Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 29/10/2018
      • TEXTE REUNIFICATION (mort, clés, amour)

          • MORT

             

            LA FEMME (essayant de contenir une forte émotion) : J’ai hésité à vous appeler.

            LE MEDECIN : Pourquoi ?

            LA FEMME : Je ne voulais pas vous déranger en pleine nuit.

            LE MEDECIN : Je suis le médecin de votre père depuis le début, je n’aurais pas compris que vous ne m’appeliez pas immédiatement.

            LA FEMME : Mais vous devez être fatigué.

            LE MEDECIN : Vous aussi. Comment avez-vous fait pour tenir tout ce temps ?

            LA FEMME : Comme dans les contes de fées, j’ai espéré. J’ai espéré, espéré, espéré que mon père se réveille. Vous êtes le seul médecin à ne pas m’avoir dissuadée d’espérer.

            LE MEDECIN : Chacun doit être libre d’espérer.

            LA FEMME : Oui.

            LE MEDECIN : Maintenant vous allez penser un peu à vous ? A votre avenir ?

            LA FEMME : A l’avenir ? Oui oui bien sûr, il le faut. Il y a même une vie complètement nouvelle qui s’ouvre devant moi aujourd’hui… Je vais me marier.

            LE MEDECIN : Ah bon ? Vous marier ? Mais c’est incroyable !

            LA FEMME : La décision a été prise il y a quelques mois déjà. Mon futur mari est là juste à côté. C’est un homme très bien.

            LE MEDECIN : C’est bien… Félicitations alors… Je suis très heureux.

            LA FEMME : Ah oui ? Après l’enterrement nous allons partir… nous installer dans sa famille, ça va me changer… Ils sont tous dans la finance. (Elle rit. Un temps).

            LE MEDECIN : Bon… Moi je vais vous laisser. Je vais rentrer, il est tard.

            LA FEMME : Oui.

            LE MEDECIN : Je vous souhaite le meilleur alors… Pour votre vie à venir… Soyez heureuse. Profitez de l’existence, vous le méritez. Au revoir Marianne. (Il lui tend la main).

            LA FEMME : Merci.

            Elle prend sa main. Soudain elle l’enlace et l’embrasse avec passion. D’abord surpris le médecin essaie de se dégager, l’étreinte de la femme est si forte qu’il n’y parvient pas. La résistance de l’homme semble faiblir. Un temps. Le baiser se prolonge puis ils finissent par se séparer. Ils sont troublés. On entend une porte puis des pas. Un homme entre.

            L’HOMME : Bonsoir.

            LE MEDECIN (mal à l’aise) : Bonsoir.

            LA FEMME (très troublée, au médecin) : Je vous présente. C’est Antoine dont je viens de vous parler.

            LE MEDECIN (serrant la main de l’homme) : Enchanté.

            L’HOMME : Bonsoir docteur, enchanté. Un grand merci pour tout ce que vous avez fait dans cette maison.

            LE MEDECIN : Je n’ai fait que mon travail.

            L’HOMME : Un peu plus je crois.

            LE MEDECIN : Mais non (temps). Je ne vais pas vous déranger plus longtemps. En tout cas je vous félicite. Marianne m’a dit la nouvelle vous concernant.

            L’HOMME : Merci c’est très aimable. La vie est faite ainsi.

            LE MEDECIN : Je vais me retirer, vous laisser, si vous n’y voyez pas d’inconvénients.

            L’HOMME : Mais oui bien sûr.

            La femme saisit la manche du médecin, pour le retenir.

            LA FEMME : Mais oui bien sûr.

            Un temps. L’homme et le médecin, remarquant l’attitude de la femme, sont très gênés. Ils s’efforcent de ne pas le laisser paraître.

            LE MEDECIN (d’un air dégagé) : Et je vous renouvelle tous mes vœux de bonheur.

            L’HOMME (d’un air dégagé) : Merci… merci encore.

            LE MEDECIN (tout en essayant de se dégager) : Marianne l’a très bien compris je crois. C’est bien que tout cela prenne fin, en douceur, sans souffrance

            L’HOMME (aidant le médecin à se dégager) : Absolument.

            LA FEMME (s’agrippant au médecin de plus en plus fort) : Oui, absolument.

            LE MEDECIN (cherchant à se dégager avec de plus en plus d’énergie) : Quand partez-vous ?

            L’HOMME : Dès que nous aurons tout réglé ici. J’espère au plus vite.

            LE MEDECIN : C’est bien.

            LA FEMME : Oui, c’est bien. On est très heureux de partir.

            L’HOMME : Au revoir encore et merci docteur.

            LE MEDECIN : Au revoir.

            LA FEMME : C’est une nouvelle vie qui commence, c’est formidable.

            LE MEDECIN : Au revoir Marianne.

            LA FEMME : ça va être formidable, je me réjouis. On va se marier dans un mois, j’ai hâte, j’ai hâte de me marier avec mon mari… c’est un homme comme lui que je désirais rencontrer et épouser. (après des efforts importants, le médecin réussit finalement à se dégager. Il sort avec précipitation). Je suis heureuse. (Elle s’allonge au sol en pleurant. L’homme la console).

             

            CLÉS

             

            Un couple assis à une table, ils semblent s’ennuyer. On entend des bruits de clés dans une serrure puis la porte s’ouvrir et se refermer.

            L’HOMME : La porte était ouverte ?

            LA FEMME : Mais non !

            L’HOMME : Ben quelqu’un est entré on dirait… C’est quoi cette histoire ? Quelqu’un entre chez nous ! Avec les clés en plus… Je rêve ou quoi ?

            Un homme entre et s’avance vers le couple les clés à la main.

            CONSTANTIN : Bonsoir Elisabeth.

            LA FEMME : Bonsoir Constantin. (A l’homme) C’est mon mari, c’est Constantin. Enfin mon ex-mari, excuse-moi, pardon…

            L’HOMME : Tu as repris contact avec lui ?

            LA FEMME : Mais non.

            L’HOMME : Ben si on dirait, non ?

            LA FEMME : Mais non

            L’HOMME : Ce salopard est parti comme ça il y a dix ans sans donner la moindre nouvelle… Et là… « Bonsoir » comme si de rien n’était.

            CONSTANTIN : Elisabeth

            LA FEMME : Oui Constantin ;

            CONSTANTIN : Je voulais m’excuser. Il y a dix ans quand j’ai quitté la maison, j’ai oublié de te dire quelque chose, quelque chose que j’ai toujours regretté de pas t’avoir dit. (Un temps) « Au revoir ».

            LA FEMME : Merci… C’est gentil… d’y avoir pensé finalement. (L’homme se retourne et s’en va). Au revoir Constantin.

            L’HOMME : Enfin mais je rêve là. C’est quoi cette histoire ? Alors là moi je suis totalement sidéré ! Et il avait les clés en plus ? Les clés de chez moi ?

            LA FEMME : Ben oui… On dirait.

            L’HOMME : Comment ça se fait ?

            LA FEMME : Je sais pas… Enfin si ! C’était ses clés avant.

            L’HOMME : Quoi ?

            LA FEMME : Ben avant ici c’était chez lui, non ?

            L’HOMME : Mais c’est plus chez lui maintenant. Faut qu’il nous rende les clés quand même. Sinon il peut revenir quand ça lui chante ce type. En plus il est reparti avec !

            LA FEMME : Oui. Il y a pas pensé.

            L’HOMME : Il pense pas à grand-chose on dirait… Faut aller les lui réclamer… Et tout de suite.

            LA FEMME (un temps) : Tu sais, faut le comprendre. Il a sans doute du mal à accepter de ne plus être chez lui ici.

            L’HOMME : Quoi ? Enfin maie je rêve. Qu’est-ce que je dois comprendre ? Le type entre comme ça, comme chez lui, après dix ans. Et il repart avec les clés… de chez moi… Mais c’est fou. (On entend la porte d’entrée se refermer). Il est parti là…

            LA FEMME : De chez toi… Et un peu de chez lui aussi.

            L’HOMME : Quoi ?

            LA FEMME : Dans sa tête… Je veux dire. (On entend le bruit d’une serrure qu’on actionne. De très nombreux tours  de clés).

             

             

            AMOUR

             

            Dans une école primaire. La directrice et un couple font les cent pas. Entre l’instituteur. Il serre la main du couple qui semble très froid.

            LA DIRECTRICE : Monsieur et Madame Védrani, Monsieur Jobert. Daniel, Monsieur et Madame Védrani ont désiré avoir un entretien avec nous au sujet d’Antoine évidemment. Je leur ai proposé qu’on se voie un instant tous les quatre.

            INSTITUTEUR : Bien sûr.

            LA FEMME (très affectée) : Notre fils est rentré très perturbé de la classe verte… Plus que ça même… On s’inquiète beaucoup… et on aimerait vous entendre… pour comprendre un peu mieux la situation.

            L’INSTITUTEUR : Je suis à votre disposition… Qu’est-ce qu’il se passe exactement ?

            LA FEMME : D’abord en rentrant Antoine n’a cessé de vomir et maintenant il reste apathique sur son lit, il pleure, il fait des cauchemars… Le médecin de comprend pas.

            L’HOMME : Pour lui notre enfant n’a rien.

            L’INSTITUTEUR : C’est terrible.

            LA FEMME : Aujourd’hui on attend beaucoup de vos explications.

            L’HOMME : On aimerait comprendre ce qui a pu perturber ainsi notre fils.

            LA FEMME : Aucun événement particulier n’a eu lieu pendant ce séjour Monsieur ?

            L’INSTITUTEUR : Non. A part cette fameuse soirée dont je vous ai parlé à notre retour ainsi qu’à Madame la directrice.

            LA DIRECTRICE (ferme) : Eh bien recommencez Daniel si ça ne vous dérange pas.

            L’INSTITUTEUR : Un soir Antoine a été persécuté par ses camarades dans le dortoir pour je ne sais quelle raison précise. Dans la nuit il s’est réveillé, il avait fait pipi sur lui, il errait dans le couloir et ne voulait plus retourner dans le dortoir de peur que les autres le harcèlent à nouveau. Je l’ai rassuré et réconforté. Et le lendemain les choses sont parfaitement rentrées dans l’ordre.

            LA FEMME : Notre fils dit qu’il a dormi dans votre lit cette nuit-là.

            L’INSTITUTEUR (surpris et déstabilisé) : Qu’est-ce que vous racontez ! Je l’ai effectivement conduit dans ma chambre. Je l’ai changé car il était mouillé. Il pleurait, je l’ai réconforté et oui je l’ai allongé sur mon lit.

            L’HOMME (surpris) : Monsieur vous avez couché notre fils dans votre lit ?

            LA DIRECTRICE (très surprise) : Vous n’aviez pas mentionné ce détail avec moi !

            L’INSTITUTEUR : Non ! (aux parents) J’ai conduit votre fils dans ma chambre pour le changer, pour ne pas le déshabiller dans le couloir dans les courants d’air… Comme je vous l’ai déjà dit, ma collègue était malade cette nuit-là et je n’ai pas osé la déranger… (…)

            L’HOMME : ça vous arrive souvent Monsieur, de prendre des enfants dans votre chambre ?

            L’INSTITUTEUR : Qu’est-ce que vous racontez ! Non jamais, évidemment. C’était un cas particulier, j’ai dû faire face à une situation particulière… (…) Je l’ai changé et surtout je l’ai réconforté, je l’ai allongé sur mon lit, il tombait de sommeil. Il s’est endormi finalement. Alors je l’ai laissé dormir.

            LA FEMME : Vous l’avez laissé dormir dans votre chambre ?

            LA DIRECTRICE : Quoi ? Il a dormi dans votre chambre la nuit complète ?

            L’INSTITUTEUR : Oui. Je suis allé changer ses draps dans le dortoir au petit matin, quand il était réveillé et qu’il était rassuré, je l’ai reconduit avec les autres pendant qu’eux dormaient. Ainsi ils ne se sont rendu compte de rien… Et voilà, le lendemain il était calme.

            L’HOMME : Tout à l’heure vous avez dit qu’il n’avait pas dormi avec vous.

            L’INSTITUTEUR : Il n’a pas dormi avec moi. Il a dormi dans ma chambre.

            LA FEMME : Dans votre lit ?

            L’INSTITUTEUR : Evidemment sur mon lit.

            L’HOMME : Et vous, vous avez dormi où ?

            L’INSTITUTEUR : Mais j’ai dormi par terre.

            LA FEMME : Mais comment est-ce possible que mon enfant ait pu dormir dans votre chambre !

            L’INSTITUTEUR (s’emportant) : J’ai fait au mieux dans l’intérêt de votre enfant Madame. Vous auriez préféré que je laisse votre fils mouillé dans son pipi ? Ou bien que je le change dans le dortoir devant ses camarades alors qu’il était devenu leur bouc émissaire. On dirait que vous préféreriez que je vous dise que j’en ai rien à fiche de votre enfant…

            L’HOMME : Dites-nous si vous n’avez pas plutôt dormi dans le lit avec mon fils plutôt qu’à côté ?

            L’INSTITUTEUR : Vous m’injuriez. (...) (A la directrice) Moi j’en peux plus, j’arrête de parler avec ces gens.

            LA FEMME : Eh bien moi Monsieur, je n’ai pas envie que vous arrêtiez, j’ai besoin de savoir quel rapport vous avez eu avec mon enfant cette nuit-là et même quel rapport vous entretenez en général avec lui.

            L’INSTITUTEUR : Quel rapport ?

            LA FEMME : Oui, puisque selon vous tout est parfaitement adapté dans votre attitude avec lui, définissez la relation que vous avez avec mon fils Monsieur, avec vos mots…

            L’INSTITUTEUR : Mais c’est un procès que vous me faites.

            LA DIRECTRICE (avec force) : Ce sont des parents ! Ils ont des doutes ils veulent vous entendre et je ne peux pas les blâmer après tout ce que je viens d’apprendre que j’ignorais.

            L’INSTITUTEUR : (un temps. Il s’approche de la femme, fragile et déterminé). Antoine est un enfant particulier, plus délicat et plus sensible que les autres, plus fragile donc j’ai une attention particulière à lui… Voilà j’aime les rapports que nous avons l’un avec l’autre, il est éveillé, intelligent et quand on discute je prends du plaisir… Voilà c’est pour ça que je fais ce métier aussi, pour le plaisir et pour l’échange en l’occurrence avec des enfants… Mais je sais faire la part des choses Madame, je suis un professionnel… Je fais mon métier par amour si vous voulez savoir et non pas comme un fonctionnaire, si je fais ce métier c’est que j’aime les enfants… Et j’aime votre enfant si vous voulez savoir.

            L’HOMME : Quoi ?

            LA FEMME : Vous aimez mon enfant ? Mais c’est insupportable d’entendre ça !

            LA DIRECTRICE : Arrêtez Daniel !

            L’INSTITUTEUR : Non je m’arrêterai pas. Vous savez quoi ? Je vais vous dire de quoi votre fils manque le plus cruellement à mon avis et bien qu’on lui dise qu’on l’aime ! Que vous lui disiez que vous l’aimez !

            LA DIRECTRICE : Taisez-vous Daniel !

            LA FEMME (essayant de retenir son mari) : Notre fils est tombé en dépression à cause d’un criminel… Il a été abusé et on se fait insulter… J’espère que vous allez pourrir en prison Monsieur.

            L’INSTITUTEUR : Vous savez ce dont Antoine souffre le plus à mon avis ? C’est que ses parents soient incapables de lui exprimer de l’amour.

            LA DIRECTRICE : Taisez-vous !

            L’INSTITUTEUR : … soient incapables de lui dire qu’ils l’aiment ! Et que ce soit son instituteur qui soit obligé de se substituer à eux alors que ce n’est pas son rôle ! Voilà le véritable problème de votre fils aujourd’hui et plutôt que de regarder ce problème en face et de le traiter parce que ça vous fait peur, vous vous acharnez sur moi…

            L’HOMME : On va vous casser Monsieur, faites-moi confiance on va vous détruire pour que nous ne puissiez plus jamais nuire à personne.

            L’INSTITUTEUR : Allez-y je me sens prêt. (Le couple sort).

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