Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 09/03/2015
      • VISIONS PIRANDELLIENNES : Six Personnages en quête d'auteur (Pirandello/E. Demarcy-Mota/Théâtre de la Ville)

          • Sei personaggi in cerca d'autore

            Luigi Piandello

            « Nous n’avons pas d’autre réalité en dehors de cette illusion »

            Le théâtre de la ville accueille du 14 au 31 janvier 2015 la troupe d’Emmanuel Demarcy – Mota.

            Metteur en scène français, il se réapproprie pour la troisième fois la surprenante mise en abyme imaginée par Pirandello en 1920.

            Au début, ils n’étaient qu’une troupe d’acteurs médiocres dirigés par un metteur en scène autoritaire en panne d’inspiration. Le public  assiste aux dynamiques répétitions de la troupe. Tout semble parfaitement calculé si bien que les comédiens évoluent  dans un véritable fouillis ordonné dans lequel des régisseurs et autres ingénieurs du son s’activent à la vue de tous. On ne sait si le décor change pour eux ou pour nous. Les deux probablement. Mais six personnages viennent troubler l’atmosphère enjouée de cette scène. Une étrange famille recomposée pénètre sur la scène d’Alain Libolt. Ils portent la couleur du deuil et avancent lentement tels des fantômes sortis d’un tombeau.  Le voile de dentelle noire que porte une des femmes annonce une suite tragique. Ces six personnages sont en quête d’un auteur capable de faire revivre leur histoire et leur permettre d’exister à nouveau. Pour cela ils souhaitent que ce drame familial qui les détruit éclate au grand jour. Cohabitation du réel et de la fiction, jeux de rôle: la mise en abyme débute : « Le drame est tout entier là-dedans, monsieur, dans la conscience que j'ai, qu'a chacun de nous d'être «un», alors qu'il est «cent», qu'il est «mille», qu'il est autant de fois « un» qu'il y a de possibilités en lui. »

            La scène accueille une multitude de miroirs, chaque acteur trouve son double parmi les six autres et interprète un personnage. « Ils veulent vivre en nous ! »Emotion et ironie se mêlent quand les personnalités d’acteurs sans talent rencontrent celles de ceux qui sont nés pour devenir acteurs. « Nés vivants, ils voulaient vivre ». Ils portent tous un personnage en eux si bien que notre perception de leur vie et de leur histoire voyage entre le réel et l’irréel. Durant toute la pièce le public assiste à un véritable rêve éveillé où discerner le vrai du faux devient un challenge.

            En jouant avec la vie de ses personnages, Pirandello s’attaque au cœur du théâtre. Lui, qui prend la vie comme un jeu, il s’amuse de celle de ces six personnages qui ne tient pourtant plus qu’à un fil. Il fait de cette famille des êtres détruits et condamnés pour l’éternité à un destin tragique. Six personnages complexes et différents qui, malgré leur drame commun, ont tous une histoire qui les empêche d’avancer et de vivre.  Adultère, viol, mensonges, mort, suicide,  le suspense monte en intensité, l’action est de plus en plus déstabilisante. Une heure cinquante d’exaltation et d’inattendu tient ainsi le public en haleine qui ne sait plus quoi penser. Les enfants, qui ne sont pourtant que des présences, portent cette émotion à incandescence, eux qui n’ont rien demandé, ils subissent le malheur de leur famille et finissent par craquer en se laissant emporter par une mort imprévue. Une très jeune fille au maquillage macabre bouleverse toute une salle par sa touchante berceuse, le jeune fils  se dévoile et sort une arme lors d’un final majestueux. Aussi, le directeur interrompt la représentation et entraîne fille, père, fils, mère, belle-fille et adolescent sur un monte-charge pour un voyage sous la scène telle une descente aux enfers. Ce même directeur qui introduit dans ce drame quelques touches d’ironie. « On croit se comprendre ; on ne se comprend jamais ! » ; finalement, lui aussi avoue ne rien comprendre.

            Contrastes lumineux et  inquiétants d’une histoire qui prendra fin sur scène. Cette scène qu’Emmanuel Demarcy-Mota transforme en un mirage moderne et poétique. Il

            imagine un décor onirique fait de jeux de lumière et d’objets réels et utilisés de façon irréelle : les portes manteaux sont de simples cintres flottant sur toute la scène à quelques mètres du sol, de même que les feuilles du haut des arbres pendus à l’envers viennent caresser le sol. L’immense drap blanc sur lequel sont projetés les ombres dédoublées des acteurs telles des créatures terrifiantes, soulignent cette idée de face cachée et souvent noire que nous avonsen nous, cette part d’ombre inavouable que nous essayons de dissimuler : « Chacun extérieurement, devant les autres, se montre plein de dignité. Mais chacun sait bien tout ce qui se passe d'inavouable en nous dès que nous nous trouvons seuls avec nous-mêmes.»                     

            Le public fait partie de sa rêverie et a l’impression d’évoluer avec les comédiens dans une sorte de boite magique pour grands enfants. La finesse de sa mise en scène se confond avec le jeu bouillonnant de génie et d’audace des acteurs. Tantôt agressive et provocante, tantôt lumineuse et amère, Valérie Dashwood enchante par son jeu toute la salle qui vibre au son de ses répliques glaciales ou sarcastiques : « Pour une femme qui tombe, monsieur, le responsable de toutes les fautes qui suivent, n'est-il pas toujours celui qui, le premier, a provoqué sa chute? »

            Le Père, ce petit bourgeois d’une cinquantaine d’années à l’air faussement supérieur et que rien ne touche, lui non plus il ne faut pas l’oublier. Le chapeau noir, les mains sales, le visage aussi blanc qu’un cachet d’aspirine, il n’inspire rien qui vaille cet« homme qui n’était pas encore assez vieux pour se passer des femmes et qui n’était pas encore assez jeune pour pouvoir facilement et sans honte aller s’en chercher une.»

            Pirandello s’amuse avec notre conscience et sollicite notre imagination Six personnages en quête d’auteur déstabilise le public : en assistant aux répétitions, il devient le critique qui juge le jeu des comédiens. Il est aussi un acteur de l’histoire qui essaie au même titre que le premier groupe d’acteurs, de comprendre le mystère qui ronge cette famille. Il assiste à une histoire qu’il ne devrait pas voir : il est au cœur de ce drame familial comme le spectateur invisible d’une histoire interdite. Devenu pour quelques instants un voyeur, un intrus, il voit une réalité qui sera transformée par le théâtre et prendra la forme d’une réalité arrangée et cachée. Pirandello fait voyager le public entre illusion réalité. Sa pièce nous amène à réfléchir sur le rôle du théâtre et ses personnages. Mélange de vie rêvée et vie réelle, la pièce nous fait comprendre que notre vie est théâtrale, qu’elle soit grandiose ou insignifiante : elle raconte une histoire qui pour quelqu’un aura un sens, une histoire dans laquelle le spectateur peut se retrouver car ce moment de sa vie, il l’a vécu ou même rêvé. Ainsi, le public est spectateur du réel, de l’irréel et donc de la vie mais n’a finalement aucune envie de distinguer les deux : «Fiction ! Réalité ! Allez au diable, tous autant que vous êtes ! »

             

            Laura-Line FADY

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