Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 08/04/2019
      • UNE LIBERATION : Saison 1 (Florence Minder/théâtre de la Bastille)

          •  

                        En arrivant dans la salle de spectacle, une femme se tient devant nous. Assise derrière un bureau sur lequel se trouve un ordinateur, elle se tient droite et observe patiemment les spectateurs qui rentrent dans la salle. Elle leur adresse même quelques mots, faisant disparaître, avant même que le spectacle ne commence, le quatrième mur. On entend du haut de la salle « Bonne chance Florence » et le noir se fait. Saison 1 est une « série théâtralisée » comme la qualifie sa metteuse en scène Florence Minder. La pièce se divise en trois parties créant ainsi comme des épisodes d’une série dont nous voyons la saison 1. La série s’ouvre sur l’enlèvement d’un groupe de vacanciers dont fait parti une jeune femme, celle qui raconte l’histoire. Hygiéniste dentaire en banlieue parisienne, Irène se retrouve prise dans un enlèvement au beau milieu de la forêt Amazonienne. Après un combat sanglant au cours duquel elle tue tout le monde autour d’elle, les ravisseurs ainsi que les autres vacanciers enlevés, elle parvient à s’enfuir du camp avec une jambe blessée. Dans l’épisode 2, l’héroïne se trouve seule et perdue dans un environnement qui lui est hostile. Elle se meurt et commence à avoir des hallucinations. Dans l’épisode 3, le décor a complètement changé, l’actrice principale a également changé et, apparaît un nouveau comédien qui danse et ne parle que très peu. Le projet de Florence Minder porte sur la manière stéréotypée que nous avons aujourd’hui de raconter les choses. Elle cherche à proposer d’autres façons de raconter les histoires en essayant de se dégager de tous ces stéréotypes et conventions qui nous guident aujourd’hui. Le personnage d’Irène va évoluer à travers les épisodes et la dernière partie de la pièce va montrer une vraie libération de cette femme, au départ condamnée ; une libération se faisant par étapes. Dans quelle mesure le spectacle de Florence Minder donne-t-il à voir une libération ?

             

             

            AU DÉPART, L’ENFERMEMENT

             

                        Au commencement de la pièce, la femme qui se tient face à nous, nous raconte l’histoire d’Irène en la lisant sur son ordinateur. Le récit étant à la première personne, on fait rapidement le lien entre le personnage d’Irène et la femme qui lit, on se doute qu’elle est, elle-même, Irène. On remarque dans ce premier épisode, comme deux formes d’enfermement à deux endroits différents. Tout d’abord, dans le discours de cette femme qui lit face à nous : elle s’arrête parfois dans sa lecture, lève les yeux vers le public, l’air songeur et s’interroge sur la mise en forme de ses phrases en se demandant à chaque fois si « ça ne fait pas trop ceci ou trop cela ». Elle semble préoccupée par le regard que le public porte sur elle et ne veut pas craindre de paraître justement « trop ceci ou trop cela ». Son récit regorge de stéréotypes, les personnages sont catégorisés en fonction de la seule chose que l’on sait d’eux (la vieille femme allemande plutôt épaisse et grossière ; les deux jeunes hommes espagnols beaux, ténébreux et séducteurs). C’est ainsi que les personnages sont directement rangés dans des cases qu’on leur attribue par automatisme, par habitude. La narratrice raconte au public ce qu’il veut entendre. Tout est organisé de façon à laisser les spectateurs dans leur zone de confort. De cette manière, l’histoire est sûre de plaire. Le personnage d’Irène est lui-même stéréotypé et c’est là que l’on voit une deuxième forme d’enfermement. Irène est une femme trentenaire (elle n’est ni jeune, ni vieille), qui vit en banlieue (la banlieue étant comme un entre-deux du monde rural et du monde urbain) et qui exerce la profession d’hygiéniste dentaire (métier peu enthousiasmant mais qui lui permet de gagner correctement sa vie). Son personnage se tient constamment dans un entre-deux qui ne suscite pas l’attention. Irène n’est pas à plaindre mais on n’a rien à lui envier non plus. Personne ne lui vient en aide mais personne ne l’admire, elle est quelque part délaissée par la société, jugée « pas-intéressante ». Elle est ici une victime depuis le départ, victime des ravisseurs, victime de sa condition, victime de la société. Elle semble condamnée dès le début. Dès le départ, elle témoigne un ennui profond, en général. Elle n’aime ni l’endroit où elle vit, ni son métier ; elle n’aime pas sa vie. Elle s’efforce de vivre une vie qui ne la rend pas heureuse et dans laquelle elle ne trouve pas sa place. Elle le montre de façon explicite par moments lorsqu’elle parle d’une activité qu’elle s’apprête à faire et dont elle parle de manière faussement enjouée. Elle paraît s’émerveiller d’un rien. Elle est malheureuse à l’intérieur mais s’efforce de tenir un discours stéréotypé dans lequel tout le monde se doit d’être heureux. Elle est prisonnière de sa condition. C’est ainsi que l’on remarque un enfermement non seulement dans la manière de lire de cette femme, que l’on peut qualifier d’artificielle et trop formelle, mais également un enfermement d’Irène, prisonnière de son personnage.

             

             

            LA PRISE DE CONSCIENCE

             

                        Dans l’épisode 2, alors qu’elle est gravement blessée, Irène se trouve dans un état entre le conscient et l’inconscient. Elle commence à halluciner, d’abord en voyant sa mère avec Barack Obama, puis elle se met à parler d’un appel qu’elle a eu avec son compagnon se trouvant aux États-Unis, de son père et de son influence sur sa voie professionnelle, d’un hôtel sordide dans lequel elle aurait séjourné … Elle raconte tout ce qui lui vient à l’esprit, dans le désordre et sans soucis de cohérence. Elle laisse libre cours à son imagination. Elle se détache de ce discours superficiel qui la hantait jusque là et elle n’obéit plus à la raison. L’héroïne abandonne les codes qu’on lui a attribués, par exemple, lorsqu’elle se met à danser sauvagement en se déshabillant. Elle ne se contrôle plus et commence à laisser parler son corps et son esprit. Il y a, dans cet épisode, l’arrivé d’un nouveau personnage : une femme habillée en serveuse américaine des années 60 que l’on pourrait suggérer être une représentation de deux choses opposées qui semblent hanter Irène. D’un côté elle incarne le parfait : elle raconte sa vie de star, mariée à « God », qui passe ses soirées dans des clubs et dont la vie semble être une vie de rêve pour Irène, qui la regarde avec des yeux qui brillent et la bouche ouverte. D’un autre côté, cette femme raconte sa vie en tant que femme de chambre dans un hôtel épouvantable où se trouveraient des nids d’insectes qui viennent dévorer les clients dans leur sommeil. Son rire narquois, ses membres tout crispés et les spasmes dont elle est prise la rendent effrayante et tout droit sortie d’un cauchemar. Le rêve se transforme donc vite en cauchemar et Irène se retrouve perdue et terrifiée à l’idée de ne plus savoir qui elle est. À la fin de l’épisode, Irène est prévenue que son personnage va bientôt mourir et qu’il ne lui reste plus que 15 répliques. Pour les spectateurs, il s’agit d’abord du personnage de théâtre « Irène » jouée par une comédienne qui va tout simplement sortir de scène lorsqu’elle n’aura plus aucune réplique à dire ; mais on comprend en fait que c’est de la vraie Irène dont il est question. En effet, on lui dit qu’il ne lui reste plus que 15 phrases à dire. Elle ne comprend pas et se met à paniquer ; panique qui se fait ressentir dans la salle grâce aux effets de lumières qui alternent et accélèrent et aux effets sonores également (comme un bruit de fumée qui se dégage). Irène refuse de se limiter à ces 15 répliques, refuse de respecter ce qu’on a prévu pour son personnage, pour elle. Elle veut plus. Elle ne veut pas de la personne qu’on lui a attribuée, de la vie qu’on lui a préparée, elle souhaite sortir de cette case préconçue pour elle. C’est véritablement à ce moment-là qu’elle prend conscience de sa condition et qu’elle réalise qu’elle n’en veut pas. Cet état entre le conscient et l’inconscient dans lequel on retrouve Irène au début de l’épisode 2, fait directement écho avec une forme de conscience et d’inconscience plus subtile. C’est comme si, toute sa vie, Irène avait été dans un état d’inconscience, un état d’endormissement total, d’ignorance sur sa condition, avant d’avoir ce choc qui lui permet de se réveiller de ce long sommeil et, enfin, de prendre conscience de qui elle est réellement. Finalement l’épisode se termine sans que nous ayons trop compris ce qui lui était arrivé. Est-elle morte ? Est-elle toujours en vie ? Est-elle dans un rêve ?

             

            UNE LIBÉRATION PHYSIQUE ET PSYCHIQUE

             

                        Arrive le troisième épisode de la série qui sonne comme une libération totale. Après avoir quitté Irène, hurlant de colère et de désespoir, dans l’épisode 2, on la retrouve – du moins on présume que c’est elle – recoiffée, habillée différemment et presque silencieuse. Le décor se compose d’une forêt de micro colorés au fond de la scène, posés vaguement au milieu de ce plateau tout noir. Ces micros, posés de façon désordonnée, peuvent suggérer une parole elle-même désordonnée, un discours qui n’est plus le même et qui ne répond plus aux conventions et aux règles du récit formalisé, comme celui du début de la pièce. Cette disposition est belle, comme la manière libérée de s’exprimer que l’on trouve ici. On découvre, dans ce dernier épisode, un nouveau personnage : un homme grand, avec un large sourire, qui porte un costume marron et qui se déplace en dansant. Il parle à peine et Irène nous dit dans son micro qu’il s’exprime uniquement par la danse. Une danse, encore une fois, qui n’est pas conventionnelle ; le comédien n’opère pas une chorégraphie qui semble écrite et organisée, mais laisse juste les élans de son corps le guider. Sans bruit, sans effets de lumière, sans aucun ajout artificiel, il déambule en se tordant dans tous les sens sur scène. On voit la « nouvelle Irène » le regarder avec admiration comme elle le faisait précédemment avec la femme déguisée en serveuse de l’épisode 2, mais cette fois-ci, on sent en elle une élévation, on sent que son corps est convié. Elle se met, en effet, à danser avec lui en le suivant à travers le plateau. Les expressions défilent sur son visage, on sent qu’elle est pleine d’émotions qui finissent par déborder et se projeter dans l’espace avec les mouvements qu’elle opère sur scène. On la voit emprunte à une véritable libération, d’une part, psychique : elle ne répond plus aux attentes que l’on a pour le personnage pré-conçu dans lequel elle était enfermée depuis tout ce temps ; d’autre part, on observe une libération physique : elle laisse son corps la guider, elle ne se retient plus et soudain, ce sont ses émotions qui deviennent le fil conducteur du spectacle. On voit bien qu’au début, Irène ne sait pas qui elle est, elle ne porte pas grande importance à ses émotions qu’elle garde enfouies en elle. On lui a appris à les canaliser et à ne pas les laisser la diriger grâce à des règles et a des modalités qui finissent par lui peser et l’étouffer. C’est dans l’épisode 3 qu’elle arrive, enfin, à respirer. Enfin, ce sont ses émotions et son corps qui parlent. Ici, Florence Minder place le corps comme premier outil de langage. Elle propose une forme de récit par le corps et les gestes – qui finalement peut nous faire penser à la langue des signes – plutôt que par la parole qui est guidée par tout un tas de règles qui nous forcent à la diriger dans un certain sens.

             

             

                        Cette pièce donne bien à voir une libération totale de l’être et du corps. Florence Minder arrive à aborder un sujet assez subtil et qui peut paraître très abstrait d’abord, en le mêlant à une création artistique de manière très juste. La dernière scène, incroyablement belle et touchante, donne un sens très particulier à cette « série théâtralisée ». Cette pièce donne à voir une telle liberté de l’être et une telle légèreté que l’on finit par ressentir la même chose que les personnages ; on se sent léger et en même temps plein de force et de vie. Le langage du corps ne touche pas au même endroit le spectateur, mais il est en est d’autant plus fort et saisissant. Balayant toutes les règles et conventions que nous impose la société et que nous finissons par nous imposer nous même, cette pièce remet en question notre manière de vivre dans son intégralité. En sortant de la salle, on ne veut plus entendre parler d’horaires, d’argent, de programme, de norme. Tous ces termes deviennent à leur tour abstrait et dénués de sens. Ce spectacle montre une manière tellement plus libre de vivre et se concentre sur les émotions qui nous sont propres et personnelles, qui font ce que nous sommes. L’être est mis au centre de tout et devient en l’espace de quelques minutes un être d’une richesse que l’on ne soupçonnait pas. La particularité de cette scène dans laquelle Irène se libère, est que cette libération – on ne sait pas comment – est transmise au public. Il y a en plus d’une prise de conscience morale, une sensation physique : nous prenons conscience à notre tour de cette importance des émotions. On vit dans un monde tellement organisé, cadré, rangé qu’on ne sait plus vivre librement. Quelque part, nous sommes tous enfermés dans des cases comme Irène ; victimes de préjugés, nous ne savons plus de quoi nous sommes réellement capables, intellectuellement et physiquement. Ce spectacle fait ressurgir toute l’inventivité, la créativité dont nous sommes capables. L’importance qui est accordée, aujourd’hui, à l’apparence physique devient d’une absurdité frappante. Ce spectacle m’a profondément marquée. Il fait naître de nombreuses réflexions et nous donne à voir les choses sous un angle différent.

          • theatre de la bastille 2 v21.jpg