce que c’est l’heure, voilà. (Il se met à marcher)

            LA FEMME : Ah bon, ON marche tous les jours ?

            L’HOMME : Oui.

            LA FEMME : Ah bon ?

            L’HOMME (essayant de contenir son irritation) : Tu ne veux pas marcher aujourd’hui ?

            LA FEMME : Si si… comme tous les jours ?

            L’HOMME : Quasiment.

            LA FEMME : Ah bon. Je me souviens pas de vous… Vous êtes qui en fait ?

            L’HOMME (calmement, désabusé) : Je suis ton mari.

            LA FEMME : Mon mari ?

            L’HOMME : Oui.

            LA FEMME : On est mariés ?

            L’HOMME : Absolument.

            LA FEMME : Ah bon ? Eh ben ! Depuis combien de temps ?

            L’HOMME : 17 ans. 

            LA FEMME : C’est vieux ? Je veux dire dans la durée ?

            L’HOMME : Oui assez.

            LA FEMME : Vous êtes mon mari ? Vous vous appelez comment ?

            L’HOMME : Serge !

            LA FEMME (surprise et riant) : Serge ?

            L’HOMME (un peu vexé) : Tu peux me tutoyer en fait !

            LA FEMME : Evidemment si on est mariés. C’est étonnant vraiment. Je suis votre femme en fait ? Je suis ta femme.

            L’HOMME : Ben oui.

            LA FEMME : Et on vit ensemble ?

            L’HOMME : Non on ne vit plus ensemble… Tu vis ici toi…

            LA FEMME : En fait on est séparés ?

            L’HOMME : Oui et non. Tu es hospitalisée… Depuis deux ans.

            LA FEMME : Merde alors !! Qu’est-ce qui m’est arrivé ?

            L’HOMME : Oh non, pas cette histoire à nouveau, s’il te plaît. (il reprend sa marche).

            LA FEMME : Je vous ai déjà posé toutes ces questions on dirait ?

            L’HOMME : à peu près tous les jours. A cette même heure, c’est l’heure où je passe te voir. On marche… comme ça et tu me poses des questions. Souvent en premier c’est : « mais qui vous êtes ? » et hop après c’est parti…

            LA FEMME : C’est agaçant… Je n’ai aucun souvenir de tout ça… On a des enfants ?

            L’HOMME : Deux.

            LA FEMME (très étonnée) : Ah bon ?? Ils ont quel âge ?

            L’HOMME : Treize et dix-sept.

            LA FEMME : Et ils s’appellent ?

            L’HOMME : Antoine et Marie-Eve.

            LA FEMME (s’arrêtant) : Ah bon ?

            L’HOMME : Quoi ? Tu n’aimes pas leurs prénoms aujourd’hui ?

            LA FEMME : J’ai pas dit ça… (émue) Mais comment c’est possible ça ? (rattrapant l’homme) Pourquoi est-ce qu’ils ne viennent pas me voir ?

            L’HOMME : Mais si, ils viennent te voir… Bien sûr. Ils sont venus il y a deux jours. Ils t’aiment beaucoup rassure-toi.

            LA FEMME : Ah bon ? J’ai vraiment hâte de les rencontrer. (Un temps). Vous m’aimez vous aussi ?

            L’HOMME : Oui, absolument.

            LA FEMME : En fait moi je ne suis pas encore certaine d’être amoureuse de vous… ça me paraît un peu rapide tout ça…

            L’HOMME : Je sais, ne t’inquiète pas.

            LA FEMME : C’est gênant quand même pour des gens mariés de pas être sûrs de s’aimer, vous trouvez pas ?

            L’HOMME (s’arrêtant brusquement, s’emportant) : Pardon mais essaie de me tutoyer surtout… Certains jours tu y arrives !

            Un temps.

            LA FEMME : On s’aimait de quelle manière quand on s’est mariés ?

            L’HOMME (sèchement) : Comme un couple ordinaire qui vient de marier.

            LA FEMME (déçue) : Ah bon.

            L’HOMME (s’arrêtant, explosant) : Mais on, quand on s’est rencontrés c’était parfait. On était comme deux moitiés qui s’étaient perdues et qui se retrouvaient. C’était merveilleux. C’était comme si la Corée du Nord et la Corée du Sud ouvraient leurs frontières et se réunifiaient. C’était la fête, on sentait qu’on été reliés et que ça remontait à très loin. (Un temps. Il reprend sa marche).

            LA FEMME : Ah bon, c’était comme ça… On peut peut-être retourner un peu dans la chambre si vous voulez, si tu veux… Je suis fatiguée maintenant.

            L’HOMME : Tu es fatiguée ?

            LA FEMME : Oui un peu. J’ai envie d’aller dans la chambre. (Elle commence à sortir)

            L’HOMME : Non c’est par là ta chambre.

            LA FEMME (s’arrêtant) : Ah bon ? Bien. (Elle repart dans l’autre direction. L’homme la suit, ils marchent côte à côte. La main de l’homme effleure le dos de la femme affectueusement).

             

            ENCEINTE

             

            Un cabinet de consultation dans un établissement médico-légal. Une femme est assise. Un homme se tient debout en face d’elle. Derrière lui, une infirmière en blouse observe.

            L’HOMME (essayant de contenir une grande nervosité) : Ecoute Annie, j’ai demandé à te parler… Parce qu’on m’a dit la situation et je me fais beaucoup de souci. On m’a dit que tu persistais dans ta décision, c’est ça ?

            LA FEMME (très bas) : oui, c’est ça.

            L’HOMME : Oui, c’est ça ? ça fait combien de temps qu’on se connaît tous les deux, Annie ?

            LA FEMME : Douze ans.

            L’HOMME : Douze ans… Est-ce que t’as pas eu raison de me faire confiance jusque-là, depuis toutes ces années ?

            LA FEMME : Si.

            L’HOMME : Si ? Alors pourquoi est-ce que tu ne veux pas m’écouter aujourd’hui ? Tu t’es fait avorter plusieurs fois déjà, dis-moi ?

            LA FEMME : oui. Mais cette fois c’est différent.

            L’HOMME : C’est différent ? Qu’est-ce qui est différent ?

            LA FEMME : C’est mon bébé… C’est l’enfant de mon amour.

            L’HOMME : C’est l’enfant de ton amour ?

            LA FEMME : C’est l’enfant de Frédéric. C’est notre enfant, à moi et à Frédéric.

            L’HOMME : Je t’en prie Annie. Tu sais très bien que tu ne pourras absolument pas compter sur cet individu. Comment est-ce que tu ferais pour t’occuper seule d’un enfant, dis-moi ?

            LA FEMME : Je me sens bien. J’ai de la joie ça me donne de la force.

            L’HOMME : Tu as peut-être de la joie en ce moment… à cause d’un petit bouleversement hormonal dû à ta grossesse mais ça, ça va passer.

            LA FEMME : Non, c’est l’amour. L’amour de Frédéric.

            L’HOMME : Frédéric ? Tu me parles encore de Frédéric ? C’est quelqu’un qui a encore plus de problèmes que toi Annie… Et qu’on a décidé de ne pas garder ici à cause de comportements totalement inqualifiables… Annie réveille-toi.

            LA FEMME : On s’aime, on est amoureux et j’attends son bébé.

            L’HOMME : Annie j’aimerais bien que tu arrêtes de me parler d’amour en rapport avec un individu pareil. Je l’ai pratiqué pendant des années ton Frédéric, moi aussi je le connais très bien. Il est agressif au dernier degré. (Son téléphone sonne. Il répond). Allô oui… Eh bien je m’en fous… Je vous l’ai déjà dit… J’ai changé d’avis… Et puis c’est tout. (Il raccroche).

            LA FEMME : Je peux m’en aller ?

            L’HOMME : Mais non. On a une décision à prendre Annie. Une décision importante pour ton avenir. On le garde ou on le garde pas cet enfant ?

            LA FEMME : Frédéric et moi on a décidé de le garder. Depuis que j’ai de l’amour en moi je me sens très heureuse.

            L’HOMME (hors de lui) : Mais ça n’existe pas l’amour Annie, merde, c’est des inventions. C’est dans la tête, c’est comme un délire. L’amour c’est une sorte de maladie. C’est pas beau l’amour, faut arrêter avec ces conneries. L’amour ça met en danger les individus, la preuve… Réveille-toi Annie, tu mets ta vie en danger Annie.

            LA FEMME : Non je ne crois pas, Frédéric est fort, il nous protégera.

            L’HOMME : Annie, tu es amoureuse d’un détraqué hyperviolent, asocial, dragueur compulsif, alcoolique. (le téléphone sonne, il décroche, hurlant) Je vous ai dit d’arrêter de m’emmerder vous, je suis en réunion ! (Il raccroche).

            LA FEMME : Je sais que ça va bien se passer, je m’inquiète pas autant que vous. (Elle se lève et s’approche de l’homme, cherchant à le rassurer) Grâce à l’amour ça va bien se passer.

            L’HOMME : Je vais te dire Annie, déjà dans la vie normale, la vie des gens qui n’ont pas de handicap au départ, l’amour c’est irréel, c’est un concept. Je suis bien placé pour le savoir. Quand on se réveille de l’amour, après 3 mois, 3 ans ou quinze jours, on se rend compte qu’on a déliré et que c’est nul, que l’autre est nul, ou qu’il est con, ou bien qu’il sent mauvais. On se demande comment on a pu faire une chose pareille. Le bonheur dans la vie, il faut le chercher en soi, pas chez les autres. Et surtout pas dans l’amour…

            LA FEMME : Ce qui est différent c’est que Frédéric et moi on a décidé de s’aimer toute la vie… pas seulement un peu… Mais toute la vie. (L’homme la regarde désespéré). Est-ce que je peux m’en aller ?

            L’HOMME (totalement découragé) : Oui, vas-y.

            LA FEMME : Vous faites pas de souci, tout va bien se passer puisque je me sens heureuse… (Elle sort, suivie de l’infirmière)

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