Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 22/10/2011
      • Par Annick BENOIT

      • Critique littéraire de Tout, tout de suite, par Juliette D.

      • Tout, tout de suite

        de Morgan Sportès

        « Vous qui entrez ici, laissez toute espérance. Ce livre est une autopsie, celle de nos sociétés saisies par la barbarie. »

        Ainsi commence le vingtième livre de Morgan Sportès. Il raconte l’enlèvement d’Eli, un jeune juif ; sa séquestration, les atrocités qu’il a subies et sa mort. M. Sportès a reconstitué ce livre pièce par pièce, s’est documenté, a restitué les dialogues pathétiques des bourreaux, et a interrogé les inspecteurs et les juges chargés de cette affaire. Il décrit les faits, minutieusement, froidement, sans jamais s’autoriser un jugement ni la moindre explication morale : il ne cherche pas à justifier ce crime odieux.

        Le titre de ce roman, Tout, tout de suite, nous montre la consommation immédiate que l’on veut au XXI siècle : on veut tout immédiatement. Yacef le montre bien: la rançon, il la veut tout de suite.

        Tout, tout de suite est séparé en plusieurs chapitres. Sans titre ni numéro, ces chapitres sont munis d’une citation, d’un extrait de livre, de discours, de journaux ou bien de paroles de chansons. Toutes ces phrases qui illustrent ont bien sûr un rapport avec l’histoire de ce roman. « Mais la suppression de l’art dans une société à moitié barbare et qui tend vers la barbarie complète s’en fait le partenaire social » de Théodore Adorno, Théorie esthétique. « Rien de plus compliqué qu’un barbare… » de G. Flaubert, Lettre à Sainte-Beuve. « Chacun doit de rendre souple et maniable aux intérêts d’autrui, qui ne renversent les siens propres et nécessaires. Celui qui enfreint cette loi est barbare, ou, pour m’expliquer plus doucement, fâcheux et incommode à la société civile. »Thomas Hobbs, Elément du citoyen. « Je veux tout et tout de suite […] , moi je veux tout et tout de suite… » Booba, Tout et tout de suite.

        M. Sportès a changé tous les noms des protagonistes, par exemple, Yacef s’appelle en vérité Youssouf Fofana, et Eli, Ilan Halimi. L’auteur présente toujours de la même façon les personnages. Il donne le surnom, parfois le nom, l’âge, le pays d’origine, la religion et une courte description physique de la personne. « Maelle, alias Mam’, a dix-neuf ans. Elle est blonde, cheveux frisés, assez grande, […] . C’est une bretonne : une pure jambon beurre ». « Aziz, alias Ziz, un gars de la cité du Cerisier, un Français d’origine des Comores, dix-huit ans, musulman »

        Il y a beaucoup de personnages dans ce livre, donc il nous arrive souvent de les mélanger.
        Yacef est le cerveau du “gang des barbares “. Il est Français, originaire de Côte d’Ivoire, ce qui lui a permis d’aller se réfugier à Abidjan. Il a une forte réputation dans la cité : « c’est un dur, un caïd. Avec lui, on peut vraiment gagner du fric. Et il est réglo. Il paie bien. L’homme est secret, eu causant, pas liant ». Il a déjà participé à plusieurs vols avec violence, et a un casier judicaire depuis qu’il a dix-neuf ans. Le gangstérisme de Yacef est mêlé de revendications politiques : « des centaines de gamins meurent tous les jours en Afrique et tout le monde s’en fout ! » seulement, avant d’être avocat, il faut faire des études. Et l’école, pour lui, comme pour sa bande, c’est dès le départ une catastrophe. « Je suis barbare, enfant des cités » ajoute-t-il pour se justifier : voué à la violence. « Il vit son origine ethnologique comme une fatalité ; le sort des siens lui fait honte. Il veut s’arracher au carcan qui les emprisonne et devenir le sujet de sa propre histoire, il vit entre la haine de soi et narcissisme, il veut dominer les autres, les manipuler, régner. Il n’a pas le sens des limites ».
        Yacef a donc manipulé un grand nombre de jeunes désorientés, comme Tête de Craie, Ziz, Micmac, Zou, Kid, Sniper, Bigmac, Kabs, Krack, Bibi, Cappuccino,…qui étaient chargés de garder les otages ; ou encore des filles comme Zelda, Mam’, Agnès, Nats ou Sophia ; qui servaient d’appâts pour attirer les hommes. Pour eux, c’est un jeu, ils n’ont pas de civisme ou de morale, ils sont désoeuvrés, incultes, ils pensent “c’est comme dans les films “. « le monde entier est contraint de passer dans le filtre de l’industrie culturelle. Il ne faut plus que la vie réelle se distingue du film… »

        Ce livre est un roman. « […] Mon livre appartient au genre du roman. Appelons-le conte de faits ». Tous les dialogues et actions de ce récit sont basés sur des faits réels, sur ce fait divers du “Gang des Barbares“, mais réélaborés et interprétés par Morgan Sportès. La phrase qui illustre le premier chapitre est d’ailleurs : « il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations » de Nietzche, La Volonté de Puissance.

        Tous les lieux de ce roman sont bien sûr réels car l’histoire est réelle. Le récit se passe à Paris (Montparnasse, Raspail, le Sentier,…), en banlieue parisienne (Bagneux, Bobigny, Sceaux,…) et à Abidjan ; en 2006.

        C’est un récit, mais avec beaucoup de dialogues ; on ne connaît pas le nom du narrateur, mais on peut supposer que c’est l’auteur. La majeure partie du livre est dans l’ordre chronologique (de l’enlèvement jusqu’à la mort d’Eli).

        Le niveau de langue est familier, car il y a beaucoup de dialogues. M. Sportès a donc retranscrit la langue de ces jeunes qui est très familière (de nombreux mots “à l’envers”, …)

        J’ai bien aimé ce livre, car il m’a fait prendre conscience que des “barbares“ existent aussi en France, à côté de chez nous. « Ce roman article arrivera peut être à faire comprendre aux Français que la barbarie n’est pas en dehors de la société, mais qu’elle en est le résultat ». Il nous révèle toute l’horreur de cette histoire que je connaissais mal. Ce livre est malgré tout facile et rapide à lire.

        « L’étranger entoure partout l’homme devenu étranger à son monde. Le barbare n’est plus au bout de la terre, il est là… »

        Juliette D.