Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 11/03/2015
      • UN CONCENTRE DE THEATRE DANS LE THEATRE : Six Personnages en quête d'auteur (Pirandello/E. Demarcy-Mota/Théâtre de la Ville)

          • Toute la force de Pirandello concentrée dans la splendide mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota

             

                  « Comprenez Mademoiselle, que sur une scène, ce n’est pas possible ! Il faut représenter  ce qui est représentable ! »  Mais qu’est-ce au juste que le théâtre ? Qu’est-ce qu’un acteur ? Voilà deux questions auxquelles nous confronte la pièce de Pirandello Six Personnages en quête d’auteur, mise en scène par Emmanuel Dermarcy-Mota sur le grand plateau du théâtre de la ville. Une pièce qui retrouve toute sa puissance à travers le travail du metteur en scène.

                  La salle est pleine, les lumières s’éteignent, le rideau se lève, et le théâtre plonge le temps d’une heure et demie dans une atmosphère vacillant  entre rêve et cauchemar, fiction et réalité.

                   Quelques chaises noires, des projecteurs, une scène surélevée, un machiniste, quatre comédiens qui répètent sous la direction d’un directeur exigeant : la pièce commence dans un décor de salle de répétition où les personnages vont et viennent -si bien qu’on ne sait plus où regarder-. Une arrivée mystérieuse vient pourtant troubler cette répétition, celle de six personnages qui apparaissent  soudainement dans un halo de lumière, comme tout juste sortis des ténèbres. Leur voix résonne, ils sont entièrement vêtus de noir :  le drame qu’ils portent en eux s’annonce.

                  Les choix de mise en scène participent à la création du climat pesant qui s’accroît au fur et à mesure que la pièce avance. La dualité entre les deux troupes est représentée à travers ce plateau  surélevé qui nous rappelle un ring de boxe, ou encore par ces deux rangées de chaises noires qui se font face. Des lattes de bois comme les barreaux d’une prison derrière lesquels s’enferment les comédiens, des silhouettes géantes projetées sur un immense voile blanc, le corps d’une mère qui apparaît dans une fumée blanchâtre, des lumières froides, un fond sonore oppressant : tous ces éléments contribuent à l’atmosphère inquiétante qui caractérise la pièce.

                  L’humour n’est pourtant pas absent du spectacle : on rit de ces mécaniciens maladroits qui manquent de se frapper avec leurs charges ou qui font tomber sur eux le décor qu’ils transportent, de ce courant d’air qui fait vraiment s’envoler toute une pile de papier, ou encore du rideau qui tombe au mauvais moment et de la lumière qui s’éteint alors qu’il ne fallait pas… La mise en scène rend justice à la l’humour de Pirandello.

                  Mais le plus remarquable dans le travail d’Emmanuel Demarcy-Mota, c’est sans doute l’esthétique de son spectacle. On en sort enchanté. Les quinze acteurs – qui paraissent parfois danser tant leurs gestes sont amples, précis et chorégraphiés – évoluent dans un décor simple. Pour représenter un jardin, le chant d’un oiseau et quelques branches suspendues au-dessus de la scène suffisent. Les jeux de lumières tracent des lignes géométriques sur le plateau  et laissent les corps et leurs ombres se dessiner sur un fond noir, parfois bleu. Et quelle beauté lorsque tombent, dans un souffle silencieux, ces grands voiles blancs, qui, séparant symboliquement l’espace, laissent apparaître les ombres difformes des comédiens !

                  L’émotion submerge la salle quand la voix pure et douce d’une petite fille mystérieuse chante quelques couplets d’une berceuse envoûtante. La fin nous glace le sang lorsque retentissent brusquement deux coups de feu : les six personnages sont-ils toujours en train de jouer ? Ou bien le drame se produit-il réellement devant nos yeux ?

                  Le metteur en scène joue largement avec les codes du théâtre : le bureau du directeur se trouve ainsi placé dans le prolongement de la scène parmi les fauteuils du public, un acteur quitte le plateau au beau milieu de la pièce pour dire sa réplique depuis la salle, des manteaux s’envolent sur des cintres et ressemblent à d’étranges fantômes, des mécaniciens acrobates escaladent des poteaux pour y fixer un drap blanc comme une allusion aux marins qui furent les premiers régisseurs de plateau. C’est ainsi tout l’art du travail théâtral, de l’écriture à la mise en scène d’une pièce, en passant par la répétition et la régie, qui  nous est présenté. Emmanuel Demarcy-Mota le rappelle : « Je crois qu’aucune œuvre du répertoire théâtral depuis celle-ci n’a interrogé avec autant de profondeur et de poésie le processus de création théâtrale, la notion de personnage, l’art de l’acteur, les enjeux de l’interprétation ».

               

                  En mettant en scène la pièce qui valut à Pirandello tout son succès, Emmanuel Demarcy-Mota a parié qu’il réussirait à captiver tous les spectateurs. C’est un pari réussi : on est suspendu aux lèvres de quinze merveilleux comédiens, agités de haine et de crainte, qui nous plongent au cœur du  drame familial des six personnages. Un moment dont on sort à la fois émerveillé et tourmenté par toutes les questions que pose la pièce de Pirandello.

            Marie BALARESQUE

             

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