Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 28/12/2017
      • TROIS SOEURS : Acte IV (distribution)

          • ACTE IV : LE DEPART (jardin, midi)

             

            Midi. Le vieux parc devant la maison des Prozorov. A droite, la terrasse de la maison. Sur une table, des bouteilles et des verres. On voit qu’on vient de boire du champagne.

             

            12. LA MOUSTACHE DE KOULIGUINE

            IRINA : Léah

            IRINA (fait au revoir de la main aux soldats) : Ils sont partis… (Elle s’assied).

            TCHEBOUTYKINE : Moi, ils ont oublié de me dire au revoir.

            IRINA : Ah bon ?

            TCHEBOUTYKINE : Oui. (Il chante) « Tarara boum bié. Tamara m’oumbliait… »

            KOULIGUINE : Tu es vraiment incorrigible Ivan. Incorrigible !

            TCHEBOUTYKINE : Il faudrait que j’aille à l’école chez toi, là je me corrigerai.

            IRINA (à Kouliguine) : Mais, tu t’es rasé la moustache ? C’est horrible !

            KOULIGUINE : Pourquoi ? C’est la coutume. Notre proviseur a laissé pousser sa moustache, alors moi, maintenant que je suis inspecteur, je me fais pousser la moustache. Ça ne plait à personne, mais peu importe. Moi je suis content.

            (André promène une poussette d’enfant avec un bébé qui dort).

            IRINA : Ivan, je suis inquiète. Tu étais là lorsque c’est arrivé hier : qu’est-ce qu’il s’est passé exactement ?

            TCHEBOUTYKINE : Rien. Rien du tout. Aucune importance.

            KOULIGUINE : A ce qu’on dit, Nicolas (Touzenbach) et Saliony se seraient croisés à côté du théâtre. Saliony a énervé Nicolas et lui, il a perdu patience, il lui a dit quelque chose de vexant.

            TCHEBOUTYKINE : Je n’en sais rien. Quel pataquès !

            KOULIGUINE : Au lycée, un professeur avait écrit « pataquès » sur la copie d’un élève, et l’élève, il lui a demandé : « Comment ça, pas ma caisse ? » (Il rit). Ce que c’est drôle. Saliony, à ce qu’on dit, serait amoureux d’Irina et il aurait pris Nicolas en grippe.

            IRINA : (Elle sursaute). Tout me fait peur aujourd’hui. (Pause). J’ai déjà tout préparé, je fais partir les bagages cet après-midi. Je me marie avec Nicolas demain, dès demain nous partons et après-demain, ça y est, je suis dans mon école, une vie nouvelle commence. Quand j’ai été reçue au concours de professeur des écoles, j’en ai pleuré de joie.

            TCHEBOUTYKINE : Ma petite chérie, tu as fait du chemin, comme tu as avancé, on ne te rattrapera plus. Kouliguine, tu es ridicule avec cette moustache !

            KOULIGUINE : Oh ça va hein ! (Il soupire). Aujourd’hui, les soldats vont partir, tout va redevenir comme avant. Macha est une femme bien, une femme honnête. De toute façon, je n’écoute pas ce qu’on raconte en ville. Olga n’est toujours pas arrivée ?

            IRINA : Non. On l’a envoyé chercher. Si tu savais comme j’ai du mal à vivre ici toute seule, sans Olga. Depuis qu’elle est directrice et qu’elle habite au lycée, elle est occupée toute la journée, et moi je n’ai rien à faire…  Alors, j’ai pris ma décision : je ne peux pas vivre à Moscou ? Et bien tant pis, c’est le destin. On ne peut pas lutter contre son destin. Nicolas m’a demandée en mariage… je me suis décidée. C’est quelqu’un de bien, quelqu’un de vraiment bien. Maintenant que j’ai décidé, je me sens plus gaie. Seulement je sais qu’hier, il s’est passé quelque chose, et une sorte de mystère est suspendu au-dessus de ma tête…

            TCHEBOUTYKINE : « Pas ma caisse ». N’importe quoi.

            NATACHA (par la fenêtre) : La directrice !

            KOULIGUINE : Elle est arrivée. Allons-y. (Il entre dans la maison avec Irina).

             

            13. LES VIES RATEES LES ECHECS

            MACHA : Allyssia

             

            MACHA (s’approche) : Et lui, là, il reste assis, il se tourne les pouces…

            TCHEBOUTYKINE : Et quoi ?

            MACHA (s’assied près de lui) : Rien… (Pause). Ma mère, tu l’aimais ?

            TCHEBOUTYKINE : Beaucoup.

            MACHA : Et elle ?

            TCHEBOUTYKINE (après une pause) : ça, je ne m’en souviens plus.

            MACHA : Il est là, « mon mien » ? Un jour j’ai entendu une femme appeler son mari comme ça, « mon mien ». Il est là « mon mien » ?

            TCHEBOUTYKINE : Pas encore.

            MACHA : Quand on prend le bonheur par bribes, par petits bouts, et puis qu’on le perd, comme moi, peu à peu, on devient plus grossière, on devient méchante. (Elle montre sa poitrine) ça bouillonne, là, en moi… (Elle regarde André avec le bébé qui s’approche). Tu vois André, le petit frère : tous les espoirs se sont envolés.

            ANDRE : Il s’est passé quelque chose, hier, à côté du théâtre, tout le monde en parle.

            TCHEBOUTYKINE : Ce sont des bêtises. Saliony a énervé Nicolas, qui a fini par l’injurier. Ils vont se battre tout à l’heure, à midi et demi, dans le bois. Pan ! Pan ! (il rit). Saliony en est à son troisième duel.

            MACHA : Et Nicolas ?

            TCHEBOUTYKINE : Quoi Nicolas ?

            MACHA : Il ne faut pas les laisser faire. Il pourrait blesser Nicolas, ou même le tuer.

            TCHEBOUTYKINE : Ah c’est un homme très bien, mais enfin un Nicolas de plus ou de moins… De toute façon, nous n’existons pas, c’est juste une impression, que nous existons.

            MACHA : Et c’est comme ça toute la journée, ils parlent, ils parlent… (Elle s’éloigne). Il va neiger, et eux, il faut qu’ils déblatèrent… (vers eux) Je n’entrerai pas dans la maison. Quand Alexandre sera là, vous me préviendrez… (Elle sort)

            ANDRE : Elle va se vider, notre maison. Les officiers vont partir, toi, tu va partir, ma sœur va se marier, et moi, je vais rester seul à la maison.

            TCHEBOUTYKINE : Et ta femme ?

            ANDRE : Ma femme, c’est ma femme. Elle est honnête, elle est bien, enfin gentille, en même temps, il y a quelque chose en elle qui la rabaisse au rang d’un animal mesquin. Tu es le seul à qui je puisse le dire : j’aime Natacha, c’est vrai, mais quelquefois, elle me paraît horriblement vulgaire, et dans ces moments-là, je ne comprends plus pourquoi je l’aime, ou pourquoi je l’ai aimée…

            TCHEBOUTYKINE (se levant) : Moi mon vieux, je m’en vais demain, nous ne nous reverrons plus. Alors je vais te donner un conseil. Ecoute : va-t’en. Va-t’en et marche, marche sans te retourner. Plus loin tu iras, mieux ça vaudra. (Il se lève et sort)


             

            14. LES ADIEUX DE NICOLAS

            IRINA : Anouk

             

            TOUZENBACH : Je vais revenir tout de suite.

            IRINA : où vas-tu ?

            TOUZENBACH : En ville. J’ai oublié de dire adieu à un ami.

            IRINA : Ce n’est pas vrai. Nicolas, qu’est-ce qui s’est passé hier à côté du théâtre ?

            TOUZENBACH : Rien ! Je reviendrai dans une heure, ne t’inquiète pas. (Il la regarde). Ça fait déjà cinq ans que je suis amoureux de toi, et je n’arrive toujours pas à m’y habituer. Tu es de plus en plus belle. Tu verras quand on sera partis, on travaillera, tu seras heureuse. Il n’y a qu’une chose, une seule chose : tu ne m’aimes pas.

            IRINA : ça je n’y peux rien. Je t’épouse, je te promets que je serai fidèle, mais je ne peux pas me forcer à t’aimer. Qu’est-ce que je peux faire ? Je n’ai jamais aimé de ma vie. Pourtant qu’est-ce que j’en ai rêvé de l’amour, j’en ai rêvé si longtemps ! Mais j’ai l’impression d’être un piano fermé à clé. Et la clé est perdue. (Pause). Tu as l’air inquiet Nicolas ça n’est pas grave tu sais.

            TOUZENBACH : J’ai mal dormi. C’est cette clé perdue qui m’empêche de dormir. Dis-moi quelque chose. (pause). Dis-moi quelque chose…

            IRINA : Quoi ? Mais quoi ?

            TOUZENBACH : Dis-moi quelque chose.

            IRINA : Mais te dire quoi ? Quoi ?

            TOUZENBACH : Quelque chose.

            IRINA : Arrête !

            TOUZENBACH : Ce n’est rien. Parfois des détails se mettent à prendre une importance énorme, on ne sait pas pourquoi… Allez !  Je me sens gai. J’ai l’impression de voir ces sapins, ces érables, ces bouleaux pour la première fois. Quels beaux arbres ! ça doit être bon de vivre près d’eux. Allez ! Il faut que j’y aille.  Regarde, tu vois cet arbre sec là-bas, qui bouge un peu dans le vent ? Si je meurs un jour, j’ai l’impression que je continuerai à faire partie de la vie, d’une façon ou d’une autre. Adieu Irina.

            IRINA : Je vais avec toi.

            TOUZENBACH : Non. Irina…

            IRINA : Quoi ?

            TOUZENBACH (ne sachant que dire) : Je n’ai pas pris mon café, aujourd’hui. Tu veux bien m’en préparer un ?


             

             

             

            15. LES ADIEUX DE VERCHININE

            OLGA : Tania ; MACHA : Louise

            Verchinine et Olga sortent de la maison. Irina s’approche.

            VERCHININE (coup d’œil à sa montre) : Nous partons tout de suite, Olga. Il faut que j’y aille. (Pause). Sais-tu où est Macha ?

            IRINA : Quelque part dans le jardin. Je vais essayer de la trouver.

            VERCHININE : Merci. (Pause). Tout a une fin. Voilà que nous nous séparons. La ville nous a offert un banquet d’adieux : on a du champagne, le maire a fait un discours, je mangeais, j’écoutais, et toute mon âme était ici, chez vous… (Il regarde le jardin)

            OLGA : Est-ce que tu reviendras ?

            VERCHININE : Je ne crois pas. (Pause).

            OLGA : Demain, dans la ville, il n’y aura plus un seul militaire. (Pause). Rien n’arrive selon nos souhaits. Je ne voulais pas être directrice, et je suis quand même devenue directrice. Donc, je ne vivrai pas à Moscou…

            VERCHININE : Oui. Rien n’arrive selon nos souhaits. Olga, merci pour tout. Et pardonne-moi si j’ai fait quelque chose de travers…

            OLGA (s’essuyant les yeux) : Et Macha qui n’est toujours pas là…

            VERCHININE : Qu’est-ce qu’on peut dire au moment des adieux ? Sur quoi est-ce que je pourrais philosopher un peu ? (Il rit) La vie est lourde. Pour beaucoup d’entre nous, elle semble murée, désespérée. Pourtant, c’est faux, elle s’éclaire, elle s’allège. Bientôt elle sera tout à fait claire. (Il regarde sa montre) Il faut que j’y aille !

            OLGA : La voilà.  (Entre Macha. Olga se met un peu à l’écart pour ne pas les gêner).

            MACHA (regarde Verchinine) : Adieu. (Ils s’embrassent)

            OLGA : Allons, allons… (Macha sanglote très fort).

            VERCHININE : Ecris-moi… N’oublie pas ! C’est l’heure maintenant… Je dois y aller… Olga, aide-moi, il faut que j’y aille… je suis en retard… (Il serre Macha dans ses bras et s’éloigne).

            OLGA : Macha, Macha arrête, ma chérie… (Entre Koulyguine)

            KOULYGUINE (confus) : Non mais ça ne fait rien, qu’elle pleure un peu, qu’elle pleure… Macha, je suis heureux, quoi qu’il ait pu se produire… Je ne me plains pas, je ne te fais pas un seul reproche… Nous recommencerons à vivre comme avant, et, moi, pas un seul mot, pas une allusion…

            MACHA : « Je suis le Ténébreux, le veuf, l’inconsolé, / Le Prince d’Aquitaine à la tour abolie… à la tour abolie… »

            OLGA : Calme-toi Macha… Donne-lui de l’eau.

            MACHA : Je ne pleure plus.

            KOULYGUINE : Elle ne pleure plus… elle est gentille…

            On entend un coup de feu, étouffé et lointain.

            MACHA : « Le Prince d’Aquitaine à la tour abolie / Ma seule étoile est morte… » (Elle boit de l’eau) Une vie manquée… Je n’ai besoin de rien, maintenant… Je me calme tout de suite… Qu’est-ce que ça veut dire « à la tour abolie » ? Pourquoi est-ce que j’ai ça dans la tête ?

            (Irina entre)

            KOULYGUINE : Hier, en quatrième, j’ai confisqué ça à un gamin (il se les met). Je ressemble au professeur d’allemand… (Il rit) Pas vrai ?

            MACHA : C’est vrai que tu lui ressembles.

            OLGA : Oui ! (Macha pleure)

             

             

            16. NATACHA MAITRESSE DES LIEUX

            Entre Natacha

            NATACHA (à quelqu’un hors de scène) : Oui, c’est leur père qui va les promener. Oui, tous les deux, Sophie et Bobik. (A Irina) C’est du souci les enfants ! Tu t’en vas demain Irina, tu devrais rester au moins une petite semaine encore, non ? (Elle pousse en cri en voyant Kouliguine) Imbécile ! Tu m’as fait une de ces peurs ! (A Irina) Dans ta chambre, je mettrai Andréi et son violon, qu’il violone tant qu’il veut ! Et dans sa chambre  à lui, on mettra la petite Sophie. Tu sais qu’aujourd’hui elle m’a regardée avec ses petits yeux et elle a dit : « Maman ! »

            KOULIGUINE : C’est vrai qu’elle est mignonne, cette petite.

            NATACHA : Et donc, demain, je serai seule ici. (Elle soupire) D’abord, je ferai abattre toute cette allée de sapins. (A Irina) Ma chérie, ça ne te va pas du tout cette ceinture-là. C’est une faute de goût. Il faut du clair. Et ici, partout, je ferai mettre des petites fleurs pour faire joli. (D’une voix sévère) Qui a laissé ça ici ? (Entrant dans la maison) Je demande : qui a laissé ça ici ? (Elle crie en coulisses) Tais-toi !

            KOULIGUINE : C’est reparti !

             

            17. LES TROIS SŒURS

            OLGA :  Lorraine  IRINA :  MACHA : Louise (suite)

             

            OLGA : Ils s’en vont.  (Entre Tcheboutykine inquiet)

            MACHA : Les nôtres s’en vont. Bon, et ben, bonne route ! (A son mari) Il faut rentrer. Tu sais où est mon manteau ?

            KOULIGUINE : Je l’ai mis à l’intérieur. Je vais les chercher. (Il entre dans la maison)

            OLGA : Oui, maintenant chacun peut rentrer chez soi. C’est l’heure.

            TCHEBOUTYKINE : Olga.

            OLGA : Quoi ? (Pause). Quoi ?

            TCHEBOUTYKINE : Rien… Je ne sais pas comment vous dire… (Il lui chuchote à l’oreille).

            OLGA (effrayée) : Ce n’est pas possible !

            TCHEBOUTYKINE : Je n’en peux plus, je ne veux plus dire un mot.

            MACHA : Que s’est-il passé ?

            OLGA : C’est une journée horrible aujourd’hui. Irina, je ne sais pas comment te dire…

            IRINA : Quoi ? Mais dis-le ! Quoi ? Mon Dieu ! (elle pleure)

            TCHEBOUTYKINE : Nicolas, il vient de se faire tuer en duel.

            IRINA : Je le savais, je le savais…

            TCHEBOUTYKINE (s’asseyant sur un banc au fond de la scène) : Je n’en peux plus. Qu’elles pleurent un petit peu… Tamara… boum bié… m’a flanqué mon billet…

            Les trois sœurs debout, serrées les unes contre les autres.

            MACHA : J’entends la musique. Ils nous quittent. Pour toujours, vraiment toujours. Nous resterons seules pour recommencer notre vie. Il faut vivre… Il faut vivre…

            IRINA : Un jour, tout le monde comprendra à quoi ça sert, tout ça, à quoi servent ces souffrances, tout sera clair. Mais pour l’instant… il faut vivre… il faut travailler, seulement travailler ! Demain je partirai, toute seule, j’irai enseigner, je donnerai ma vie à ça, au travail…

            OLGA : Je l’entends aussi, la musique. Elle est gaie… ça donne envie de vivre ! Les années vont passer, et nous, on disparaîtra pour toujours. On nous oubliera, on oubliera nos visages, nos voix, combien nous étions, mais ceux qui viendront après nous seront heureux, et peut-être qu’ils nous seront reconnaissants. La musique est si belle, on pourrait presque savoir pourquoi on vit, pourquoi on souffre… Si on pouvait savoir !

            Kouliguine, joyeux, souriant, apporte le manteau ; Andréi pousse une poussette.

            TCHEBOUTYKINE : Tamara… boum bié… m’a flanqué mon billet… (Il lit le journal) Aucune importance ! Aucune importance !