Collège Lycée Montaigne Paris Ministère éducation nationale
      • Le 22/10/2011
      • Par Annick BENOIT

      • Critique littéraire de "Le système Victoria" par Sarah J.

      •  Fiche de lecture : Le système Victoria, d’Eric Reinhardt,

        Le système Victoria, d’Eric Reinhardt, est un roman qui dégage une force incroyable ; c’est déstabilisant que l’auteur ait réussi à nous la transmettre aussi bien. La puissance de cette rencontre qui va lier cet homme et cette femme est bouleversante, elle repose sur une addiction non avouée et sur de nombreux paradoxes. Cette histoire pourrait paraître banale, étant donné que l’homme et la femme qui trompent leur conjoint est un schéma classique, mais la magie de la plume d’Eric Reinhardt fait que je n’en suis pas ressortie indemne.

        Le système Victoria, c’est l’histoire d’une rencontre entre deux personnes que tout oppose. La femme, Victoria de Winter est la DRH d’un groupe industriel implanté dans une vingtaine de pays ; l’entreprise Kiloffer. Victoria vit à Londres où elle travaille et a un pied à terre à Paris où vivent son mari et ses enfants. C’est une femme intelligente, libérée, elle a toujours eu des amants, elle est attirante, belle, puissante et possède le pouvoir de vivre plusieurs vies à la fois. David Kolski, à l’origine, est un architecte mais il travaille comme maître d’œuvre sur un chantier énorme, celui de la tour Uranus, à la Défense, un bâtiment qui fera cinquante étages. Son travail est très prenant, la construction de la tour a deux mois de retard et il doit faire en sorte qu’elle soit construite à temps. Il y a derrière tout ça des enjeux financiers énormes. Il vit en banlieue parisienne avec sa femme Sylvie et ses deux filles, qu’il voit rarement. Sur le chantier, tout repose sur ses épaules, le retard ne sera rattrapé que s’il motive les troupes, s’il arrive à les faire travailler plus vite ; or, pour cela, il doit déployer une énergie considérable, surhumaine. C’est en Victoria qu’il va la puiser, et c’est un des principaux piliers de leur histoire. Victoria et David vivent chacun une double et même une triple vie, celle avec leur femme et leur mari respectif, leur travail, très prenant dans les deux cas, et leur relation. La force qui émane de leur relation a des répercussions sur leur autre vie ; David n’aurait jamais tenu le coup sans Victoria et même, avec sa femme, ça se passe mieux.

        Il y a dans ce roman un paradoxe intéressant entre Victoria et David. Leur mode de vie, leur métier et leur situation sont complètement différentes. Ils n’évoluent pas dans le même monde. Victoria est libérale, contre les syndicats, David contre les cadres. Victoria est riche, voyage dans de nombreux pays et dort dans des hôtels de luxe. Je dirais même que leur caractère est différent, ce sont ces différences qui vont faire naître en eux cette attirance réciproque.

        Le roman est long, on remarque que les passages qui décrivent le travail de David sont de la même longueur que ceux qui racontent leur relation. A première vue cela peut paraître ennuyeux. Mais ça ne pourrait pas ne pas être ainsi puisque ces deux parties du roman font écho avec la double vie des personnages. Le côté rébarbatif, ennuyeux, et difficile du travail de David montre la réalité de sa vie. La magie, les fantasmes et les illusions déployées dans sa relation avec Victoria représentent plus la réalité de la vie de Victoria et son caractère. La fusion de ces deux mondes va apporter des complications à David. Il vit beaucoup d’illusions : « Un sentiment de joie s’est propagé dans mon esprit pour disparaître presque aussitôt sous un orage de considérations désastreuses. » L’intrusion de Victoria dans la vie professionnelle de David lorsqu’elle lui propose d’abandonner la tour Uranus pour devenir l’architecte du nouveau siège social de Kiloffer marque le début des mensonges de Victoria. David se rend compte de l’enlisement de Victoria qui retarde encore et toujours sa rencontre avec le supérieur de l’entreprise Kiloffer pour avoir le contrat. Il se pose des questions sur sa relation avec elle, il sent qu’il ne peut pas revenir en arrière : « Il suffirait de se retourner pour mesurer la distance qu’on vient de parcourir et qui fait qu’à présent on se retrouve assez loin de son point de départ, on comprendrait du même coup qu’il sera difficile de se remettre dans la situation initiale, à moins de produire un effort inflexible, de prendre une décision violente ou de se renier brutalement. » Il se sent trahi, il est tiraillé, il sent qu’il y a un problème, qu’il n’aura pas le contrat : « J’ai fini par m’assoupir avec quelque chose d’irrésolu au fond de mes pensées, exactement comme si j’avais rencontré un problème et que j’avais des ennuis. » Son esprit joue au yoyo car pourtant il est très attaché à elle. Il apprend à mieux comprendre son personnage : « il y avait la femme privée d’un côté, la DRH de Kiloffer de l’autre et le principe Victoria de Winter qui résultait de la fusion des deux : femme de pouvoir déterminée, mobile, multiple, sexuelle et ardente. » Il arrive que David soit jaloux de la condition de Victoria, c’est un sujet conflictuel qui l’amène à déployer des haines diverses contre elle, mais toujours mêlées à l’attirance et l’attachement ; c’est la chimie de leur relation.

        Ce roman amène à la réflexion sur divers sujets actuels de société, la condition des femmes aujourd’hui, on peut voir ici que c’est la femme qui est supérieure, qui contrôle tout et occupe une place importante. Cela nous montre aussi que les différentes classes sociales existent et que l’injustice entre riches et pauvres est grande. Notre vision sur les relations de couples change et même sur le sujet de l’amour. Eric Reinhardt révolutionne un peu l’écriture avec le système Victoria lorsqu’il décrit en détail les relations sexuelles entre Victoria et David. Pour moi cette présence de sexe est osée et n’en fait pas pour autant un roman pornographique. Il arrive, avec beaucoup de finesse, à dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas.

        La qualité d’écriture d’Eric Reinhardt est remarquable, son style est osé et beau. Le système Victoria est un peu présenté comme la suite de son précédent roman Cendrillon (2007). Il publie son premier roman Demi-sommeil en 1998 et le deuxième, Moral des ménages, en 2002. Dans Existence, publié en 2004, Eric Reinhardt continue sa lutte contre les dérives du capitalisme moderne, on voit ici que ce sujet a déjà été abordé par l’auteur. Né en 1965, Eric Reinhardt est aussi éditeur en free-lance de livres d’art. Tout au long du roman, le lecteur peut avoir l’impression que l’auteur s’est inspiré de sa vie tant les réflexions du narrateur, David, sont pertinentes, profondes, personnelles et mises à nu. Son point de vue nous amène à le comprendre et à s’attacher à lui.

        « Il y a donc, dans ce bar, si je résume : Victoria ; son mari ; son amant actuel ; l’amant qu’elle a eu juste avant celui-ci, et qui se trouve être le meilleur ami de son mari, et j’imagine que la blonde peroxydée est la femme de Laurent. »

        Le titre du livre, Le système Victoria, évoque le caractère de Victoria. Son système est le suivant : comme on peut le voir dans l’extrait ci-dessus, elle ne peut concevoir son existence sans avoir toujours au moins un amant.

        La fin du livre pourrait créer une frustration chez le lecteur. On sait dès les premières pages que ça va mal finir pour Victoria et David. A la fin, on n'est pas plus éclairé en ce qui concerne Victoria. Mais si on réfléchit bien, le dénouement de l’histoire n’aurait pu se faire autrement, car connaître les conditions de la mort de Victoria ou la vie de David par la suite n’aurait rien apporté. Au contraire cette fin ajoute de la force au roman.

        Pour conclure, le système Victoria d’Eric Reinhardt, est, pour ma part, un chef-d’œuvre, et puis qu’on l’aime ou ne l’aime pas, ce roman fait beaucoup réagir.

        Sarah Jugeau.