Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 28/12/2017
      • TROIS SOEURS : Acte II (distribution)

          • ACTE II. REVEILLON AVORTÉ (décembre, soir)

             

            5.  UNE CHAMBRE POUR LE BEBE

            NATACHA : Alice 

            NATACHA : Ils ont encore laissé allumé !

            ANDRE (entrant) : Qu’est-ce que tu as Natacha ?

            NATACHA : Tous les soirs, il y a des lumières allumées pour rien. Et je n’arrive pas à trouver qui est responsable. Quelle heure est-il ?

            ANDRE : Huit heures et quart.

            NATACHA : Olga et Irina ne sont toujours pas rentrées. Je leur ai dit qu’elles travaillaient trop. Elles n’écoutent rien. J’ai peur pour le petit, je crois qu’il a de la fièvre.

            ANDRE : Mais non, il va très bien.

            NATACHA : ça m’inquiète quand même. J’espère que tes sœurs n’ont pas prévu de faire la fête ici ce soir ? Tous ces gens qui se croient obligés de faire la même chose en même temps ! Tu sais qu’il me reconnait ?

            ANDRE : Qui ?

            NATACHA : Le petit ! Tout à l’heure, il se réveille, il me voit, et il me fait un sourire. Il m’a reconnue ! Il comprend tout.  Je vais leur dire qu’on ne peut pas faire de fête ici, à cause du bébé. Elles sont gentilles, elles comprendront. Je pense qu’il a froid dans sa chambre. A mon avis, il faudrait le changer de chambre, celle d’Irina est beaucoup mieux exposée, il y a le soleil toute la journée. Elle pourra partager celle d’Olga. De toute façon, elles travaillent tout le temps dehors toutes les deux. Tu ne dis rien ?

            ANDRE : Je réfléchis.

             

            6. MACHA ET VERCHININE

            MACHA : Léa Y / Louise

            MACHA (entre avec Alexandre Verchinine) : Je ne sais pas. L’habitude y est pour beaucoup. C’est vrai qu’on a eu du mal à se faire au changement de notre niveau de vie après le mort de papa.

            VERCHININE : J’ai soif. Je boirais bien quelque chose.

            MACHA : Je trouve la plupart des gens grossiers, malpolis, mal éduqués. Moi la grossièreté me blesse, je souffre quand je vois qu’un homme manque de douceur, de tact. Je ne parle pas de mon mari, je me suis habituée à lui. Je l’ai épousée à 18 ans. J’avais peur de lui parce qu’il était professeur, et moi, je n’avais même pas fini mes études. Je le trouvais intelligent. Ce n’est plus le cas maintenant, bien sûr, mais je me suis habituée. Alors que quand je me trouve au milieu de ses collègues, au milieu de tous ces professeurs, je souffre, tout simplement. Dans notre ville, les gens les plus honnêtes, les mieux éduqués, ce sont les militaires.

            VERCHININE : Tu dis ça pour me faire plaisir mais je crois malheureusement qu’il n’y pas de différence : professeurs, militaires, ils n’ont pas plus d’intérêt les uns que les autres, enfin dans cette ville. Discute avec un militaire, tu verras. Il va commencer par te parler de grands enjeux stratégiques, et puis il finira par te dire qu’il ne supporte plus sa maison, sa femme, ses enfants. Eux non plus d’ailleurs ne peuvent plus le supporter.

            MACHA : C’est gai…

            VERCHININE : Pardon. Je me suis disputé avec elle ce matin, à peine levé. Je suis parti en claquant la porte. Je n’en parle jamais d’habitude. C’est bizarre, il n’y a qu’avec toi que je me laisse aller à me plaindre. Tu ne m’en veux pas ? A part toi, je n’ai personne. Personne.

            MACHA : Oh je n’aime pas ce bruit !

            VERCHININE : Tu es superstitieuse ?

            MACHA : Oui.

            VERCHININE : C’est drôle. Tu es tellement… J’aime tes yeux, tes gestes, je les vois en rêve.

            MACHA (riant doucement) : Ne dis pas ça, s’il te plait. Et puis si, parlez, peu importe. (Elle se cache le visage dans les mains). Peu importe. On vient ! parlez d’autre chose.

             

             7. IRINA ET LE TRAVAIL

            MACHA (Léa suite ?) : IRINA : Marion

            TOUZENBACH : J’ai un nom triple. Je suis le baron Touzenbach-Krone-Altschauer. Mais je suis russe, comme toi. Je n’ai plus rien d’allemand. A part, peut-être l’obstination avec laquelle je t’ennuie en te raccompagnant tous les soirs.

            IRINA : Comme je suis fatiguée !

            TOUZENBACH : Tous les soirs j’irai te chercher à la poste pour te raccompagner chez toi. Je le ferai pendant dix ans, vingt ans, si tu ne me chasses pas. (Aux autres) Bonsoir !

            IRINA : Enfin à la maison ! C’était un cauchemar : il y avait une dame qui voulait envoyer un recommandé à son frère pour lui dire qu’elle venait de perdre son fils le jour même. Mais l’adresse était fausse, elle pleurait, et moi je n’en pouvais plus et je lui ai hurlé dessus. J’ai été horrible. J’ai honte… Toute la bande va venir ce soir ?

            MACHA : Oui.

            IRINA : Fatiguée. Dormir. Je n’aime pas ce boulot.

            MACHA : Tu as maigri.

            IRINA : Il faudrait que je cherche un autre travail, celui-là ça ne me va pas du tout. C’est l’inverse de ce que je voulais faire. C’est un travail sans poésie, sans idée…

            TCHEBOUTYKINE : Irina !

            IRINA : Oui.

            TCHEBOUTYKINE : Viens me rejoindre. (Elle s’approche) Tiens Irina, je t’ai acheté des crayons de couleurs et une petite gomme qui sent la fraise.

            IRINA : Tu me traites toujours comme une petite fille, mais je suis grande maintenant… (Elle prend le cadeau et, d’une voix joyeuse) : oh ! mais elle est géniale !

            VERCHININE (décroche son téléphone, répond. Puis à Macha) Ma femme a encore fait une tentative. Il faut que j’y aille. Je vais sortir sans me faire remarquer. Ce que c’est désagréable tout ça. Au revoir Macha. (Il sort).

            IRINA : Il s’en va ? Mais pourquoi ? J’allais apporter à boire. La soirée n’a même pas commencé !

            MACHA : Fiche-moi la paix ! Tu m’énerves. On ne peut jamais être tranquille avec toi !

            IRINA : Tu n’es pas gentille Macha.

            MACHA : Si je ne suis pas gentille, ne me parle pas. Ne me touche pas ! (Elle s’écarte)

            TCHEBOUTYKINE (riant) : Ne la touche pas ! ne la touche pas !

            MACHA : Et toi, tu vas arrêter de dire n’importe quoi tout le temps ?

             

            8.LA FËTE EST FINIE

             

            IRINA : Marion suite ; NATACHA : Alice

            IRINA : On sonne… ils arrivent ! (Elle sort ouvrir et revient). Non, c’est juste Olga et Kouliguine. (Entrent Olga et Kouliguine)

            OLGA : Le conseil vient juste de se terminer. Je n’en peux plus. La directrice est malade, c’est moi qui la remplace maintenant. Ma tête, j’ai un mal de tête… Vous savez qu’hier André a encore perdu une fortune aux cartes ? Toute la ville en parle.

            KOULIGUINE : Oui, moi aussi il m’a fatigué ce conseil. Macha n’est pas là ?

            IRINA : Si, mais elle est de mauvaise humeur.

            TOUZENBACH : Vous savez que j’ai donné ma démission ?

            OLGA : On me l’a dit. Eh bien je trouve que vous avez tort.

            TOUZENBACH : Bon, un peu de musique en attendant les invités ? (Musique. Certains commencent à danser).

            NATACHA (s’approche et baisse la musique) : Vous êtes complètement inconscients, c’est beaucoup trop fort. Bobik est malade, il n’arrive pas à dormir. (Un temps)

            TCHEBOUTYKINE : Bon, je crois qu’on va peut-être y aller, non ?

            TOUZENBACH : Oui, bonne nuit.

            IRINA : Mais enfin ? Et les invités ?

            ANDREI, gêné : Ils ne viendront pas. Tu comprends Irina, Natacha dit que Bobik est malade, alors… j’ai annulé la soirée.

            IRINA : Souffrant ?

            MACHA : Puisqu’on nous chasse, eh bien partons ! (A Irina) Ce n’est pas Bobik qui est malade, c’est elle… (montrant sa tête) de là ! Petite bourgeoise ! Allez, on n’a qu’à sortir, on décidera après. (Tous sortent sauf Irina)

            IRINA : Allez-y, j’arrive…

            NATACHA : Tu as l’air tellement fatiguée ma chérie. Tu devrais te coucher plus tôt.

            IRINA : Bobik dort ?

            NATACHA : Oui, mais d’un sommeil agité. Justement je voulais te dire, pour Bobik, la chambre des enfants, la chambre actuelle, je trouve qu’elle est humide. Alors que ta chambre est beaucoup mieux exposée, ce serait l’idéal pour un enfant. Tu veux bien t’installer chez Olga en attendant ?

            IRINA : Chez qui ?

            NATACHA : Tu partageras la chambre d’Olga, en attendant. La tienne sera pour Bobik. Il est tellement mignon : aujourd’hui, je lui dis comme ça : « Bobik, c’est toi mon trésor ». Et lui, il me regarde avec ses petits yeux tout mignons… Bon j’y vais.

            IRINA (seule) : Plus personne. Tout le monde est parti. A Moscou ! A Moscou ! A Moscou !